
Et, de fait, les kids de l’an 2000 sont très demandeurs de sorties pour voir des spectacles. A notre génération de post baby boomers sacrifiée sur l’autel Chantal Goya/Dorothée répond aujourd’hui un nouvel âge d’or pour le jeune public. En effet, on ne dénombre pas moins de 80 spectacles à Paris et environs pendant la période des fêtes, dont les deux tiers à caractère musical. Ces productions sont d’autant plus importantes qu’elles permettent d’éduquer les futurs spectateurs adultes à la pratique culturelle.
Des chanteurs pour enfants sages
Séverine Girardi, professeur des écoles à Septfonds dans le Tarn-et-Garonne, se réjouit ainsi du retour sur scène de Henri Dès, le fabuliste qui a vendu plus de 3 millions d’albums depuis 20 ans… sans l’aide des médias. « Quand j’étais petite, je n’écoutais pas plus Henri Dès qu’Anne Sylvestre qu’on ne voyait guère dans les émissions de Dorothée » avoue-t-elle. « Mais aujourd’hui, le fait d’être mère et institutrice me rend plus sensible au choix d’un répertoire de qualité pour mon fils comme pour mes élèves ». Constatant chaque jour l’ampleur du phénomène de compression des âges (« A 9–10 ans, les enfants sont déjà fans de Larusso et Laam, comme leurs grands frères de 16–18 ans »), elle considère que c’est aux parents et aux éducateurs de former les goûts des plus petits « dès la maternelle » pour ne pas laisser la télévision instaurer une standardisation des goûts. Une conception un peu militante, proche de celles des théâtres publics, dispensateurs d’une culture venue du haut. Ainsi, à Chaillot, on avoue ne pas très bien savoir comment est reçu Le vent des saules, adorable spectacle à base de marionnettes et de masques « mais à Noël, on donne toujours un spectacle tout public ».
S’il en est emblématique, Henri Dès n’est pas le seul représentant de la catégorie « chanteur pour enfants sages », soit dit sans offense ! Une catégorie où chaque intervenant tient à préciser que « jeune public » ne signifie en rien « moindre public ». C’est au cours de représentations au sein des Jeunesses Musicales de France que Jean Nô — dit Monsieur Nô — s’est aperçu que sa musique touchait aussi les plus petits. Il a donc décidé de leur offrir son nouveau spectacle au Tambour Royal (un théâtre à l’échelle des enfants avec ses 100 places !), Des chansons plein la tête. « Pour plaire aux enfants, à l’aube de l’an 2000, on n’a plus besoin de faire des chansons enfantines, avec des textes et des musiques très simples. J’ai envie de raconter des histoires en faisant appel à ce côté naïf que nous gardons en nous de l’enfance ».
Les parents sont de grands enfants
Walt Disney ne disait pas autre chose qui affirmait : « Je ne m’adresse pas aux enfants mais à l’enfant qui est en chacun de nous ». Jean-Jacques Commien, auteur et chanteur du formidable Autobus à vapeur qui fait escale à Bobino précise que lui aussi s’adresse « aux gens. Une famille est composée d’enfants et d’adultes, c’est-à-dire d’anciens enfants. C’est plutôt rassembleur. » Et de constater que les adultes ne sont pas les derniers à avouer le plaisir qu’ils ont eu à accompagner leurs chères têtes blondes. « Ce que nous voulons, c’est offrir des moments de bonheurs partagés. Rassembler les éclats de rire des parents et de leurs enfants, c’est merveilleux ! ».
Si Séverine Girardi choisit d’initier ses élèves « à la chanson française à textes » par la pratique du chant en classe, d’autres enseignants vont plus loin. C’est le cas de Véronique Bavière qui emmène les enfants de Belleville au théâtre et leur fait rencontrer les artistes de Starmania. Et depuis 16 ans, elle monte chaque année une vraie comédie musicale — qui donne lieu à l’édition d’un CD — avec ses élèves ! C’est bien connu, la musique adoucit les moeurs et « la construction de ce spectacle permet d’amener des écoliers en proie à la violence urbaine à l’apprentissage de la tolérance, du respect et de la vie en harmonie ».
