Roland Romanelli — Sa plus belle histoire d’amour

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Roland Romanelli ©DR
Roland Romanel­li ©DR
Quel est votre parcours ? 
Je n’ai jamais appris la musique et n’avais d’autre choix que d’en faire. Enfant, je me sou­viens que je repro­dui­sais sur le piano famil­ial les mélodies que j’en­tendais. Ren­dez-vous compte : je n’é­tais pas assez haut pour voir le clavier, j’é­tais même obligé de faire les pointes pour accéder aux touch­es ! J’avais une « bonne feuille » comme on dit. Mon père m’a inscrit à des cours de piano lorsque j’avais 7 ans. Il ne voy­ait pas d’un bon oeil mon intérêt pour le jazz et voulait me don­ner des bases clas­siques. Ce qu’il a tou­jours ignoré, c’est que je n’ai pris que le quart de ces leçons. En effet, ma pro­fesseur habitait un troisième étage. Je mon­tais marche après marche en comp­tant jusqu’à trente de l’une à l’autre. Ce qui fait que j’ar­rivais imman­quable­ment au cours juste avant qu’il ne se ter­mine ! Et puis nous sommes arrivés en France. Mon rêve était d’ac­com­pa­g­n­er des artistes comme Brel ou Bar­bara. Et, chance extra­or­di­naire : elle est venue à moi ! Je me sou­viens que, lors de notre pre­mière ren­con­tre, j’é­tais très impres­sion­né. On m’a dit que dès qu’elle m’a vu, elle m’avait déjà engagé sans même avoir enten­du la moin­dre note. Cette femme est médi­um : impos­si­ble de lui men­tir, elle ressent énor­mé­ment les choses. Et puis une com­plic­ité incroy­able est née, nour­rie d’énormes fous rires et de non moins énormes engueu­lades ! J’avais l’in­con­science de la jeunesse et n’hési­tait pas à lui dire ce que je pen­sais. Elle me dis­ait alors « non, mais, vous savez qui je suis ? » et je lui rétorquais « et vous, savez-vous bien qui je suis ? ».

Elle pou­vait être très dure, je me sou­viens qu’un jour, pour me dire bon­soir, elle m’a fait la bise. J’é­tais tout heureux et, le lende­main je vais pour l’embrasser à mon tour. Elle se recule alors et avec un geste de tragé­di­enne me dit : « j’ai hor­reur que l’on m’embrasse ». Cette atti­tude m’avait pas mal vexé, mais les choses se sont bien arrangées par la suite ! Lorsque nous nous sommes ren­con­trés, Bar­bara rem­plis­sait les salles parisi­ennes, mais ce n’é­tait pas for­cé­ment le cas en province. Cer­tains soirs, seule­ment quelques per­son­nes étaient présentes. Alors, on leur demandait s’ils préféraient être rem­boursés. Sys­té­ma­tique­ment ils lui demandaient de chanter, et c’é­tait par­ti pour un con­cert d’une rare intim­ité. Elle se don­nait tout autant que pour un Olympia bondé. Tou­jours généreuse sur scène, avec ce pro­fond respect du public.

Son aura était incroyable… 
Bar­bara n’est pas une femme de disque. Des amis, qui l’avaient juste enten­due à la radio, ne l’aimaient pas. Je les ai con­va­in­cus de venir la voir sur scène, ils en sont immé­di­ate­ment tombés amoureux. C’est bien cette rela­tion d’amour qu’elle entrete­nait avec son pub­lic qui provo­quait des réac­tions par­fois vio­lentes. Pas de juste milieu avec elle : on adore ou on déteste. Par­fois, à la sor­tie de théâtres, nous trou­vions des fans allongés à l’at­ten­dre. Cette dévo­tion pou­vait devenir effrayante.

