Réjane Perry — L’émouvante nurse de Roméo & Juliette

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Réjanne Perry ©DR
Réjanne Per­ry ©DR
Après avoir été Marie-Jeanne dans la deux­ième ver­sion de Star­ma­nia en 1989, Réjane Per­ry revient sur le devant de la scène avec Roméo et Juli­ette. Elle y incar­ne la nurse de Juli­ette, un per­son­nage drôle et très émou­vant qui lui con­vient à mer­veille. Sa tal­entueuse presta­tion a déjà séduit de nom­breux spec­ta­teurs. En la ren­con­trant, nous avons décou­vert une artiste généreuse et attachante. 

Dans sa loge, plane une odeur d’en­cens. Il émane immé­di­ate­ment de Réjane Per­ry une pro­fonde gen­til­lesse et une éton­nante sérénité. Au bout d’un mois de représen­ta­tions, elle se sent beau­coup mieux. «Bien sûr je m’at­tendais à un suc­cès, mais pas à ce point là ! Autant d’en­t­hou­si­asme tous les soirs, c’est sur­prenant. Avec un tel suc­cès, on ne peut que se sen­tir portés». Con­traire­ment à la plu­part des artistes de la troupe, Réjane a déjà con­nu des suc­cès, mais aus­si des galères.

Ren­trée au Con­ser­va­toire à six ans, elle obtient à seize ans une médaille de solfège, d’har­monie, de chant et de sax­o­phone ! Elle com­mence alors une car­rière de chanteuse clas­sique, elle joue dans plusieurs opéras dont La flûte enchan­tée et La damna­tion de Faust. «C’est une dis­ci­pline très dure qui me sert encore main­tenant». Elle choisit pour­tant d’ar­rêter le clas­sique et se pro­duit dans des cabarets. Elle décide de venir à Paris et enreg­istre un disque. Début 1989, elle passe dans une émis­sion de Jacques Mar­tin. Elle y est remar­quée par Gilbert Coul­li­er, le pro­duc­teur de la deux­ième ver­sion de Star­ma­nia, qui lui pro­pose d’être la dou­blure de Mau­rane dans le rôle de Marie-Jeanne. Mais tout se pré­cip­ite. «Je devais voir le spec­ta­cle le mar­di mais Mau­rane n’est pas venue ! Il a fal­lu que j’ap­prenne le rôle en deux jours coachée par France Gall et le ven­dre­di soir je repre­nais le rôle sur la scène du théâtre Marigny sans jamais avoir vu le spec­ta­cle !». Elle tien­dra le rôle pen­dant deux ans mais, dit-elle avec un sourire un peu triste, «per­son­ne ne le sait, j’ai joué avec le nom de Mau­rane der­rière qui m’a suivi longtemps. Aujour­d’hui on me dit encore « ah bon, mais c’é­tait vous ? »». Mal­gré cela, Réjane ne retient que les bons côtés de cette expéri­ence. «J’ai vécu des instants mag­iques que peu d’artistes vivent dans leur vie, c’é­tait excep­tion­nel».

Après Star­ma­nia, elle sort un album qui passe inaperçu, elle n’a pas le «look» qu’il faut. «On a voulu me faire énor­mé­ment maigrir parce que dans ce méti­er, si on ne ren­tre pas dans un cer­tain moule, on est mort. Ca m’a porté préju­dice, je n’é­tais plus moi-même». Après l’al­bum, c’est le grand trou avec beau­coup de décep­tions et de dés­espoirs. Elle fait plein d’autres métiers. «C’é­tait très dur psy­chologique­ment, je suis restée des mois sans ouvrir la bouche parce que j’avais per­du l’en­vie de chanter». Et puis un jour, elle ren­con­tre le com­pos­i­teur-arrangeur Car­olin Petit. «Je lui dois beau­coup car c’est lui qui m’a remis le pied à l’étri­er et qui m’a fait ren­con­tr­er Gérard Pres­gur­vic». Et là, c’est le déclic. «J’ai adoré immé­di­ate­ment ce que fai­sait Gérard, j’ai adoré le per­son­nage. Lui non plus n’é­tait pas dans une passe facile, il avait même décidé d’ar­rêter comme moi». Réjane est ain­si l’une des pre­mières à décou­vrir les chan­sons de Roméo et Juli­ette. Elle par­ticipe à l’en­reg­istrement des maque­ttes. «J’ai maque­t­té tous les titres de Juli­ette, ça m’a redonné envie de chanter».

Sur l’oeu­vre de son ami Gérard Pres­gur­vic, elle n’hésite pas à don­ner son avis avec beau­coup de fran­chise. «Musi­cale­ment par­lant, c’est très bien, les chan­sons sont très belles. Mais je regrette le livret, je le trou­ve un peu léger. Il n’y a pas assez de comédie, pas assez de con­tacts entre nous. Quant aux textes, on peut les cri­ti­quer mais ils ont le mérite d’être acces­si­bles à tous. Et je vous assure que lorsqu’on entend des spec­ta­teurs, sou­vent de con­di­tions mod­estes, et des enfants nous dire à la sor­tie qu’ils ont enfin décou­vert l’his­toire de Roméo et Juli­ette et que ça leur donne envie de lire la pièce de Shake­speare, c’est la plus belle des récom­pens­es».

