
Jérôme a toujours refusé de faire des clins d’oeil à Broadway avec ce spectacle, ni de faire des gags faciles. Il souhaitait davantage dresser un tableau impressionniste, parler de thèmes importants servis par trois personnages principaux, tout à fait réalistes. Toutefois il ne se prive pas de l’usage de masques. Lorsqu’il a lu la biographie de Marius Jacob écrite par Bernard Thomas en 1970, ce personnage l’a séduit. Même si le spectacle se veut divertissant, joyeux, un message passe. Quand un metteur en scène parvient à parler d’une oeuvre triste sans tomber dans les travers attendus, c’est pas mal : nous ne sommes pas dans le pléonasme. Le voeu de Jérôme a été de raconter l’histoire de cet homme, cet anarchiste au parcours fascinant. Les parties parlées sont minutées, nous sommes comme dans une seule partition. Les changements de costumes, de décors ne doivent pas nous faire perdre la pulsation. 14 sur scène, sans parler des musiciens, impose une discipline réelle.
C’est la première fois que vous travaillez avec Gérard Daguerre ?
Oui, je le connaissais de réputation, ainsi que son complice Roland Romanelli. J’étais impressionnée car ils en ont vus des monstres sacrés ! En fait, j’ai tout d’abord vu Jérôme Savary et Bernard Thomas puis j’ai passé une audition devant Gérard. J’ai chanté « La vie en rose » il m’a accompagné en faisant des changements de tempo et a vite déclaré : « ça va : elle sait chanter ». ce qui m’intéressait était de travailler avec une équipe qui ait la sensibilité du terrain : Jérôme Savary a quelque chose d’un artisan, proche des racines de ce métier, tout comme Gérard Daguerre. Quand il accompagnait Barbara, nous étions dans quelque chose qui touchait à l’essentiel de la chanson.
Comment définiriez-vous vos deux personnages ?
C’est la femme idéale : pute et infirmière ! Rose et Jeanne ont été importantes dans la vie de Marius Jacob à deux périodes très différentes. Rose permet de tracer l’évolution de la femme au tournant du 20ème siècle : entre 1900 et la guerre de 14, la femme a beaucoup évolué. Je suis la pute dans le caniveau qui s’affranchit de son mac, devient une femme amoureuse, puis je porte le pantalon et je travaille comme les hommes. L’amour me rend forte et la guerre me permet de vivre autre chose. Quant à Jeanne, l’infirmière, la femme qui l’a inspirée est encore vivante. Elle avait 50 ans de moins que lui, elle l’aimait et il lui a accordé du temps car il n’avait jamais eu le temps d’aimer. C’est touchant. Au début du spectacle, Jeanne ne chante pas. Après le voyage dans le passé, nous la retrouvons et, au final, elle se met à chanter : c’est comme pour entrer en contact avec l’âme de Marius Jacob.
Comment avez-vous travaillé votre rôle ?
Lorsque j’ai incarné les douze personnages des Monologues du vagin je me souviens qu’un spectateur m’avait dit avoir eu le sentiment d’assister à un tour de chant. D’ailleurs, j’apprends mes textes comme une partition : je mémorise les sons avant de m’attacher au sens. J’ai fait beaucoup d’études littéraires avec de la phonétique historique, du grec ancien, je travaillais sur la langue. Tout cela est proche de la musique et du rythme des mots, pour les faire sonner. De là à chanter il n’y a qu’un pas. Par ailleurs, le son dans un théâtre n’a rien à voir avec le film où l’on a souvent recours à la post synchronisation. La scène me correspond bien mieux : je suis quelqu’un de très animal. La chanson me fait vibrer, je ressens les choses physiquement, sensuellement. Cela touche le spirituel : ce n’est pas pour rien que l’on chante dans toute forme de religion pour s’élever.
Quel était votre regard sur le théâtre musical ?
Je suis une fan de la comédie musicale classique, je ne me lasse pas de regarder des oeuvres de l’âge d’or hollywoodien. J’avais envie de chanter depuis très longtemps mais n’ai jamais été intéressée par l’industrie du disque. M’exprimer par le chant m’importait : ce spectacle arrive à point nommé. Pour tout vous dire, je ne me destinais d’ailleurs pas à être actrice. En pensant à ce rôle, je me suis souvenue que Mary Poppins m’avait beaucoup marquée dans mon enfance. Pour les techniques visuelles d’une part et d’autre part parce que les protagonistes s’expriment en parlant et chantant. Cela m’avait mise en joie. D’ailleurs quand le chant arrive tout est possible, magique. Voilà qui correspond bien à mon tempérament : je suis très contemplative, hypra sensible. Très souvent j’ai le sentiment de ressentir des choses un peu invisibles. Le fait que l’on se mette à chanter m’a toujours fascinée. Ce que j’aime dans la musique et la comédie musicale, c’est de se mettre à un moment dans un certain rythme cardiaque, une pulsation qui réunit tout le monde. Ce partage, on ne peut le trouver ailleurs.
Quels sont vos désirs pour l’avenir ?
J’aimerais bien raconter une histoire avec un orchestre et me mettre à chanter mais de manière presque imperceptible : j’aime les transitions en finesse. Je me souviens du spectacle d’Hélène Delavault sur des chansons libertines du 18ème siècle : c’est exactement la forme qui me convient. Si ce n’est que j’adorerais travailler avec des auteurs vivants. Et après l’opéra comique, je serai dans une pièce grave, écrite par Jorge Semprum : Gurs.