Roger Louret — La fièvre des années Louret

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Roger Louret ©DR
Roger Louret ©DR
« Vous avez déjà vu un arbre pouss­er loin de ses racines, vous ? ». La réponse fuse quand on demande à Roger Louret ce qui le fait si sou­vent retourn­er dans cette petite bastide per­chée à flanc de coteau au coeur de l’A­ge­nais. C’est ici, dans le Lot-et-Garonne, en son fief, qu’il nous a reçus. C’est là égale­ment, dans son Théâtre de Poche aux 60 places, que, il y a près de 25 ans, il a instal­lé sa troupe en rési­dence, en pleine prise avec cette France qu’il affec­tionne. « Je fais un méti­er qui n’a rien à voir avec l’u­nivers dans lequel je suis né. Ain­si, j’ai les avan­tages de Paris et les avan­tages de la cam­pagne. J’aime bien les con­trastes, je ne vois pas pourquoi j’i­rais m’en priv­er ».

Il y a donc belle lurette que per­son­ne ne s’é­tonne plus de voir pass­er ses « Bal­adins », sa famille de coeur, dans les rues étroites et aux murs per­cés de Monclar. Après tout, c’est là qu’ont débuté Christophe Malavoy (« c’é­tait au début, il lui est arrivé de jouer devant trois spec­ta­teurs ! ») ou Muriel Robin (« quand elle vient, les gens lui dis­ent : ‘bon­jour Mumu‘ »). « Ici, il se passe tou­jours quelque chose et les acteurs vont là où il se passe quelque chose. Mais les habi­tants, eux, y sont habitués, ils ne s’en émeu­vent plus. Au vil­lage d’à côté, ce serait l’émeute ! ».

Face aux critiques
Avec large­ment plus de 200 mis­es en scène à son act­if, Roger Louret est passé tout au long de sa car­rière d’Arthur Schnit­zler à Pierre Pal­made, de Michi­ma aux Années twist avec une facil­ité décon­cer­tante. « Toute ma vie, j’ai écouté indif­férem­ment Hal­l­i­day et Beethoven, Var­tan et Tchaïkovs­ki. Ce que mes spec­ta­cles ont en com­mun, finale­ment, c’est qu’ils par­lent des mou­ve­ment soci­aux ».

Un tel éclec­tisme l’a peu à peu éloigné du céna­cle cri­tique. Le divorce a été con­som­mé quand sa troupe est dev­enue aus­si famil­ière des plateaux télé (Les années tubes sur TF1 présen­tées par Jean-Pierre Fou­cault) que des scènes de théâtre. Il écarte la ques­tion d’un revers de la main. « Ce qui est impor­tant, c’est de faire des choses et que les gens en par­lent ». Mais il ajoute, soudain plus vul­nérable : « Je suis quelqu’un qui se bat depuis tou­jours con­tre le doute. Mais quand je (monte un spec­ta­cle), c’est le seul moment où je ne doute plus et là, rien ne peut me désta­bilis­er. Je ne mets pas la déon­tolo­gie des cri­tiques en doute mais qu’ils ne doutent pas non plus de la mienne. Parce que quand je fais un bide, je ne le fais pas exprès ! ». Avant de con­clure, à nou­veau souri­ant : « C’est vrai, on n’a pas tous les jours l’in­spi­ra­tion ! ».

Sa vie est son oeuvre
L’in­spi­ra­tion, Roger Louret ne va pas tou­jours la chercher très loin. Le mois dernier, il présen­tait en effet au Théâtre de Poche, Les amants de Mon­sieur, la dernière par­tie d’une trilo­gie (plus ou moins) auto­bi­ographique com­mencée il y a presque 20 ans. « Dans J’ai 20 ans, je t’emmerde !, un groupe de jeunes se bat­tait pour réalis­er un pro­jet com­mun. Dans La pho­bie, ils avaient réus­si et répé­taient une émis­sion de télé en s’in­ter­ro­geant sur leurs idéaux passés. Y étaient-ils restés fidèles ? ». Dans Les amants de Mon­sieur (« une comédie tous publics » proclame l’af­fiche), on retrou­ve donc cette même petite troupe en train de mon­ter une comédie musi­cale, Monclar Blues, avec toutes les inter­férences qu’on peut imag­in­er entre créa­tion artis­tique et vie privée. « L’au­teur tient à pré­cis­er que toute ressem­blance avec des per­son­nes exis­tantes ou faits réels n’est absol­u­ment pas une coïn­ci­dence » y est-il indiqué en exer­gue. « Ca m’a amusé de met­tre ça mais en fait, il y a quand même beau­coup de fic­tion dans la pièce » pré­cise l’au­teur. Encore que…

Ce qui n’est pas de la fic­tion, en tout cas, c’est bien que Mon­sieur préfère les amants aux maîtress­es ! « Si dans le Lot-et-Garonne, il y a encore quelqu’un qui ignore que je suis homo­sex­uel, il faut le canon­is­er ! Il doit avoir vécu sous une cloche, explique Roger Louret dans un grand éclat de rire. Ici, per­son­ne ne m’a jamais emmerdé avec ça. Je défends la lib­erté de vivre dans une société où il y a tout le monde ».

Mais s’il lui sem­ble naturel, à lui, de se con­sid­ér­er comme son pro­pre matéri­au, qu’en est-il de ses comé­di­ens ? Appré­cient-ils cette mise en abîme qui leur fait retrou­ver une par­tie de leur pro­pre expéri­ence sur la scène tous les soirs ? « Ca les amuse et leur donne la pêche, affirme-t-il. Mais celui qui en prend le plus, c’est encore moi : je n’ai aucune hési­ta­tion à me cramer moi-même ! ».

Le Louret de l’an 2000
Ce que devien­dra le spec­ta­cle après le 26 août, date de la dernière, il n’en a pas la moin­dre idée. « Une fois qu’une chose est faite, elle est faite, je peux pass­er à la suiv­ante ». En atten­dant de mon­ter peut-être un jour sa trilo­gie à Paris, il a de nom­breux autres pro­jets : de nou­velles Années tubes sont en pré­pa­ra­tion sur TF1 tan­dis qu’il s’ap­prête à met­tre en scène Cather­ine Delourtet au Stu­dio des Champs-Elysées.

A ses fans qui atten­dent un nou­veau spec­ta­cle musi­cal dans la veine de La java des mémoires, Les années twist, Les z’an­nées zazou et La fièvre des années 80, il répond qu’il a effec­tive­ment dans ses tiroirs la revue du siè­cle entier en chan­sons. « Mais, bon, ça se fera, ça ne se fera pas, on ver­ra… D’i­ci là, il va bien me tomber quelques autres propo­si­tions sur le muse­au ! Et c’est très bien comme ça ».

Il tra­vaille en effet déjà à sa nou­velle pro­duc­tion de J’ai 20 ans, je t’emmerde ! ain­si qu’à une pièce à grand spec­ta­cle sur Aliénor d’Aquitaine. Et en décem­bre 2000, il ramèn­era La vie parisi­enne d’Of­fen­bach au Palais Omnis­ports de Bercy. Décidé­ment, à Monclar ou ailleurs, l’ar­bre Louret n’a pas fini d’é­ten­dre ses racines et ses branches !