The Pajama Game — Quand Harry Rencontre Kelli

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Affiche du revival Broadway 2006 de The Pajama Game ©DR
Affiche du revival Broad­way 2006 de The Paja­ma Game ©DR
Ces dernières années, 42nd Street, Thor­ough­ly Mod­ern Mil­lie, Won­der­ful Town et Sweet Char­i­ty se sont passé le relais pour main­tenir à l’af­fiche des spec­ta­cles un tan­ti­net rétro mais admirable­ment exé­cutés, pro­longeant l’e­sprit de Broad­way précé­dant une cer­taine révo­lu­tion cul­turelle dans les sev­en­ties. Le Paja­ma Game de 2006 est de cette veine qui célèbre la plus pure tra­di­tion du musi­cal dans des tableaux mul­ti­col­ores orchestrés au mil­limètre et des mélodies que l’on croit sécu­laires. Comme pour le pati­nage artis­tique aux J.O., on con­naît le pro­gramme à l’a­vance, mais les triples saltos effec­tués sans faute restent un enchantement.

L’in­trigue est une sorte de drame cornélien noué entre Sid, un directeur fraîche­ment débar­qué dans une usine de pyja­mas qui veut mon­tr­er à son patron que la valeur n’at­tend point le nom­bre des années, et sa Chimène Babe, une respon­s­able syn­di­cale obsédée par la lutte des class­es. Ils tombent amoureux alors qu’ils doivent négoci­er l’un con­tre l’autre une aug­men­ta­tion salar­i­ale de 7 cents et demi (le titre du roman de Richard Bis­sell dont est tiré le livret). Sid a‑t-il du coeur ? Pour sauver l’amour, il ira chercher la clé de l’ac­cord dans la compt­abil­ité secrète de l’entreprise.

Quand le rideau s’ou­vre sur l’ate­lier de pyja­mas et qu’une troupe nom­breuse s’af­faire en inter­pré­tant « Hur­ry-Up », char­mant canon d’ou­vrières qui rivalise avec « Sif­fler en tra­vail­lant », on saisit immé­di­ate­ment l’am­bi­tion de ce revival de The Paja­ma Game. Toute l’at­mo­sphère du monde indus­triel de l’après-guerre renaît dans cette scène de ruche et, en même temps, la per­son­nal­ité de cha­cun des sec­onds rôles com­mence déjà à s’af­firmer. Ces derniers sou­tien­dront le rythme du spec­ta­cle d’un bout à l’autre, offrant au pub­lic un flot de musique et de danse qua­si inin­ter­rompu et aux vedettes les espaces néces­saires pour l’ex­er­ci­ce de leur immense tal­ent. Ceux qui ont aimé les copines de Char­i­ty au Club Fan­dan­go (dans Sweet Char­i­ty) adoreront les col­lègues de Babe à l’ate­lier, toutes aus­si per­spi­caces et drôles.

Har­ry Con­nick Jr. arrive sur scène dans un fra­cas d’ap­plaud­isse­ments. Pour une grande star, il paraît impres­sion­né et timide et c’est bien nor­mal car ce sont ses débuts à Broad­way en tant qu’ac­teur de théâtre. Il chante « A New Town Is A Blue Town », une bal­lade mélan­col­ique qui colle par­faite­ment à son style de croon­er. Plus tard, il récidive avec « Hey There », où il exé­cute un fameux duo… avec lui-même : il s’en­reg­istre sur un mag­né­to­phone et se donne la réplique en se réé­coutant. On peut crain­dre un instant que son rôle, procé­dant par presta­tions suc­ces­sives en solo et mélo, reste ain­si tout décousu, un comble dans un ate­lier de con­fec­tion tex­tile ! Mais la suite, à par­tir de la scène du pique-nique qui donne son nom à la pièce en français (Pique-Nique en Pyja­ma) démon­tre que l’artiste peut aus­si se réalis­er en par­tic­i­pant aux choré­gra­phies d’ensem­ble. Et puis, il y a Kelli…

