Quand le théâtre musical prend l’eau — Que d’eau ! Que d’eau !

0
324

La troupe devant le Titanic ©DR
La troupe devant le Titan­ic ©DR
S’il est un artiste qui a mal vécu son voy­age en bateau, c’est bien Richard Wag­n­er (1813–1883). Durant ses années de vach­es enragées, il s’est trou­vé pris dans une vilaine tem­pête sur la mer Bal­tique entre les Pays Baltes et l’An­gleterre. Avec sa jeune épouse, il a bien cru sa dernière heure venue. Trou­vant un abri dans un fjord norvégien, il entend racon­ter la légende du Hol­landais Volant, dont il prend bonne note. Le calme revenu en mer, il finit par arriv­er à bon port et évoque plusieurs fois le thème du voy­age en bateau dans ses opéras. Mais avec Wag­n­er, l’évo­ca­tion ne sera pas sim­ple. La mer incar­ne pour lui un pas­sage qui ressem­ble à une ges­ta­tion, avant une renais­sance dans une nou­velle vie : La Rédemp­tion (la prise de con­science et le par­don). Son pre­mier grand opéra s’at­tache au per­son­nage du Hol­landais Volant dans Le Vais­seau fan­tôme (1843). Damné pour avoir défié les cieux, il erre en mer et ne sera par­don­né que s’il parvient à gag­n­er l’amour d’une femme. Dans un de ses opéras suiv­ants Lohen­grin (1850), un cheva­lier sans iden­tité arrive sur une bar­que tirée par un cygne. Trahi par la femme aimée qui s’est acharnée à percer son secret, il repart sur la même bar­que vers une des­ti­na­tion incon­nue. Enfin, dans la plus grande his­toire d’amour que Wag­n­er ait mis en musique Tris­tan et Isol­de (1865), la pas­sion inter­dite se noue sur le bateau affrété par le Roi Marke pour per­me­t­tre à Tris­tan de lui ramen­er la main d’Isol­de. Vic­times d’une machi­na­tion, ils con­som­ment à leur insu un philtre d’amour qui abat tous les inter­dits qu’ils s’im­po­saient entre eux. Durant le troisième et dernier acte, Tris­tan blessé attend longtemps la voile ? et l’e­spoir — qui annonce la venue de Isol­de. Si le voy­age en bateau est un rite chargé de sym­bole pour Wag­n­er, il incar­ne encore davan­tage pour sa car­rière. En effet, c’est à par­tir de son fameux voy­age que celle-ci a pris son envol avec la com­po­si­tion de ses oeu­vres de matu­rité. Quant à la mer, il s’est abstenu de remet­tre le pied sur un bateau après sa douloureuse et pour­tant fer­tile expérience.

Un con­den­sé d’hu­man­ité qui prend la mer
Pour ceux qui restent à terre, la mer est une fron­tière devant laque­lle on attend ou on craint le bateau qui survient. L’at­tente, on la trou­ve Madame But­ter­fly (1905) de Puc­ci­ni, dont le per­son­nage titre — une jeune japon­aise — attend son mari offici­er améri­cain par­ti sans laiss­er d’adresse. Elle sait que celui-ci demeure loin, et la mer incar­ne à la fois la sus­pen­sion du temps et l’e­spoir. Le bateau sur­gis­sant de l’hori­zon mar­quera la fin de son attente, comme pour Tris­tan, mais hélas pas pour le meilleur. La crainte, c’est lorsque des puis­sances hos­tiles et inat­ten­dues sur­gis­sent de l’Océan comme dans Pacif­ic Over­tures (1976) de Stephen Sond­heim. Ici les forces navales améri­caines vien­nent en 1853 forcer l’ou­ver­ture du Japon qui se croy­ait pour­tant bien à l’abri.