Une troupe et un rôle en or 
Depuis qu’elle est sur le pro­jet, Réjane recon­naît vivre «une expéri­ence humaine­ment par­lant for­mi­da­ble et très riche en émo­tions». Et de rajouter «je suis très heureuse et très fière de faire par­tie de cette troupe et d’être la nurse de Juli­ette». La troupe, on sent qu’elle l’aime pro­fondé­ment, elle en est un peu la maman et la grande soeur. «J’ai été le coach vocal de la troupe au début mais j’ai arrêté pour me con­sacr­er à mon rôle, je ne pou­vais pas faire les deux». Elle par­le de ses parte­naires les plus jeunes avec beau­coup de ten­dresse «pour la plu­part, c’est leur pre­mier spec­ta­cle, je suis ébahie de voir ce qu’ils sont capa­bles de faire. Je leur souhaite toute la chance du monde». Et de s’a­muser «Il y a des car­ac­tères très forts qui néces­si­tent une exis­tence cer­taine ! Mais dans cha­cun d’en­tre eux, il y a des qual­ités géniales». Toute­fois, elle admet ne pas for­cé­ment avoir d’atomes crochus avec tout le monde mais, nous dit-elle, «le prin­ci­pal c’est que sur scène, on forme un groupe uni et que ça fonc­tionne bien». Dans cette troupe, Réjane a ses coups de coeur. «Isabelle Fer­ron et Eleonore Beaulieu qui jouent les deux mères ont un tal­ent énorme, quel dom­mage qu’elles ne soient pas mis­es plus en valeur, je n’ar­rêterai pas de le répéter. Philippe (d’Av­il­la) est mag­nifique dans la mort de Mer­cu­tio. Greg (Baquet), c’est un Ben­vo­lio extra­or­di­naire, un comé­di­en génial et un garçon adorable». Elle admire beau­coup les autres aus­si mais celle pour qui elle a une vraie ten­dresse presque mater­nelle c’est sa Juli­ette, Cécil­ia Cara. «Je suis extrême­ment proche de Juli­ette sur scène comme je suis proche de Cécil­ia dans la vie. Elle n’a que 16 ans et ne con­naît pas encore tous les pièges, je suis très vig­i­lante. Je l’ai prise en main dès le début, il a fal­lu que je l’amène à être adulte très vite, ça a été un tra­vail psy­chologique­ment très dur, il y a eu beau­coup de larmes. Je lui souhaite vrai­ment de réus­sir sa vie aus­si bien qu’elle com­mence sa car­rière».

On l’au­ra dev­iné, le rôle de la nurse de Juli­ette con­vient à mer­veille à Réjane. «C’est un être qui a beau­coup souf­fert, qui con­sid­ère Juli­ette comme sa pro­pre fille et qui donne sa vie pour cet enfant. C’est aus­si quelqu’un de très jovial, ten­dre et drôle. Elle a un fort car­ac­tère mais elle est touchée émo­tion­nelle­ment à l’in­térieur d’elle-même. La mort de Juli­ette la détru­it». Ne serait-ce pas un auto­por­trait de Réjane ? «Elle est telle­ment proche de moi que je la vis vrai­ment sur scène». Mais elle recon­naît que c’est un rôle où elle se sent très seule. «Au début j’ai souf­fert de cette soli­tude même en dehors du rôle».

Les médias, un mal nécessaire 
Autant Réjane se régale sur Roméo et Juli­ette, autant elle déteste car­ré­ment tout le battage médi­a­tique autour du spec­ta­cle. Mais elle recon­naît que c’est indis­pens­able pour qu’un spec­ta­cle marche, par­ti­c­ulière­ment une comédie musi­cale. «Ce n’est pas pro­pre à Roméo et Juli­ette. A l’époque de Star­ma­nia, on fai­sait deux télés par semaine min­i­mum ! En France, on a une cul­ture médi­a­tique. C’est triste à dire mais un spec­ta­cle ne vit et n’ex­iste que par le disque et les médias. Les gens ont rai­son de se plain­dre qu’on leur rebat les oreilles à la télé, mais si on ne fait pas ça, ils n’au­ront même pas l’idée de venir nous voir !». Et de regret­ter «Pour installer une cul­ture de comédie musi­cale en France, on a besoin des médias». Après un tel con­stat, on com­prend que Réjane soit assez scep­tique sur la péren­nité de ce nou­v­el engoue­ment du pub­lic pour ce genre de spec­ta­cle. Elle le déplore car elle aimerait beau­coup faire une car­rière dans la comédie musi­cale. «Je pense être faite pour ça» dit-elle. Elle a déjà voulu ten­ter sa chance à Lon­dres mais n’a jamais trou­vé d’a­gent. Ce n’est peut-être que par­tie remise.

Elle espère que Roméo et Juli­ette va lui servir de «trem­plin». Sa presta­tion est déjà très remar­quée. «Je suis con­tente car on repar­le de moi, cer­taines per­son­nes du méti­er me redé­cou­vrent». Mais elle reste lucide et ne se fait pas trop d’il­lu­sions. La seule chose dont elle est sûre c’est qu’elle restera le plus longtemps pos­si­ble sur le spec­ta­cle. «J’ai encore de quoi faire évoluer la nurse !», s’ex­clame-t-elle dans un grand éclat de rire. Et voilà qu’on l’aime…