Kel­li O’Hara était Clara, la jeune fille légère­ment retardée dans The Light In The Piaz­za, rôle lyrique pour lequel elle fut nom­inée aux Tony Awards en 2005. Ici, elle est aux antipodes, dans la peau de Babe Williams, une sorte de Calami­ty Jane syn­di­cale aux into­na­tions de coun­try music et au coeur d’ar­tichaut, tirail­lée entre l’amour qu’elle porte au monde ouvri­er et celui qu’elle porte à son patron. Kel­li est mer­veilleuse, on la dirait sor­tie tout droit d’un film des fifties en Tech­ni­col­or. Tout comme Babe admire et défie Sid dans la pièce, elle doit se dépass­er pour exis­ter face à l’im­mense star qu’est Har­ry Con­nick Jr. Les duos de ces deux-là sont éton­nants de naturel. On dirait qu’ils s’a­musent sur scène et qu’ils s’ai­ment. Rarement on aura vu deux parte­naires en telle sym­biose, presque plus char­nelle que vocale ! Ils sont beaux comme des dieux, ils chantent divine­ment, il est donc nor­mal que l’on soit aux anges…

Il faut aus­si men­tion­ner trois moments absol­u­ment mémorables de ce spec­ta­cle. D’abord, il y a les lancers de couteaux à tra­vers toute la scène par Michael McK­ean (Hines, le con­tremaître), un habitué des sec­onds rôles mi-comiques, mi-atten­dris­sants et qui rem­plaça Har­vey Fier­stein dans Hair­spray (Edna) en 2004. Soyez sans crainte, les couteaux sor­tent du décor plutôt que de s’y planter, mais l’ef­fet est sciant. Ensuite, le numéro de « Steam Heat » est un inter­mède de cabaret en smok­ing et cha­peau mel­on faisant claire­ment référence aux choré­gra­phies jazzy de Bob Fos­se : The Paja­ma Game fut son pre­mier suc­cès. Joyce Chittick (Mae) y est écla­tante dans un style qu’elle maîtrise à la per­fec­tion. On l’a déjà vue jouer la cocotte dans Thor­ough­ly Mod­ern Mil­lie, Won­der­ful Town et Sweet Char­i­ty, de même lignée que The Paja­ma Game, une car­rière cohérente menée à toute vapeur.

Enfin, Megan Lawrence (Gladys) lance la séquence de « Her­nan­do’s Hide­away », le thème phare de The Paja­ma Game sur un air de tan­go que tout le monde con­naît et attend. Pour rap­pel, c’est Luci­enne Delyle qui inter­pré­ta la ver­sion française au doux nom de « Amour, castag­nettes et tan­go », classée au Top 10 en 1956. Cette chan­son légère­ment désuète s’ap­pré­cie au sec­ond degré et toute la troupe s’en donne à coeur joie en totale com­plic­ité avec le pub­lic. Donc, Gladys tourne autour de Sid et laisse enten­dre qu’elle pour­rait fournir les comptes secrets de l’ate­lier con­tre un ren­dez-vous galant. Elle entonne doucette­ment en mar­quant le rythme : « I know… a dark… seclud­ed place… » et tout le monde saisit qu’une scène majeure est en train de débuter. En un instant, l’ate­lier fait place à une boîte de nuit plongée dans l’ob­scu­rité où les ren­con­tres se font au hasard de lueurs d’al­lumettes. Pen­dant un bon quart d’heure, le tan­go va réson­ner sur tous les thèmes, en ter­mi­nant par une inter­pré­ta­tion jazz par Har­ry Con­nick Jr. lui-même sur un piano vire­voltant au milieu de la scène. Autant dire : un final avant l’heure pour une salle en délire !

En charge de la mise en scène et de la choré­gra­phie, Kath­leen Mar­shall réus­sit donc un revival à la fois con­ven­tion­nel (sans con­no­ta­tion néga­tive) et mod­erne, avec l’ap­pui d’une troupe tal­entueuse et motivée. Son Won­der­ful Town avait été boudé par le pub­lic new-yorkais ; gageons que ce Paja­ma Game là ne pan­tou­flera pas !

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The Paja­ma Game est pro­gram­mé au Amer­i­can Air­lines The­atre jusqu’au 11 juin 2006.

The Paja­ma Game — 1954
Livret de George Abbott et Richard Bis­sell
Par­ti­tion de Richard Adler et Jer­ry Ross