Le voy­age en mer oblige à partager un moment de vie avec des incon­nus dans une atmo­sphère con­finée. Il faut demeur­er des jours, voire des semaines, avec une com­pag­nie pas for­cé­ment désirée. En ce sens, le bateau représente une société en minia­ture, avec ses con­tacts, ses heurts, ses con­flits, ses joies et ses cha­grins, bref les événe­ments incon­tourn­ables de la vie en com­mu­nauté. Et dans une atmo­sphère de langueur, les pas­sagers doivent aus­si lut­ter con­tre l’en­nui. Le musi­cal français Mayflower (1975) de Eric Chard­en et Guy Bon­tem­pel­li a instal­lé sur une embar­ca­tion des voyageurs vers l’Amérique. Au tra­vers des échanges, on devine les valeurs de la société améri­caine en pré­pa­ra­tion : La lib­erté, le culte de l’ar­gent, le goût du spec­ta­cle, le racisme, la démoc­ra­tie… Out­re-atlan­tique, c’est un bateau par­courant le Mis­sis­sipi dans Show Boat (1927) qui illus­tre le devenir d’une société en marche. À tra­vers la chronique d’un cou­ple improb­a­ble — il est joueur invétéré, elle est chanteuse/ danseuse de spec­ta­cle sur un bateau — c’est la société améri­caine du Sud qui défile, avec un soupçon de mélan­col­ie dou­blée d’une sen­sa­tion d’éter­nel recom­mence­ment au milieu du temps qui passe. Un navire est aus­si un micro­cosme qui n’ex­clut pas l’in­jus­tice, d’au­tant plus cru­elle qu’en pleine mer il est impos­si­ble d’échap­per à la vin­dicte. Le com­pos­i­teur anglais Ben­jamin Brit­ten s’est attaché à dénon­cer les exclu­sions qui touchent les per­son­nes éti­quetées hors normes. Lui-même a dévoilé son homo­sex­u­al­ité et sait de quoi il par­le. Il trou­ve dans l’oeu­vre du romanci­er marin Her­man Melville, con­nu pour son Moby Dick, un court réc­it dont il tire l’opéra Bil­ly Budd (1951). Le jeune et naïf Bil­ly Budd a été engagé de force sur un navire de guerre de sa gra­cieuse majesté, en lutte con­tre la marine française. Hélas pour lui, il est pris en grippe par le maître d’armes, qui le har­cèle au point de lui faire per­dre les nerfs. Il est donc con­damné à mort. Mal­gré sa peine, il empêche une mutiner­ie en sa faveur  » pour ne pas ris­quer d’autres exé­cu­tions « , puis est pen­du. La dureté de la vie en mer dans la marine anglaise est large­ment con­nue, l’épisode des révoltés de Boun­ty reste célèbre. Dans une micro-société flot­tante, Bil­ly Budd mon­tre une cru­auté implaca­ble, et donc dés­espérante, à l’as­saut d’une bonne âme sans défense et sans échappatoire.

