Talking Heads

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Ver­sion Française de Jean-Marie Bes­set pub­liée aux édi­tions Actes Sud-Papiers sous le titre Moulins à Paroles.
Mise en scène et cos­tumes : Lau­rent Pelly
Dra­maturgie : Agathe Mélinand
Décors : Chan­tal Thomas assistée de Nat­acha Le Guen
Lumières : Joël Adam
Son : Aline Loustalot

Avec : Chris­tine Brüch­er (Peg­gy) dans Une femme sans importance
Nathalie Krebs (Rose­mary) dans Nuits dans les jardins d’Espagne
Char­lotte Cla­mens (Miss Foz­zard) dans Femme avec pédicure

Drôles de d®ames…
Après le suc­cès ren­con­tré en mai dernier au Théâtre du Rond Point, le trio de Talk­ing Heads revient sous les feux de la rampe pour une série de trente représen­ta­tions excep­tion­nelles au Théâtre Marigny. Un évène­ment, puisque sans têtes d’af­fiche, ce spec­ta­cle repose sur la qual­ité du texte, du jeu et de la mise en scène.
Sous le titre orig­i­nal qui regroupe une série de mono­logues écrits pour la BBC par le dra­maturge anglais Alan Ben­nett, Lau­rent Pel­ly porte sur scène trois des sept mono­logues tra­gi-comiques que com­porte le recueil orig­i­nal, dans une tra­duc­tion inspirée de Jean-Marie Bes­set qui tran­scrit en français cet humour anglais intraduis­i­ble et qui nous plon­gent dans une Angleterre pesante, étouf­fante à tra­vers le des­tin de trois femmes de la classe moyenne à l’au­tomne de leur vie.

Des trois mono­logues présen­tés à la créa­tion en 1993, Lau­rent Pel­ly n’a con­servé que celui de Peg­gy, Une femme sans impor­tance. Créa­trice du rôle, Chris­tine Brüch­n­er campe avec sub­til­ité le désar­roi pro­gres­sif de cette employée mod­èle, qui prend au fur et à mesure con­science de sa soli­tude et de l’in­dif­férence générale à son égard dans un réc­it glaçant et réaliste.
Les mono­logues Nuit dans les Jardins d’Es­pagne et Femme avec pédi­cure sont en revanche plus fan­tai­sistes mais n’en demeurent pas moins cru­els et acides.
Dans Nuit dans les Jardins d’Es­pagne, Rose­mary (Nathalie Krebs), femme mar­iée, pas­sion­née par le jar­di­nage, se retrou­ve à aider sa voi­sine qui vient de tuer son mari. Bonne fille et plutôt servi­able, sa vie lui échappe finale­ment plus qu’elle ne le pense… Une pein­ture caus­tique de l’u­nivers con­jugual dont la femme fait les frais.
Pour finir, l’énig­ma­tique Miss Foz­zard (épous­tou­flante et hila­rante Char­lotte Cla­mens), la Femme avec pédi­cure. Vieille fille psy­cho­rigide, qui s’oc­cupe de son frère malade, elle sem­ble ne pas percevoir le lien qui l’u­nit à son pédi­cure fétichiste.

Le choix et la suc­ces­sion des mono­logues opérés par Lau­rent Pel­ly est par­ti­c­ulière­ment judi­cieux dans la mesure où il opère une gra­da­tion inver­sée dans l’in­ten­sité dra­ma­tique, du plus noir au plus fan­tai­siste ;  illus­trant par­faite­ment les fon­da­men­taux de l’hu­mour bri­tan­nique, notam­ment l’under­state­ment, qui repose sur l’au­todéri­sion et un état d’e­sprit fleg­ma­tique. Les trois comé­di­ennes s’emparent avec tal­ent de la parole de ces femmes, une parole sim­ple, du quo­ti­di­en. Ce ne sont pas des mono­logues intérieurs. Il y a un inter­locu­teur — caméra, con­fi­dent ? — à qui pour­tant elles ne dis­ent pas tout. Seule­ment des demi-vérités. L’in­vestisse­ment des comé­di­ennes dans le sous texte per­met ain­si au spec­ta­teur de décrypter et de restituer les moin­dres signes dis­tinc­tifs d’un dés­espoir omni-présent.

Ce sen­ti­ment est accen­tué par la mise en scène et la scéno­gra­phie inspirées du reportage-doc­u­men­taire. Avec sa scéno­graphe Chan­tal Thomas, Lau­rent Pel­ly taille dans « la boîte noire » du plateau de manière ciné­matographique. En cela, le décor de Chan­tal Thomas inspiré des romans-pho­tos des années 70, est en tout point remarquable.

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Pho­to : Brigitte Enguerand

Tout paraît d’une sim­plic­ité de con­te, comme si nous tournions les pages d’un album. Chan­tal Thomas a choisi d’évo­quer un espace en ne gar­dant qu’un ingré­di­ent : un lavabo et nous sommes dans la salle de bain, un pan de mur et quelques fleurs et nous sommes devant la mai­son. La scéno­gra­phie utilise le spectateur/voyeur comme une caméra. Ain­si, elle nous fait zoomer sur un robi­net ou grâce à un sys­tème de rideaux, nous pro­pose un trav­el­ling en nous faisant pass­er des toi­lettes publiques à la machine à café puis au bureau de Peg­gy et cerise sur le gâteau, elle invite par un procédé éton­nant à regarder la scène comme si nous étions col­lés au plafond.
C’est d’ailleurs telle­ment réus­si que l’on se sur­prend pen­dant un instant à une plus écouter le texte !
En couliss­es, ce ne sont pas des tech­ni­ciens qui s’af­fairent. Ce sont des orfèvres.

Une pièce acide, intel­li­gente, humaine et émou­vante à ne pas manquer.