Spécial jeune public — Attention, les enfants écoutent !

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Henri Dès ©DR
Hen­ri Dès ©DR
A la fin de Into The Woods, la comédie musi­cale de Stephen Sond­heim qui porte un regard décalé — et réservé aux adultes — sur les con­tes de fées, la sor­cière proclame « Atten­tion à ce que vous dites / Les enfants écoutent / Atten­tion à ce que vous faites / Les enfants voient / Et retiennent ».

Et, de fait, les kids de l’an 2000 sont très deman­deurs de sor­ties pour voir des spec­ta­cles. A notre généra­tion de post baby boomers sac­ri­fiée sur l’au­tel Chan­tal Goya/Dorothée répond aujour­d’hui un nou­v­el âge d’or pour le jeune pub­lic. En effet, on ne dénom­bre pas moins de 80 spec­ta­cles à Paris et envi­rons pen­dant la péri­ode des fêtes, dont les deux tiers à car­ac­tère musi­cal. Ces pro­duc­tions sont d’au­tant plus impor­tantes qu’elles per­me­t­tent d’é­du­quer les futurs spec­ta­teurs adultes à la pra­tique culturelle.

Des chanteurs pour enfants sages
Séver­ine Girar­di, pro­fesseur des écoles à Sept­fonds dans le Tarn-et-Garonne, se réjouit ain­si du retour sur scène de Hen­ri Dès, le fab­u­liste qui a ven­du plus de 3 mil­lions d’al­bums depuis 20 ans… sans l’aide des médias. « Quand j’é­tais petite, je n’é­coutais pas plus Hen­ri Dès qu’Anne Sylvestre qu’on ne voy­ait guère dans les émis­sions de Dorothée » avoue-t-elle. « Mais aujour­d’hui, le fait d’être mère et insti­tutrice me rend plus sen­si­ble au choix d’un réper­toire de qual­ité pour mon fils comme pour mes élèves ». Con­statant chaque jour l’am­pleur du phénomène de com­pres­sion des âges (« A 9–10 ans, les enfants sont déjà fans de Larus­so et Laam, comme leurs grands frères de 16–18 ans »), elle con­sid­ère que c’est aux par­ents et aux édu­ca­teurs de for­mer les goûts des plus petits « dès la mater­nelle » pour ne pas laiss­er la télévi­sion instau­r­er une stan­dard­i­s­a­tion des goûts. Une con­cep­tion un peu mil­i­tante, proche de celles des théâtres publics, dis­pen­sa­teurs d’une cul­ture venue du haut. Ain­si, à Chail­lot, on avoue ne pas très bien savoir com­ment est reçu Le vent des saules, adorable spec­ta­cle à base de mar­i­on­nettes et de masques « mais à Noël, on donne tou­jours un spec­ta­cle tout pub­lic ».

S’il en est emblé­ma­tique, Hen­ri Dès n’est pas le seul représen­tant de la caté­gorie « chanteur pour enfants sages », soit dit sans offense ! Une caté­gorie où chaque inter­venant tient à pré­cis­er que « jeune pub­lic » ne sig­ni­fie en rien « moin­dre pub­lic ». C’est au cours de représen­ta­tions au sein des Jeuness­es Musi­cales de France que Jean Nô — dit Mon­sieur Nô — s’est aperçu que sa musique touchait aus­si les plus petits. Il a donc décidé de leur offrir son nou­veau spec­ta­cle au Tam­bour Roy­al (un théâtre à l’échelle des enfants avec ses 100 places !), Des chan­sons plein la tête. « Pour plaire aux enfants, à l’aube de l’an 2000, on n’a plus besoin de faire des chan­sons enfan­tines, avec des textes et des musiques très sim­ples. J’ai envie de racon­ter des his­toires en faisant appel à ce côté naïf que nous gar­dons en nous de l’en­fance ».

Les par­ents sont de grands enfants 
Walt Dis­ney ne dis­ait pas autre chose qui affir­mait : « Je ne m’adresse pas aux enfants mais à l’en­fant qui est en cha­cun de nous ». Jean-Jacques Com­mien, auteur et chanteur du for­mi­da­ble Auto­bus à vapeur qui fait escale à Bobi­no pré­cise que lui aus­si s’adresse « aux gens. Une famille est com­posée d’en­fants et d’adultes, c’est-à-dire d’an­ciens enfants. C’est plutôt rassem­bleur. » Et de con­stater que les adultes ne sont pas les derniers à avouer le plaisir qu’ils ont eu à accom­pa­g­n­er leurs chères têtes blondes. « Ce que nous voulons, c’est offrir des moments de bon­heurs partagés. Rassem­bler les éclats de rire des par­ents et de leurs enfants, c’est mer­veilleux ! ».

