Piotr Ilitch Tchaikovski 1840 — 1893 — L’attirance de l’abîme

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Le plus célèbre des com­pos­i­teurs russ­es Piotr Ilitch Tchaïkovs­ki naît en 1840 aux con­fins de la Sibérie. Sa mère adorée a une ascen­dance française. C’est elle qui ini­tie son jeune fils au piano avant d’être emportée par le choléra alors qu’il a 14 ans. Ce drame le mar­que à jamais, le ren­dant fon­cière­ment pes­simiste. Avant d’opter défini­tive­ment pour la musique, il suit une for­ma­tion avancée en droit, et devient même un temps fonc­tion­naire. Mais irré­sistible­ment attiré, il embrasse défini­tive­ment la car­rière musi­cale en met­tant les bouchées dou­bles pour combler son retard de for­ma­tion. Devenu pro­fesseur de musique, il com­pose quelques opéras médiocres, très mar­qués d’une empreinte russe en vigueur dans les milieux nation­al­istes d’a­vant-garde. Par­al­lèle­ment, il devient cri­tique d’art et il développe à par­tir de 1876 une cor­re­spon­dance régulière avec une riche veuve, madame von Meck, qui est égale­ment sa mécène. Etrange­ment, ils con­vi­en­nent de ne jamais se ren­con­tr­er durant les 14 ans que va dur­er leur échange épis­to­laire. Tchaikovs­ki a désor­mais les moyens de voy­ager en Europe, ce dont il ne se prive pas. Il se rend à Bayreuth en 1876 pour voir la pre­mière de La Tétralo­gie de Richard Wag­n­er, et assiste à Car­men de Georges Bizet qui le boule­verse. Tchaïkovs­ki saura enrichir à bon escient sa musique d’ap­ports occidentaux.

La créa­tion du Lac des cygnes, son pre­mier grand bal­let en 1877 est un échec. Ce n’est que plus tard qu’il inté­gr­era le grand réper­toire grâce à une reprise qui ren­dra jus­tice à ses qual­ités. L’an­née de la créa­tion du Lac des cygnes, il entre­prend l’écri­t­ure de l’opéra Eugène Onéguine sur un texte de Pouchkine (1799–1837), le pre­mier grand poète de langue russe. Cet opéra révèle à la fois ses fab­uleux dons mélodiques et une sen­si­bil­ité à fleur de peau. Il évoque aus­si son thème de prédilec­tion : la force irré­press­ible du des­tin (le fatum). Eugène Onéguine vaut avant tout pour la longue scène de Tatiana écrivant spon­tané­ment une let­tre d’amour après son coup de foudre. La musique restitue mag­nifique­ment la beauté vir­ginale et la fer­veur amoureuse, puis le choc du refus du dis­tant Lens­ki. Tatiana passe de l’é­tat de jeune fille fleur bleue à l’é­tat de femme forgée aux épreuves de la vie. Tchaikovs­ki traite cette trans­for­ma­tion avec une exal­ta­tion sincère­ment pas­sion­née qui con­stitue sa signature.

Une fin mystérieuse
Durant la com­po­si­tion de Eugène Onéguine, le com­pos­i­teur tra­verse un drame qu’il aura lui-même provo­qué. En effet, il cherche à dis­simuler son homo­sex­u­al­ité, punie de mort en Russie. Pour se don­ner une façade sociale, il épouse une jeune élève. Le mariage est un désas­tre et il s’en­fuit après quelques semaines, mor­ti­fié. Peut-être a‑t-il craint de repouss­er les avances d’une jeune fille qui s’est déclarée à lui, comme Tatiana de Eugène Onéguine s’é­tait déclarée à Lens­ki. Il se remet toute­fois de cette épreuve pénible et sa car­rière prend son envol. Il est acclamé dans le monde entier, pour ses sym­phonies et ses con­cer­tos notam­ment. Par con­tre ses nou­veaux opéras (Mazep­pa, La pucelle d’Or­léans) sont accueil­lis avec indif­férence du fait de livrets calamiteux.

En renouant avec un autre grand texte de Pouchkine La Dame de Pique, Tchaïkovs­ki com­pose son meilleur opéra, une fois encore imprégné du thème du des­tin implaca­ble. Ici il s’ag­it d’un offici­er dévoré par le démon du jeu. Mal­gré l’amour d’une femme, il com­met­tra l’ir­ré­para­ble pour soutir­er un secret qui per­met de gag­n­er aux cartes. La créa­tion en 1890 est tri­om­phale. Elle sera suiv­ie d’autres grands suc­cès que sont ses bal­lets La Belle au bois dor­mant et Casse-noisette choré­graphiés par Mar­ius Petit­pa, un français instal­lé en Russie. C’est lui qui réha­bilit­era aus­si Le lac des cygnes en 1895. Entre temps, peu après avoir mis le point final à sa sym­phonie « pathé­tique », le com­pos­i­teur s’est éteint en 1893 dans des cir­con­stances mal élu­cidées : choléra ou sui­cide provo­qué par une affaire de moeurs ? La Russie perd alors un très grand com­pos­i­teur, celui qui a ouvert la musique russe à l’Oc­ci­dent. Par la suite, d’autres com­pos­i­teurs marcheront sur ses traces, Prokoviev et Stravin­s­ki en tête, et arrimeront les jeunes arts russ­es au reste du monde.

Quelques opéras de Piotr Ilitch Tchaïkovski 
1879- Eugène Onéguine, livret de KS. Silovs­ki et Mod­este Ilitch Tchaïkovs­ki, d’après Alexan­dre Pouchkine.
1881 — La pucelle d’Or­léans, livret de VA. Zoukovsky, d’après Schiller
1884 — Mazep­pa, livet de VP. Bouré­nine, d’après Alexan­dre Pouchkine
1890 — La Dame de Pique, livret de Mod­este Ilitch Tchaïkovs­ki, d’après Alexan­dre Pouchkine.
1892 — Iolan­ta, livret de Mod­este Ilitch Tchaïkovski