Quelques instants volés… à Cyrille Garit

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(c) Bruno Perroud
Cyrille Gar­it © Bruno Perroud

Il se présente lui-même comme « auteur tout sim­ple­ment », mais à l’é­couter par­ler, cela ne suf­fit sure­ment pas à qual­i­fi­er pleine­ment Cyrille Gar­it. Der­rière le créa­teur du musi­cal les Instants Volés, se cache aus­si un pas­sion­né et un vrai mil­i­tant. Issu du théâtre et de la danse qu’il a pra­tiqué jusqu’à l’âge de 21 ans, il s’est rapi­de­ment ori­en­té vers l’écri­t­ure. Après avoir mon­té plusieurs pro­jets, il a notam­ment présen­té Nohân ou la légende d’une Cité, en 2007 au fes­ti­val parisien « Les Musicals ».

2009 est l’an­née du déclic, il se lance dans l’écri­t­ure des Instants Volés. Un spec­ta­cle pas tout à fait comme les autres, dont beau­coup s’in­ter­ro­gent –légitime­ment– sur l’o­rig­ine : « Elle vient tout sim­ple­ment de la ren­con­tre du milieu psy­chi­a­trique, par le biais d’un ami bipo­laire. Je suis allé le vis­iter plusieurs fois, à l’oc­ca­sion de ses séjours en hôpi­tal, et j’ai alors véri­ta­ble­ment décou­vert cet univers. Cer­taines anec­dotes m’ont mar­qué, qui ont été le déclencheur de l’aven­ture : je pense à cette malade, cer­taine­ment schiz­o­phrène, qui se pre­nait pour Napoléon. Elle por­tait son cha­peau, se tenait la main dans la robe de cham­bre, adop­tait la même atti­tude que lui… Toutes les patholo­gies ne sont évidem­ment pas aus­si exces­sives, mais ce sont bien des imag­i­naires comme cela qui rem­plis­sent les hôpitaux ».

De ses nom­breuses vis­ites, Cyrille Gar­it ne sort pas indif­férent, et sent naitre en lui l’idée de son futur spec­ta­cle: « Je me suis dit qu’il fal­lait que je tra­vaille cela. On a tou­jours l’habi­tude de tra­vailler des imag­i­naires féériques, jamais ceux liés à la folie. Non seule­ment, ces ren­con­tres m’avaient mar­qué, mais ce thème lais­sait un champ des pos­si­bles incroy­able. La pre­mière chose que l’on se dit en ren­trant dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique, c’est que demain on pour­rait y être. Il n’y a rien d’ex­cep­tion­nel. S’en approcher fait tomber toutes les images d’Épinal sur le trou­ble psy­chique. On peut com­plète­ment s’i­den­ti­fi­er, se pro­jeter sur la souf­france que tra­versent ces gens, et se dire que ce n’est sûre­ment pas si loin de nos névroses ».

Le jeune auteur se donne alors tous les moyens, inter­viewant pen­dant plusieurs mois des malades, des familles, des psy­chi­a­tres ou des per­son­nels soignants: « Il fal­lait que je génère une légitim­ité à écrire tout ça. Moi qui suis néo­phyte, je ne voulais à aucun moment usurp­er la place de qui que ce soit, ou que l’on puisse me dire : ‘vous par­lez d’un monde que vous ignorez totale­ment’. Je ne voulais rien présen­ter d’er­roné. Un jour, un psy­chi­a­tre m’a dit : ‘il y a autant de cas de folie que de per­son­nes’, cela m’a libéré ! » Six ans après, le sourire qui illu­mine à cet instant le vis­age de Cyrille Gar­it témoigne de l’in­vestisse­ment qu’il a fourni à l’époque. Car Les Instants Volés ont mis un an et demi à voir le jour. Le temps de faire naître sous la plume de l’au­teur un univers fidèle à ce qu’il avait observé, dont les per­son­nages reflè­tent au mieux la réal­ité : « J’ai voulu présen­ter, avec le per­son­nel soignant — dont le méti­er est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile -, le pan­el de ce qu’il peut-être ; dans sa bien­veil­lance, comme dans son automa­tisme à faire les choses. Il y a aus­si ce doc­teur qui lui, a l’im­pératif de faire en sorte que son étab­lisse­ment tourne. Ces exi­gences de ren­de­ments sont une réal­ité aujour­d’hui, il y a d’ailleurs un vrai prob­lème d’ef­fec­tifs qui empêche de faire du cas par cas… A leurs côtés, Max et Lula, les héros, vont racon­ter leur mal­adie de la manière la plus réal­iste pos­si­ble — on ne va pas spé­ciale­ment dans la drô­lerie -. Enfin, il fal­lait des ponc­tu­a­tions. Ce sont tous les per­son­nages annex­es. Je voulais des per­son­nages hauts en couleur, qui met­tent de la fan­taisie, appor­tent de la légèreté et soient une res­pi­ra­tion dans le spec­ta­cle. Avec eux, c’est aus­si ma manière de ren­dre un hom­mage à la folie, qui peut être drôle, pas seule­ment une souf­france. Pour peu que l’on accepte sa folie ou que l’on accepte la souf­france de l’autre, nos patholo­gies peu­vent devenir plus légères et l’on peut vivre plus agréable­ment avec. »

Une folie qu’il a vis­i­ble­ment par­faite­ment dess­inée : « Quand des pro­fes­sion­nels du milieu hos­pi­tal­ier me dis­ent à la fin du spec­ta­cle ‘cette malade, j’ai l’im­pres­sion de la con­naitre’, ou bien ‘cet infir­mi­er débon­naire, on a le même dans notre ser­vice de nuit’, je ressens une vraie fierté. J’avais vrai­ment la gageure d’être respectueux de cet univers ». 

