Romeo & Juliet, the musical — Quand Londres bonifie un spectacle musical à la française

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Romeo & Juliet ©DR
Romeo & Juli­et ©DR
A peine descen­du de l’Eu­rostar à Lon­dres Water­loo, le pas­sager en prove­nance de Paris ne voit que des affich­es de Roméo & Juli­et, the musi­cal. Ce n’est bien sûr pas inno­cent, et cela vise par­ti­c­ulière­ment le pub­lic français. Rap­pelons-nous qu’il en était de même lorsque Notre Dame de Paris a été présen­té à Lon­dres. Mais la com­para­i­son s’ar­rête là car si pour Notre Dame de Paris, les pro­duc­teurs français ont com­mis l’er­reur de vouloir présen­ter aux anglais exacte­ment le même show (sans orchestre) avec pra­tique­ment le même cast, Gérard Lou­vin (GLEM) a eu la grande intel­li­gence pour Roméo et Juli­ette de s’as­soci­er avec Adam Ken­wright, un jeune et dynamique pro­duc­teur anglais (Rent, Taboo) et d’ac­cepter une ver­sion bien dif­férente de la pro­duc­tion française.

Pass­er de l’im­mense scène du Palais des Con­grès de Paris à l’une des plus petites scènes du West End rel­e­vait déjà d’une gageure. Grâce au tra­vail du met­teur en scène David Free­man et de Red­ha, la trans­po­si­tion est plutôt réussie. Le spec­ta­teur est très proche des comé­di­ens, on est bien loin de la salle froide et sans âme du Palais des Con­grès. Romeo & Juli­et est beau­coup plus théâ­tral que la ver­sion française avec des comé­di­ens chanteurs qui jouent vrai­ment la comédie, d’ailleurs les scènes de dia­logue ont été large­ment dévelop­pées par David Free­man. Autre dif­férence appré­cia­ble : les danseurs ont aus­si de petits rôles et surtout chantent tous, les choeurs ne sont donc pas enreg­istrés ! Car cette fois, il y a bien un orchestre et ça change tout. Les nou­velles orches­tra­tions de John Cameron (à qui l’ont doit celles des Mis­érables) beau­coup plus acous­tiques et agréables à l’or­eille, tout en con­ser­vant la ryth­mique sur cer­taines chan­sons comme « Kings of the world », met­tent en valeur l’ef­fi­cac­ité des mélodies de Gérard Pres­gur­vic. Quant aux textes, on peut regret­ter que Don Black (Sun­set Boule­vard, Bom­bay Dreams), qui a signé les lyrics anglais, soit resté sou­vent trop proche des orig­in­aux et n’ait pas pris plus de lib­erté. Mais même s’ils restent guimauves et si les rimes sont sou­vent faciles, les textes son­nent mieux (surtout pour les non bilingues !) et sont moins répéti­tifs. Par rap­port à la ver­sion orig­i­nale, cer­taines chan­sons ont été sup­primées, celles qui restent sont mieux amenées, mis­es en sit­u­a­tion et théâtralisées.

Dans sa con­struc­tion et sa mise en scène, Romeo and Juli­et se révèle bien plus con­va­in­cant que Roméo et Juli­ette made in France. L’alchimie entre les idées inno­vantes et la bonne direc­tion d’ac­teur de David Free­man et l’ex­péri­ence sur le spec­ta­cle de Red­ha fonc­tionne bien. Pour Red­ha qui avait signé seul la mise en scène et les choré­gra­phies de la ver­sion française, on imag­ine que ça n’a pas du être évi­dent de partager cette fois son tra­vail avec un met­teur en scène plutôt « avant-gardiste » qui vient de l’Opéra. Red­ha a dû repenser et adapter ses choré­gra­phies pour tenir compte du nou­v­el espace plus restreint et des indi­ca­tions de David Free­man. Elles en ressor­tent bonifiées, plus au ser­vice de l’his­toire et de l’ac­tion. On retien­dra en par­ti­c­uli­er la scène du duel beau­coup plus per­cu­tante. S’il y a d’im­por­tants change­ments par rap­port à Paris, on retrou­ve le style pro­pre à Red­ha très dif­férent de ce qu’on peut voir habituelle­ment dans les musi­cals du West End. Selon Mar­tin Matthias, le dance cap­tain, les comé­di­ens ont eu un peu de mal au début mais ils s’y sont fait et appré­cient de sor­tir du conformisme.

Pen­dant la durée des pre­views (avant-pre­mières), le spec­ta­cle con­tin­ue d’évoluer et de s’amélior­er comme, par exem­ple, les choré­gra­phies du bal et des « Kings of the world » ain­si que les enchaîne­ments entre les scènes qui créent par­fois des temps morts préju­di­cia­bles à la flu­id­ité et au rythme du spec­ta­cle. Tout devrait être fin prêt pour la générale du 4 novem­bre. En revanche, il est hélas trop tard pour touch­er au décor min­i­mal­iste, « cheap », à l’esthé­tique con­testable qui se résume en une toile de fond ringarde, des pan­neaux peints amovi­bles et des struc­tures métalliques sur roulettes qu’on déplace tout le long du spec­ta­cle, sans compter le décor du bal que David Free­man a volon­taire­ment souhaité « kitsch de mau­vais goût » pour illus­tr­er le côté par­venu et détestable des Capulet. C’est fort préju­di­cia­ble pour le spec­ta­cle. Il y a tout de même quelques images intéres­santes comme le bal­con de Juli­ette représen­té sym­bol­ique­ment par une cage dans laque­lle elle est enfer­mée ou encore celle du lit nup­tial comme sus­pendu sur fond de ciel étoilé.

La qual­ité du cast mérite d’être soulignée. Tous les artistes jouent la comédie, chantent et dansent. Les inter­prètes prin­ci­paux sont con­va­in­cants et investis­sent com­plète­ment leur per­son­nage. On sent que ce ne sont pas que des chanteurs mais aus­si des comé­di­ens. Les scènes de comédie sont beau­coup plus dévelop­pées et per­me­t­tent de mieux cern­er les per­son­nages. La jeune Lor­na Want (15 ans) campe une Juli­ette touchante et pas­sion­née. Andrew Bevis incar­ne avec con­vic­tion un Roméo rebelle et fougueux. Men­tion spé­ciale pour Sevan Stephan (My Fair Lady, Lautrec, Mar­tin Guerre) impec­ca­ble dans la peau de Frère Laurent.

Les pre­miers avis du pub­lic sem­blent très partagés. Si les uns ont plutôt l’air d’ap­préci­er, rien ne trou­ve grâce aux yeux des autres. Quant à la cri­tique anglaise, tout laisse à penser qu’elle risque de ne pas être très ten­dre : un clas­sique de Shake­speare revu par un Français, une musique de var­iété, des choré­gra­phies « icon­o­clastes »,… Pour­tant Romeo & Juli­et tient bien la route, mal­gré ses lacunes (décors et textes) c’est un vrai musi­cal qui a sa place dans le West End.