Vous avez égale­ment com­posé pour Barbara ? 
Je n’ai écrit qu’une dizaine de musiques pour elle. La pre­mière fut « A peine », c’est d’ailleurs pour cette chan­son qu’elle a mis pour la pre­mière fois un rock­ing-chair sur scène. Ce qui se pas­sait, c’est que je pian­o­tais les après-midi, his­toire de me dégour­dir les doigts. Tout en faisant des gammes, j’en prof­i­tais pour inven­ter des mélodies. Je savais que Bar­bara était dans sa loge et m’en­tendait. Par­fois, il ne se passe rien. D’autres fois, par exem­ple avant une représen­ta­tion de Madame [NDLR : comédie musi­cale écrite dans les années 70 par Remo For­lani et dont Bar­bara était une des inter­prètes], elle déboule sur le plateau : « C’est quoi ce que tu joues là ? ». Pour moi, c’é­tait juste quelques petites notes comme ça, sans y penser. Eh bien, c’est devenu la musique de « L’Aigle noir »… Pour « Vienne », elle m’a dit : « je vais t’écrire une let­tre et tu la met­tras en musique ». J’ai donc reçu sa mis­sive, que l’on entend dans son inté­gral­ité dans la chan­son : elle n’a pas changé un mot, une virgule.

Par­lez-nous de l’in­térêt de Bar­bara pour le théâtre musical ?
Après Pan­tin en 1981, Bar­bara a cher­ché de nou­velles formes d’ex­pres­sion. Le théâtre musi­cal l’a ten­té, mal­gré l’échec cuisant de Madame. Pour moi, elle était telle­ment comé­di­enne dans la vie que jouer un rôle ne pou­vait être qu’une gageure. Pen­dant les représen­ta­tions de ce spec­ta­cle, je lui dis­ais « tu joues faux ». Dès qu’elle était piquée, et qu’il y avait de l’or­age dans l’air, elle pas­sait du tutoiement au vou­voiement « Ah bon, puis-je alors vous appel­er mon­sieur-je-sais-tout ? ». Nos chemins se sont séparés pour Lily Pas­sion. Quand je pense qu’elle avait écrit 22 chan­sons orig­i­nales pour ce spec­ta­cle… Dom­mage qu’elle n’ait pas su être à l’é­coute de dra­maturges qui auraient pu l’aider à amélior­er les choses. De toute manière, j’é­tais inter­dit de séjour et n’ai par con­séquent jamais pu voir le show.
Nous n’avons jamais retra­vail­lé ensem­ble, mais j’ai appris qu’elle avait l’in­ten­tion de m’ap­pel­er pour que l’on fasse, tous les deux, un spec­ta­cle de poche : en l’oc­cur­rence, aller de bistrot en bistrot pour chanter ses chan­sons. J’au­rais adoré cela. Hélas, sa san­té ne lui en a pas lais­sé l’oc­ca­sion. Mais Bar­bara vit tou­jours, la preuve, nous faisons ce spec­ta­cle. D’ailleurs, elle avait pen­sé enreg­istr­er une ver­sion orches­trale de cer­taines de ses chan­sons. C’est cette idée que j’ai reprise, pour elle, dans le disque d’Ann’So.

Et aujour­d’hui vous partagez la scène avec Ann’­So, et la longue dame brune n’est pas loin… 
Le spec­ta­cle a com­mencé depuis quelques jours, les réac­tions sont très bonnes. Ann’­So parvient à se réap­pro­prier les chan­sons de Bar­bara sans l’imiter, elle donne une nou­velle couleur à tous ces titres for­mi­da­bles. Dès que je l’ai enten­due chanter dans une émis­sion de Ruquier, j’ai pen­sé que nous pour­rions faire quelque chose ensem­ble. Lorsque nous nous sommes ren­con­trés, nous avons tra­vail­lé sur quelques titres mais, pris par l’élan et le plaisir de cette ren­con­tre, les chan­sons se sont enchaînées… De là à en faire un spec­ta­cle, le pas a été vite franchi. Ann’­So a cette séduc­tion spon­tanée, naturelle. Notre duo fonc­tionne sans même qu’on y pense.

J’ai tou­jours eu le trac. Je sens qu’elle me regarde. J’ai été ras­suré par les réac­tions de proches de Bar­bara. Cer­tains venaient avec un a pri­ori défa­vor­able. Il a fal­lu quelques min­utes pour qu’ils soient hap­pés par le spec­ta­cle. Leur avis m’im­porte beau­coup, et j’ai été sincère­ment ravi de ces témoignages d’af­fec­tion. Vous aurez com­pris que Bar­bara nous accom­pa­gne, ses amoureux ne seront pas déçus…