Vacances et voyages — Le théâtre musical à pied, en train, en bateau…

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Grease à Paris ©DR
Grease à Paris ©DR

Le grand amour ren­con­tré en vacances, voilà le rêve roman­tique enfoui au fond de nous depuis l’en­fance. Le théâtre musi­cal le réalise en ajoutant le zeste de la durée lim­itée des vacances. Le flirt d’un été intro­duit Grease (1972) : la jeune Sandy, plutôt fleur bleue, a ren­con­tré le séduisant rouleur de mécaniques Dan­ny. L’idylle a pris fin avec la fin des vacances. Il en reste des sou­venirs, évo­qués en intro­duc­tion dans la lan­goureuse chan­son « Sum­mer Nights » inter­prétée par Sandy avant que les deux ex-tourtereaux ne se retrou­vent for­tu­ite­ment dans le même col­lège de Rydell. Avec la ren­trée, les sen­ti­ments ont changé. Il fau­dra quelques efforts et un spec­ta­cle com­plet, pour que l’amour revi­enne comme au pre­mier jour. Grease a une tonal­ité de par­o­die sur la naïveté des années 1950 qui fait tout son charme. Il en va tout autrement pour l’u­nique col­lab­o­ra­tion entre Stephen Sond­heim et Richard Rodgers. Ce dernier a longtemps été le musi­cien attitré de Oscar Ham­mer­stein (Okla­homa, King and I/Le Roi et Moi, The Sound of Music/La mélodie du Bon­heur), c’est à dire le men­tor de Sond­heim. Cette col­lab­o­ra­tion a un goût amer tant pour son déroule­ment (les créa­teurs ne s’en­tendaient pas) que pour son résul­tat : Do I hear a Waltz (1965) racon­te l’his­toire d’une femme déjà mûre qui décou­vre l’amour véri­ta­ble au cours d’un séjour à Venise. Hélas pour elle, son amant est déjà mar­ié et leur pas­sion s’avère sans issue (la révo­lu­tion des moeurs n’avait pas encore eu lieu à l’époque notam­ment en Ital­ie). Plus heureuse est l’his­toire de Brigadoon (1947) dans laque­lle un touriste améri­cain, en vacances en Ecosse, ren­con­tre une jeune femme mys­térieuse venue… d’un autre siè­cle. Dans la comédie musi­cale, l’amour tri­om­phe de l’éloigne­ment géo­graphique et de la dif­férence d’époque…

Écrite par Sond­heim à nou­veau, A Lit­tle Night Music (1973) réu­nit dans un château au XIXe siè­cle des hommes et femmes d’âges et de posi­tions sociales var­iés. Le temps d’un week-end à la cam­pagne, ils vont laiss­er libre cours à leurs véri­ta­bles sen­ti­ments pour leur sat­is­fac­tion ou une désil­lu­sion. Dans l’ac­cueil­lant domaine de madame Arm­feldt, les pro­tag­o­nistes baig­nent dans une atmo­sphère d’a­ban­don aux émo­tions (aban­don mesuré quand même, on est dans le beau monde). Après un long chas­sé-croisé, les masques finis­sent par tomber et les cou­ples véri­ta­bles se for­ment en dépas­sant les con­ve­nances sociales. Voilà exposées là les belles ver­tus de l’air pur et de la retraite hors de la ville.

Le théâtre musi­cal s’adonne peu au sim­ple farniente. Avec une his­toire se déroulant dans un hamac sous un arbre, ou sous un para­sol sur la plage, l’ef­fi­cac­ité dra­ma­tique n’y sur­vivrait pas. Les vacances, les voy­ages sont plutôt vus comme une source de régénéra­tion. A l’im­age de nos expéri­ences per­son­nelles, on peut ren­tr­er com­plète­ment trans­for­mé d’un con­gé vécue comme une por­tion de vie entre par­en­thèse. Les ren­con­tres pren­nent à l’oc­ca­sion une dimen­sion extra­or­di­naire. Ces rebonds de vie for­ment un ressort dra­ma­tique pré­cieux car der­rière le calme appar­ent se dis­simu­lent des événe­ments pro­fonds et inattendus.