Si Séver­ine Girar­di choisit d’ini­ti­er ses élèves « à la chan­son française à textes » par la pra­tique du chant en classe, d’autres enseignants vont plus loin. C’est le cas de Véronique Bav­ière qui emmène les enfants de Belleville au théâtre et leur fait ren­con­tr­er les artistes de Star­ma­nia. Et depuis 16 ans, elle monte chaque année une vraie comédie musi­cale — qui donne lieu à l’édi­tion d’un CD — avec ses élèves ! C’est bien con­nu, la musique adoucit les moeurs et « la con­struc­tion de ce spec­ta­cle per­met d’amen­er des écol­iers en proie à la vio­lence urbaine à l’ap­pren­tis­sage de la tolérance, du respect et de la vie en har­monie ».

Arrêtez ce cirque tout de suite ! 
Bien sûr, la pra­tique cul­turelle ultérieure des enfants est très liée à celles de leurs par­ents. Tous nos inter­venants insis­tent donc sur la néces­sité d’ac­com­pa­g­n­er les petits au spec­ta­cle et non pas de les aban­don­ner aux bons soins d’une voi­sine com­patis­sante. Le cirque est un de ses endroits où adultes et bam­bins se retrou­vent avec plaisir pour partager des moments d’é­mo­tion. On y a peur pour les trapézistes, on est émer­veil­lé par les ani­maux domp­tés et on rit aux facéties des clowns : quelle belle école de la vie et quel spec­ta­cle famil­ial par excel­lence ! « D’ailleurs », con­fie-t-on à l’as­so­ci­a­tion Hors les Murs [NDLR : Asso­ci­a­tion nationale pour le développe­ment et la pro­mo­tion des arts de la rue et des arts de la pistes], « dans les deux tiers des cas, les spec­ta­teurs vien­nent par groupes de qua­tre per­son­nes et plus. Pra­tique­ment tous les par­ents ont un jour ou l’autre emmené leurs enfants au cirque. C’est un rit­uel famil­ial ». Une étude du Min­istère de la Cul­ture mon­tre d’ailleurs que pour 80% des per­son­nes inter­rogées, « le cirque est une école de per­sévérance et de courage ». Bigre ! Mais on y va quand même pour s’a­muser un peu, non ?

Aujour­d’hui, con­scients que le cirque reste le diver­tisse­ment plébisc­ité par tous, une nou­velle généra­tion de pro­duc­teurs renou­velle le genre sans en cham­bouler les règles de base. Ain­si, Crescend’O, le spec­ta­cle de Muriel Her­mine qui a tri­om­phé deux hivers à Paris avant d’émi­gr­er au Dis­ney Vil­lage de Marne-la-Val­lée, con­tin­ue-t-il d’émer­veiller par ses mag­nifiques acro­baties aqua­tiques. Mais les couleurs, les éclairages, l’ac­com­pa­g­ne­ment musi­cal et même l’u­til­i­sa­tion de gim­micks et de logos (la petite grenouille omniprésente) sont pro­pres à attir­er l’at­ten­tion de la généra­tion Télé Tub­bies ou Pokémon !

Expli­ca­tion de texte
Enfin, il n’est pas rare de voir de très jeunes enfants à des spec­ta­cles où on ne les imag­ine pas a pri­ori : Star­ma­nia ou Grease actuelle­ment. Un phénomène qui ne sur­prend guère Lionel Ridge­way, spec­ta­teur pas­sion­né qui emmène Agathe (9 ans) et Math­ieu (5 ans) au moins deux fois par mois au théâtre. « Les loisirs de la famille sont de plus en plus éclatés et, pour les par­ents, emmen­er les enfants voir ce qui les a émus il y a 10 ou 20 ans procède un peu du rite ini­ti­a­tique. Et pour les gamins, voir leurs ‘vieux’ chahuter et ‘faire karaoké’ sur les chan­sons de Michel Berg­er, c’est aus­si libéra­toire que le jour où ils ont emmené Papy manger un Big Mac avec les doigts ! ». Pour autant, peut-on tout mon­tr­er aux enfants ? « Oui », répond-il sans hésiter, « on peut tout mon­tr­er à con­di­tion de tout expli­quer. J’ai emmené mes enfants voir La cage aux folles à Mogador. Math­ieu a aimé les robes des trav­es­tis mais Agathe en a prof­ité pour me pos­er plein de ques­tions sur le Pacs dont elle avait beau­coup enten­du par­ler dans la cour d’é­cole… ».

De « La petite char­lotte » de Hen­ri Dès à la grande Zaza, le champ théâ­tral et musi­cal est donc large qui mêle poésie et bur­lesque, péd­a­gogie et lib­erté, féerie et réal­isme… Qu’il s’agisse d’un spec­ta­cle qui leur est spé­ci­fique­ment des­tiné ou qu’ils y assis­tent « par acci­dent », les enfants for­ment un pub­lic par­ti­c­ulière­ment exigeant et sans com­plai­sance. Avec eux, on ne triche pas. Les comé­di­ens qui se sont essayés à des mat­inées de textes clas­siques en savent quelque chose. Petits, nous les huions copieuse­ment dès que Corneille nous ennuyait. Aujour­d’hui, nous espérons que nos enfants sont mieux élevés !