Arrêtez ce cirque tout de suite !
Bien sûr, la pratique culturelle ultérieure des enfants est très liée à celles de leurs parents. Tous nos intervenants insistent donc sur la nécessité d’accompagner les petits au spectacle et non pas de les abandonner aux bons soins d’une voisine compatissante. Le cirque est un de ses endroits où adultes et bambins se retrouvent avec plaisir pour partager des moments d’émotion. On y a peur pour les trapézistes, on est émerveillé par les animaux domptés et on rit aux facéties des clowns : quelle belle école de la vie et quel spectacle familial par excellence ! « D’ailleurs », confie-t-on à l’association Hors les Murs [NDLR : Association nationale pour le développement et la promotion des arts de la rue et des arts de la pistes], « dans les deux tiers des cas, les spectateurs viennent par groupes de quatre personnes et plus. Pratiquement tous les parents ont un jour ou l’autre emmené leurs enfants au cirque. C’est un rituel familial ». Une étude du Ministère de la Culture montre d’ailleurs que pour 80% des personnes interrogées, « le cirque est une école de persévérance et de courage ». Bigre ! Mais on y va quand même pour s’amuser un peu, non ?
Aujourd’hui, conscients que le cirque reste le divertissement plébiscité par tous, une nouvelle génération de producteurs renouvelle le genre sans en chambouler les règles de base. Ainsi, Crescend’O, le spectacle de Muriel Hermine qui a triomphé deux hivers à Paris avant d’émigrer au Disney Village de Marne-la-Vallée, continue-t-il d’émerveiller par ses magnifiques acrobaties aquatiques. Mais les couleurs, les éclairages, l’accompagnement musical et même l’utilisation de gimmicks et de logos (la petite grenouille omniprésente) sont propres à attirer l’attention de la génération Télé Tubbies ou Pokémon !
Explication de texte
Enfin, il n’est pas rare de voir de très jeunes enfants à des spectacles où on ne les imagine pas a priori : Starmania ou Grease actuellement. Un phénomène qui ne surprend guère Lionel Ridgeway, spectateur passionné qui emmène Agathe (9 ans) et Mathieu (5 ans) au moins deux fois par mois au théâtre. « Les loisirs de la famille sont de plus en plus éclatés et, pour les parents, emmener les enfants voir ce qui les a émus il y a 10 ou 20 ans procède un peu du rite initiatique. Et pour les gamins, voir leurs ‘vieux’ chahuter et ‘faire karaoké’ sur les chansons de Michel Berger, c’est aussi libératoire que le jour où ils ont emmené Papy manger un Big Mac avec les doigts ! ». Pour autant, peut-on tout montrer aux enfants ? « Oui », répond-il sans hésiter, « on peut tout montrer à condition de tout expliquer. J’ai emmené mes enfants voir La cage aux folles à Mogador. Mathieu a aimé les robes des travestis mais Agathe en a profité pour me poser plein de questions sur le Pacs dont elle avait beaucoup entendu parler dans la cour d’école… ».
De « La petite charlotte » de Henri Dès à la grande Zaza, le champ théâtral et musical est donc large qui mêle poésie et burlesque, pédagogie et liberté, féerie et réalisme… Qu’il s’agisse d’un spectacle qui leur est spécifiquement destiné ou qu’ils y assistent « par accident », les enfants forment un public particulièrement exigeant et sans complaisance. Avec eux, on ne triche pas. Les comédiens qui se sont essayés à des matinées de textes classiques en savent quelque chose. Petits, nous les huions copieusement dès que Corneille nous ennuyait. Aujourd’hui, nous espérons que nos enfants sont mieux élevés !