Naufrages et sauvetages
Depuis la nuit des temps, la mer exerce une fas­ci­na­tion mor­bide. Le réc­it des grands naufrages a accom­pa­g­né le développe­ment du trans­port mar­itime. Avec le voy­age d’Ulysse et ses com­pagnons dans l’Odyssée, et les aven­tures de Robin­son Cru­soé, le pub­lic nour­rit des angoiss­es légitimes sur la sûreté du voy­age en mer. Aujour­d’hui, la cat­a­stro­phe mar­itime la plus reten­tis­sante de l’His­toire reste celle du Titan­ic en 1912, paque­bot réputé insub­mersible et envoyé acci­den­telle­ment par le fond dès son pre­mier par­cours transat­lan­tique. C’est cette tragédie qu’évoque Titan­ic, le musi­cal de Mau­ry Yeston/Peter Stone créé à Broad­way en 1997, soit bien avant le film tri­om­phal de James Cameron. Si la fin est déjà bien con­nue dès le début du spec­ta­cle, l’in­térêt du spec­ta­cle tient dans les mul­ti­ples pein­tures d’hu­man­ité à tra­vers des per­son­nages hum­bles ou puis­sants, et leurs espoirs d’une vie meilleure. En même temps que les drames humains, ce sont aus­si des cer­ti­tudes sur la tech­nolo­gie tri­om­phant de la Nature qui ont été englouties. La société indus­tri­al­isée a payé chère­ment son orgueil bour­sou­flé jusqu’à l’aveu­gle­ment. Un autre grand drame mar­itime, français celui-là, a été immor­tal­isé sous forme de tableau en 1819 : Le Radeau de la Méduse, peint par Théodore Géri­cault. Rap­pelons les faits de départ : En 1816, la fré­gate française  » La Méduse  » s’é­choue sur un récif au large des côtes africaines. Cent cinquante mem­bres d’équipage embar­quent sur un radeau de for­tune qui dérive jusqu’à être recueil­li quinze jours plus tard avec quinze sur­vivants. L’af­faire fait grand bruit car on a soupçon­né les nota­bles embar­qués sur les can­ots d’avoir sci­em­ment aban­don­né le radeau. Le tableau aus­si a fait scan­dale, car on le con­sid­érait comme sub­ver­sif alors que l’af­faire restait d’ac­tu­al­ité, mais aujour­d’hui il mar­que les débuts du Roman­tisme en pein­ture. En 1971, le com­pos­i­teur « de gauche » Hans Wern­er Hen­ze fait représen­ter la pièce de théâtre musi­cal Das Floss der Medusa (Le radeau de la Méduse), inspiré des événe­ments. Et il en fait un appel à la révo­lu­tion marx­iste, que la dédi­cace à Che Gue­vara ren­force. Décidé­ment, il est des voy­ages en mer qui pré­ten­dent chang­er la vie sur terre.

Le monde du théâtre musi­cal sait qu’on y prend sou­vent l’eau au fig­uré, et par­fois au sens pro­pre avec des réc­its de voy­ages plus ou moins mou­ve­men­tés. L’at­mo­sphère de langueur et d’en­nui pousse les pas­sagers à créer des liens, et donc à la recon­stituer une société en minia­ture sur laque­lle des artistes posent une loupe pour un spec­ta­cle pas­sion­nant et fasci­nant. Entre la super­sti­tion d’un hol­landais fan­tôme, et le réc­it de naufrage cat­a­strophique, la Mer garde son pou­voir majestueux et énig­ma­tique de puis­sance indompt­able. Les sci­en­tifiques vous diront que la mer est l’in­con­testable source orig­inelle de la vie, elle appa­raît aus­si vu d’un bateau la source de mer­veilleuses oeu­vres musi­cale sur le sens de la vie.

Liste des oeu­vres citées
Le Hol­landais Volant (1843 ? Der fliegende Hol­län­der), opéra de Richard Wag­n­er, livret du compositeur.
Lohen­grin (1850), opéra de Richard Wag­n­er, livret du compositeur.
Tris­tan et Isol­de (1865 — Tris­tan und Isol­de), opéra de Richard Wag­n­er, livret du compositeur.
Madame But­ter­fly (1905), opéra de Gia­co­mo Puc­ci­ni, livret de Giuseppe Gia­cosaet Lui­gi Illica.
Show Boat (1927), musi­cal de Jerome Kern (musique), livret et paroles de Oscar Ham­mer­stein II.
Bil­ly Budd (1951), opéra de Ben­jamin Brit­ten, livret de Edward Mor­gan Fos­ter et Eric Crozi­er, d’après Melville.
Le Radeau de la Méduse (Das Floss der Medusa), ora­to­rio vol­gare e mil­itare de Hans Wern­er Hen­ze, texte de Ernst Schnabel.
Mayflower (1975), musi­cal de Eric Chard­en (musique), livret et paroles de Guy Bontempelli.
Pacif­ic Over­tures (1976), musi­cal de Stephen Sond­heim (paroles et musique), livret de John Weidman.
Titan­ic (1997), musi­cal de Mau­ry Yeston (chan­sons), livret de Peter Stone.