Philippe Tarride — Drôle de Zapping !

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Philippe Tarride ©DR
Philippe Tar­ride ©DR

Philippe Tar­ride, com­ment vous est venue l’en­vie d’être danseur ?
Je crois que c’é­tait écrit. Dès l’âge de 2–3 ans, mon grand-père me dis­ait « Danse ! Danse ! » et je dan­sais, même si je fai­sais n’im­porte quoi ! Lorsque j’avais 10 ans, une copine de ma cou­sine est venue en vacances chez elle. Cette fille fai­sait de la gym­nas­tique ryth­mique et sportive et pour nous épa­ter, elle nous a fait un grand écart facial. Je l’ai regardée, com­plète­ment bluffé, sub­jugué, à tel point que j’en ai fait le tour comme si elle était une bête curieuse. Il paraît que je lui ai dit alors : « Un jour, moi aus­si je saurai le faire, et ce sera génial ! ». Le proces­sus s’est donc mis en marche… De nom­breuses pho­tos de famille de cette époque témoignent de mes essais en grand écart, ou alors je prends ma jambe avec ma main… C’é­tait une obses­sion… En tout cas, main­tenant, je fais le grand écart !

Quand avez-vous com­mencé votre formation ?
Vers 12–13 ans, j’ai hésité entre la danse et le ski… For­cé­ment, je vivais dans les Pyrénées… Mon père ne tenait pas trop à ce que je fasse de la danse mais ma mère voulait que je m’oc­cupe l’e­sprit et la danse s’est imposée. Une semaine où mon père s’est absen­té pour chas­s­er, ma mère m’a emmené à un cours de mod­ern jazz… Au début, mon père était un peu réfrac­taire mais depuis mon pre­mier spec­ta­cle, il est devenu mon plus grand fan.
J’ai suivi ensuite des cours à Toulouse, dans une école plus impor­tante, où on m’a tout de suite dit « Si tu veux devenir danseur, tu peux ». Tout s’est accéléré vers 16 ans. D’un cours par semaine, je suis passé à un cours par jour. J’ai fait le Con­ser­va­toire de Toulouse puis je suis mon­té à Paris à 18 ans pour faire l’Ecole Rick Odums. Il a fal­lu que j’ap­prenne à gér­er, en plus de la danse, le fait d’ap­pren­dre à me débrouiller tout seul. J’ai dit à mes par­ents que s’ils me lais­saient faire ce que je voulais en terme de car­rière, ils ne seraient pas déçus. Ils m’ont fait con­fi­ance et m’ont tout don­né pour que j’y arrive. Mes par­ents m’ont vrai­ment poussé pour que je réus­sisse et je leur dois tout.

Arrivé à Paris, une de vos pre­mières expéri­ences pro­fes­sion­nelles a été pour AB Productions…
Un jour, mon agent m’a appelé pour un cast­ing pour Arte aux Stu­dios de la Plaine Saint-Denis… Celle qui me fait pass­er le cast­ing me demande si je souhaite audi­tion­ner pour des sit­coms, je refuse. En par­tant, une femme — qui s’avérait être la direc­trice de cast­ing de AB Pro­duc­tions — m’in­ter­pelle autori­taire­ment et me pro­pose un « guest », une appari­tion, sur Hélène et les garçons en m’an­nonçant tout de suite le cachet. J’ai été inca­pable de pren­dre une déci­sion et je lui ai dit d’ap­pel­er mon agent. J’ai finale­ment fait ce guest et trois mois plus tard, on m’a pro­posé de tourn­er deux jours pour Pre­miers Bais­ers… qui se sont trans­for­més en vingt épisodes. J’é­tais le benêt de ser­vice et étant petit et mai­gre, j’é­tais tou­jours flan­qué d’un grand et gros. On était les élé­ments comiques… C’é­tait une très bonne école et on nous lais­sait une très grande lib­erté dans le travail.
Plus tard, j’ai fait Pour être libre avec les 2Be3. J’é­tais leur meilleur copain de Longjumeau… Encore une fois, j’é­tais avec un grand gros et comme à l’époque, j’avais des lunettes avec une mon­ture en écaille, j’é­tais l’in­tel­lo de ser­vice, un as de la chimie qui se prend des râteaux avec les filles… Cette expéri­ence s’est un peu moins bien passée !

Vers la même époque, vous avez tra­vail­lé dans un univers com­plète­ment opposé, pour l’opéra La petite renarde rusée au Châtelet, sous la direc­tion de Nicholas Hyt­ner (met­teur en scène de Miss Saigon, réal­isa­teur notam­ment de La folie du roi George, Les sor­cières de Salem…). Quel sou­venir en avez-vous gardé ?
C’est la meilleure expéri­ence de ma vie, tant d’un point de vue humain que pro­fes­sion­nel. J’ai audi­tion­né pour Jean-Claude Gal­lot­ta qui en était le choré­graphe et j’ai obtenu un rôle impor­tant. Tout d’abord, c’é­tait absol­u­ment for­mi­da­ble de pou­voir tra­vailler sur une créa­tion au Châtelet, pen­dant deux mois. Mais danser avec un orchestre de 180 musi­ciens est une expéri­ence inde­scriptible… Quand tu dans­es et que tu sus­pends ton mou­ve­ment et que tu t’aperçois que la musique te suit… c’est unique !
Quant à Nicholas Hyt­ner, c’est une homme extra­or­di­naire, d’une grande qual­ité d’é­coute, qui prend tout en con­sid­éra­tion. C’est vrai­ment un directeur d’artistes.

