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Sophie Duez — Première pièce musicale pour Sophie Duez

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Sophie Duez © Serge Alvarez
Sophie Duez © Serge Alvarez
Dans quelle direc­tion Jérôme Savary a mis en scène Demain la belle ?
Jérôme a tou­jours refusé de faire des clins d’oeil à Broad­way avec ce spec­ta­cle, ni de faire des gags faciles. Il souhaitait davan­tage dress­er un tableau impres­sion­niste, par­ler de thèmes impor­tants servis par trois per­son­nages prin­ci­paux, tout à fait réal­istes. Toute­fois il ne se prive pas de l’usage de masques. Lorsqu’il a lu la biogra­phie de Mar­ius Jacob écrite par Bernard Thomas en 1970, ce per­son­nage l’a séduit. Même si le spec­ta­cle se veut diver­tis­sant, joyeux, un mes­sage passe. Quand un met­teur en scène parvient à par­ler d’une oeu­vre triste sans tomber dans les tra­vers atten­dus, c’est pas mal : nous ne sommes pas dans le pléonasme. Le voeu de Jérôme a été de racon­ter l’his­toire de cet homme, cet anar­chiste au par­cours fasci­nant. Les par­ties par­lées sont min­utées, nous sommes comme dans une seule par­ti­tion. Les change­ments de cos­tumes, de décors ne doivent pas nous faire per­dre la pul­sa­tion. 14 sur scène, sans par­ler des musi­ciens, impose une dis­ci­pline réelle.

C’est la pre­mière fois que vous tra­vaillez avec Gérard Daguerre ?
Oui, je le con­nais­sais de répu­ta­tion, ain­si que son com­plice Roland Romanel­li. J’é­tais impres­sion­née car ils en ont vus des mon­stres sacrés ! En fait, j’ai tout d’abord vu Jérôme Savary et Bernard Thomas puis j’ai passé une audi­tion devant Gérard. J’ai chan­té « La vie en rose » il m’a accom­pa­g­né en faisant des change­ments de tem­po et a vite déclaré : « ça va : elle sait chanter ». ce qui m’in­téres­sait était de tra­vailler avec une équipe qui ait la sen­si­bil­ité du ter­rain : Jérôme Savary a quelque chose d’un arti­san, proche des racines de ce méti­er, tout comme Gérard Daguerre. Quand il accom­pa­g­nait Bar­bara, nous étions dans quelque chose qui touchait à l’essen­tiel de la chanson.

Com­ment définiriez-vous vos deux personnages ?
C’est la femme idéale : pute et infir­mière ! Rose et Jeanne ont été impor­tantes dans la vie de Mar­ius Jacob à deux péri­odes très dif­férentes. Rose per­met de trac­er l’évo­lu­tion de la femme au tour­nant du 20ème siè­cle : entre 1900 et la guerre de 14, la femme a beau­coup évolué. Je suis la pute dans le caniveau qui s’af­fran­chit de son mac, devient une femme amoureuse, puis je porte le pan­talon et je tra­vaille comme les hommes. L’amour me rend forte et la guerre me per­met de vivre autre chose. Quant à Jeanne, l’in­fir­mière, la femme qui l’a inspirée est encore vivante. Elle avait 50 ans de moins que lui, elle l’aimait et il lui a accordé du temps car il n’avait jamais eu le temps d’aimer. C’est touchant. Au début du spec­ta­cle, Jeanne ne chante pas. Après le voy­age dans le passé, nous la retrou­vons et, au final, elle se met à chanter : c’est comme pour entr­er en con­tact avec l’âme de Mar­ius Jacob.

Com­ment avez-vous tra­vail­lé votre rôle ?
Lorsque j’ai incar­né les douze per­son­nages des Mono­logues du vagin je me sou­viens qu’un spec­ta­teur m’avait dit avoir eu le sen­ti­ment d’as­sis­ter à un tour de chant. D’ailleurs, j’ap­prends mes textes comme une par­ti­tion : je mémorise les sons avant de m’at­tach­er au sens. J’ai fait beau­coup d’é­tudes lit­téraires avec de la phoné­tique his­torique, du grec ancien, je tra­vail­lais sur la langue. Tout cela est proche de la musique et du rythme des mots, pour les faire son­ner. De là à chanter il n’y a qu’un pas. Par ailleurs, le son dans un théâtre n’a rien à voir avec le film où l’on a sou­vent recours à la post syn­chro­ni­sa­tion. La scène me cor­re­spond bien mieux : je suis quelqu’un de très ani­mal. La chan­son me fait vibr­er, je ressens les choses physique­ment, sen­suelle­ment. Cela touche le spir­ituel : ce n’est pas pour rien que l’on chante dans toute forme de reli­gion pour s’élever.

Quel était votre regard sur le théâtre musical ?
Je suis une fan de la comédie musi­cale clas­sique, je ne me lasse pas de regarder des oeu­vres de l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en. J’avais envie de chanter depuis très longtemps mais n’ai jamais été intéressée par l’in­dus­trie du disque. M’ex­primer par le chant m’im­por­tait : ce spec­ta­cle arrive à point nom­mé. Pour tout vous dire, je ne me des­ti­nais d’ailleurs pas à être actrice. En pen­sant à ce rôle, je me suis sou­v­enue que Mary Pop­pins m’avait beau­coup mar­quée dans mon enfance. Pour les tech­niques visuelles d’une part et d’autre part parce que les pro­tag­o­nistes s’ex­pri­ment en par­lant et chan­tant. Cela m’avait mise en joie. D’ailleurs quand le chant arrive tout est pos­si­ble, mag­ique. Voilà qui cor­re­spond bien à mon tem­péra­ment : je suis très con­tem­pla­tive, hypra sen­si­ble. Très sou­vent j’ai le sen­ti­ment de ressen­tir des choses un peu invis­i­bles. Le fait que l’on se mette à chanter m’a tou­jours fascinée. Ce que j’aime dans la musique et la comédie musi­cale, c’est de se met­tre à un moment dans un cer­tain rythme car­diaque, une pul­sa­tion qui réu­nit tout le monde. Ce partage, on ne peut le trou­ver ailleurs.

Quels sont vos désirs pour l’avenir ?
J’aimerais bien racon­ter une his­toire avec un orchestre et me met­tre à chanter mais de manière presque imper­cep­ti­ble : j’aime les tran­si­tions en finesse. Je me sou­viens du spec­ta­cle d’Hélène Delavault sur des chan­sons lib­ertines du 18ème siè­cle : c’est exacte­ment la forme qui me con­vient. Si ce n’est que j’ador­erais tra­vailler avec des auteurs vivants. Et après l’opéra comique, je serai dans une pièce grave, écrite par Jorge Sem­prum : Gurs.