Cette idée de régénéra­tion après épuise­ment, l’au­teur-com­pos­i­teur Mau­ry Yeston l’a ten­tée dans Nine (1982 — ver­sion française en 1997) tiré du film 8 1/2 de Felli­ni. Ici c’est un réal­isa­teur de ciné­ma Gui­do Con­ti­ni, en peine crise mar­i­tale, affec­tive et artis­tique, qui s’of­fre un séjour dans une sta­tion ther­male. En fait de repos, il va som­br­er dans un désor­dre per­son­nel encore plus grand. Ce sim­ple séjour ne lui suf­fit pas pour répar­er une exis­tence qui se fis­sure. Il aura cepen­dant accéléré la mat­u­ra­tion vers un vrai esprit d’adulte, le véri­ta­ble remède à sa lâcheté récur­rente. Les admi­ra­teurs de Mau­ry Yeston auront noté sa prédilec­tion pour les per­son­nages extir­pés hors du quo­ti­di­en, mis au repos ou en voy­age. Après le Nine qui l’a révélé, il a écrit Grand Hotel (1989) et Titan­ic (1997). Le Grand Hôtel et le fameux paque­bot sont des lieux de tran­sit avant une prochaine étape d’ex­is­tence au pro­pre et au fig­uré. Les clients comme les pas­sagers for­ment une foule bigar­rée de gens plus ou moins cabossés. Ils se pré­par­ent à des lende­mains meilleurs grâce au séjour hôte­lier ou la tra­ver­sée de l’At­lan­tique. Toute­fois, les espoirs ne se réalisent pas tous.

Les bateaux et surtout les paque­bots de croisière ont inspiré de nom­breuses autres comédies musi­cales. Un lieu fer­mé, des céli­bataires, le soleil, les vacances… l’amour… Tels sont les ingré­di­ents de Any­thing Goes (1934), Gen­tle­men Pre­fer Blondes (1949) ou encore Sail Away (1961). Les paque­bots se révè­lent être de par­faits ter­rains de chas­se pour cro­queuses de dia­mants, écrivains en mal d’amour ou gang­sters en cavale.

Qui dit vacances dit moyen de trans­port. La bicy­clette (avec Paulette) a déjà fait l’ob­jet d’une chan­son inter­prétée par Yves Mon­tand. A côté du bateau évo­qué plus haut (Titan­ic), le théâtre musi­cal aime aus­si les chemins de fer. Starlight Express (1984) mon­tre des artistes mon­tés sur des patins à roulettes pour fig­ur­er des trains. On the Twen­ti­eth Cen­tu­ry (1978) se déroule dans un train (comme Titan­ic se déroulait sur un paque­bot). Et la voiture a droit à son heure de gloire pour des voy­ages fan­tas­tiques dans Chit­ty Chit­ty Bang Bang (2002), tiré du célèbre film de 1968. Elle vire­volte dans les airs, et se meut sur les eaux offrant une mer­veilleuse aven­ture aux jeunes enfants Jemi­ma et Jérémy.

For­mi­da­ble avancée sociale, le droit aux con­gés a trou­vé son expres­sion au théâtre sous des formes divers­es qui parta­gent cepen­dant un point com­mun : le décalage salu­taire vis-à-vis du quo­ti­di­en ressen­ti comme usant. Le remède à la gri­saille jour­nal­ière se trou­verait dans les voy­ages. En effet ils enseignent com­ment pren­dre la vie par un autre bout. Bel enseigne­ment pour nous tous, il nous reste à le méditer sur la plage ou à la mon­tagne, loin du boulot et du métro. Et à espér­er que du mer­veilleux peut survenir.

Liste des oeu­vres citées
Grease (1972). Musi­cal de Jim Jacobs et War­ren Casey (musique, lyrics, livret).
Do I Hear a Waltz (1965). Musi­cal de Richard Rodgers (musique), Stephen Sond­heim (lyrics) et Arthur Lau­rents (livret).
A Lit­tle Night Music (1973). Musi­cal de Stephen Sond­heim (musique et lyrics) et Hugh Wheel­er (livret).
Brigadoon (1947). Musi­cal de Fred­er­ick Loewe (musique) et Alan Jay Lern­er (lyrics et livret).
Any­thing Goes (1934). Musi­cal de Cole Porter (musique et lyrics), Guy Bolton, PG. Wode­house, Howard Lind­say et Rus­sel Crouse (livret).
Gen­tle­man pre­fer Blondes (1949). Musi­cal de Jule Styne (musique), Leo Robin (lyrics), Joseph Stein & Ani­ta Loos (livret).
Sail Away (1961). Musi­cal de Noel Cow­ard (musique, lyrics et livret).
Nine (1982). Musi­cal de Mau­ry Yeston (musique et lyrics), Arthur Kopit et Mario Frat­ti (livret)
Grand Hotel (1989). Musi­cal de Robert Wright & George For­rest (musique et lyrics), Mau­ry Yeston (musique et lyrics) et Luther Davis (livret).
Titan­ic (1997). Musi­cal de Mau­ry Yeston (musique et lyrics), Peter Stone (livret).
Starlight Express (1984). Musi­cal de Andrew Lloyd Web­ber (musique), Richard Stil­goe et Don Black (lyrics)
On the Twen­ti­eth Cen­tu­ry (1978). Musi­cal de Cy Cole­man (musique), Bet­ty Com­den & Adolph Green (lyrics et livret).
Chit­ty Chit­ty Bang Bang (2002). Musi­cal de Richard M. Sher­man & Robert B. Sher­man (musique et lyrics), d’après Ian Fleming.