Vous avez plus tard inté­gré le spec­ta­cle Chicos Mam­bo.
Oui, j’ai reçu un jour ? le jour de mon anniver­saire ! — un coup de fil de Philippe Lafeuille, un danseur que j’avais con­nu à Toulouse. De but en blanc, il me pro­pose de venir tra­vailler un mois à Barcelone, faire des télés, jouer le spec­ta­cle, avant de faire 70 dates à Paris… Le prob­lème, c’est que je venais de com­mencer des répéti­tions avec Blan­ca Li pour Les Indes Galantes à l’Opéra de Paris… Je devais ren­dre le con­trat à Blan­ca le jour même ! Je ne savais pas quoi faire… Je suis allé voir Blan­ca et je lui ai expliqué la sit­u­a­tion et quand j’ai pronon­cé les mots « Chicos Mam­bo », elle s’est écriée « Vas‑y ! C’est génial ! Va ! Va ! ». Elle m’a donc lais­sé par­tir. Cela a été une superbe expéri­ence. On a joué le spec­ta­cle plus de 400 fois, en France, en Espagne, au Japon…

C’est sur ce spec­ta­cle que vous avez décou­vert votre poten­tiel comique ?
En fait, c’est avec Sur la route de Sienne de Madona Bouglione que j’ai exploité pour la pre­mière fois mon côté non pas comique mais androg­y­ne. J’in­car­nais une Juli­ette tout de blanc vêtu(e) ! Chicos Mam­bo a été le point d’orgue. J’ai com­pris que par cer­taines posi­tions de mon corps, par­fois un sim­ple coup d’é­paule, j’ar­rivais à faire rire les gens. J’ai beau­coup appris car Chicos me lais­sait des plages d’im­pro­vi­sa­tion qui me per­me­t­taient de tester des choses. J’ai décou­vert que le lan­gage du corps pou­vait être aus­si fort que le lan­gage par­lé. Dans Chicos, on pas­sait du coq à l’âne en trente sec­on­des : mec, nana, diva, homme de Cro-Magnon… C’é­tait un vrai défi de jouer autant de per­son­nages com­plète­ment dif­férents en si peu de temps.

Dans Zap­ping de Bruno Agati, vous exploitez encore cette veine comique mais en plus, vous chantez.
Oui, et je dois dire que c’est vrai­ment exci­tant. Le fait de chanter amène une autre dimen­sion. Ce n’est pas la pre­mière fois que je chante sur scène mais pour ce spec­ta­cle, c’est quand même un autre défi et je remer­cie vrai­ment Manon Landows­ki, notre coach.
Cela fai­sait longtemps que j’avais envie de tra­vailler avec Bruno Agati. Il a été un de mes pre­miers pro­fesseurs lorsque j’ai fait des stages à Paris. Je suis con­tent qu’on en soit arrivé là avec ce spec­ta­cle et je dois recon­naître que Bruno m’a donne un joli rôle.

Vous avez aus­si une grande expéri­ence dans la danse contemporaine…
J’ai tra­vail­lé notam­ment avec Pas­cal Mon­trouge et Jean-Claude Gal­lot­ta . La danse con­tem­po­raine, c’est vrai­ment un trip dif­férent. On explore le ressen­ti plutôt que le paraître.
Mais pour moi, le vrai déclic a été avec Anne Drey­fus, une grande choré­graphe qui a fait bouger beau­coup de choses dans le milieu de la danse con­tem­po­raine. Sans elle, je n’en serai jamais arrivé là sur le plan artis­tique. Générale­ment, les artistes con­nais­sent leurs points forts. Per­son­nelle­ment, je sais que je peux être rigo­lo et que je sais bien lever la jambe par exem­ple ! Anne a vu ça tout de suite mais m’a demandé de rester immo­bile et de faire pass­er quelque chose. Je lui ai répon­du que je ne savais pas faire ça. On a alors arrêté la répéti­tion et on a par­lé tous les deux. Elle m’a fait com­pren­dre beau­coup de choses : que je pou­vais faire pass­er d’autres émo­tions que le rire, que der­rière mon côté Zébu­lon, il pou­vait y avoir un côté mélan­col­ique ou même trash. Elle m’a notam­ment fait danser en slip au milieu de vingt filles que je devais charmer. J’avais des cap­sules de sang dans mon slip que je fai­sais explos­er au fur et à mesure… C’é­tait très… contemporain !
Anne m’a dit que j’avais « un par­cours atyp­ique ». Je passe de AB Pro­duc­tions au con­tem­po­rain pointu… et pourquoi pas ? Pour moi, c’est le même tra­vail : c’est de la représen­ta­tion, même si les ingré­di­ents peu­vent être dif­férents. Une expéri­ence peut servir l’autre. En tout cas, j’es­time avoir eu énor­mé­ment de chance dans mon par­cours, et ce qui est sûr, c’est que je ne lais­serai ma place à per­son­ne d’autre !