Le dévoil­er sem­ble bien l’ob­jec­tif de son texte. En l’in­ter­ro­geant sur le mes­sage qu’il veut faire pass­er, la réponse est immé­di­ate : « Je veux par­ler des choses que l’on essaye de cacher, d’é­touf­fer. Aujour­d’hui, on doit ren­tr­er dans des cas­es où le bien-être est de rigueur. Avec le relais omniprésent des réseaux soci­aux, la joie de vivre est dev­enue une exi­gence, il faut tou­jours se mon­tr­er au top. Mais l’être humain n’est pas seule­ment cela. On a tous nos douleurs, nos peines et nos cha­grins, même notre petit grain de folie que l’on a ten­dance à cacher. La société fait en sorte que l’on ne l’ac­cepte pas. J’ai com­pris qu’il fal­lait juste être dans l’ac­cep­ta­tion de la dif­férence de cha­cun, de la folie de l’autre. L’autre mes­sage, c’est que tout est pos­si­ble et l’amour peut se trou­ver n’im­porte-où. Un  jour, lors d’une représen­ta­tion, on a eu par­mi le pub­lic, un Max et une Lula, elle était dépres­sive, lui bipo­laire, ils s’aimaient. C’é­tait boulever­sant ». A cette évo­ca­tion, Cyrille Gar­it est soudain très ému : « Cette ren­con­tre était inimag­in­able, elle a don­né la plus belle jus­ti­fi­ca­tion à ce que j’avais écrit ». Avant d’a­jouter : « je crois que je suis pro­fondé­ment fleur-bleue… Même si j’ai essayé d’éviter la mièvrerie avec cette his­toire d’amour. Mais, la vérac­ité des sen­ti­ments passe par l’év­i­dence du cœur ».

Pas­sion­né de comédie musi­cale – « La réu­nion du théâtre, de la musique et de la danse, comme dans les pre­miers spec­ta­cles que j’ai vus, le Fan­tôme de l’Opéra ou Miss Saigon, est un vecteur émo­tion­nel telle­ment fort! »–, Cyrille Gar­it a tra­vail­lé main dans la main avec Stève Per­rin pour met­tre son texte en musique. Quant à la mise en scène, elle est signée Nico­las Guilleminot :  « Par rap­port à la ver­sion 2012 au Théâtre Michel, elle est beau­coup plus intérieure, beau­coup plus intro­spec­tive, emprun­tant à beau­coup plus de vio­lence, de noirceur. Les spec­ta­teurs entrent en intro­spec­tion, se con­cen­trent, souri­ent des moments de res­pi­ra­tion. L’a­van­tage c’est que l’on touche réelle­ment la prob­lé­ma­tique du sujet : le psy­chique, la mal­adie men­tale.  Si cer­tains ne se lais­sent pas embar­quer, peut-être par peur, la plu­part du temps, le pub­lic est con­quis et la salle tra­verse de grandes nappes de silence. » 

Avec ce thème osé, son spec­ta­cle, joué depuis le 21 jan­vi­er au Vingtième Théâtre, ne laisse évidem­ment per­son­ne indif­férent. Cyrille Gar­it en est par­faite­ment con­scient : « Ça passe ou ça casse » assume t‑il, « for­cé­ment, le cadre n’est pas banal ». Mais le jeune homme va plus loin : « Je pense que la cul­ture passe aus­si par le fait d’os­er. La créa­tion artis­tique passe aus­si par le fait de la dif­férence. Se normer sys­té­ma­tique­ment aux attentes com­mer­ciales peut con­duire à une cer­taine pau­vreté dans la créa­tion. Et ce n’est pas ma con­cep­tion. Alors oui, Les Instants Volés sont un pari osé, qui fut dif­fi­cile à mon­ter et reste dif­fi­cile à défendre. ‘C’est bien, mais cela va faire peur au pub­lic’ m’a t‑on sou­vent répon­du. Il faut se bat­tre. Mais j’ai l’e­spoir que c’est juste­ment parce que c’est dif­férent que cela touchera le public »… 

Dans ses car­tons, il a déjà d’autres pro­jets. Fin mars, aura lieu la lec­ture de son nou­veau texte con­tant l’his­toire de deux sans abris, Un trot­toir pour deux avec Ari­ane Pirie et Franck Vin­cent, puis ce sera un musi­cal pour enfants, dont Joseph-Emmanuel Bis­car­di a com­posé les musiques : Tito et son monde mer­veilleux, l’his­toire d’un enfant qui grandit dans une décharge des fave­las en Amérique latine et va tout faire pour sor­tir de sa con­di­tion sociale. La thé­ma­tique sociale encore et tou­jours… « Par­ler des minorités qui ne sont pas for­cé­ment mis­es en lumière, m’in­téresse. Je suis nour­ri de cela, je fonc­tionne comme cela. Je me sens citoyen. Pour moi l’art est fait pour racon­ter quelque chose, mais c’est aus­si acte de mil­i­tan­tisme. C’est un peu en dehors des courants, mais je fait mon bon­homme de chemin, on ver­ra si cela fonctionne. »

Aux arts citoyens!

Les Instants Volés, l’album:
A la demande de leur pub­lic, les équipes des Instants Volés ont lancé une col­lecte par­tic­i­pa­tive pour servir à la réal­i­sa­tion de l’al­bum live.
Pour y con­tribuer et effectuer un don, ren­dez-vous sur https://www.culture-time.com/projet/les-instants-voles

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