Patrick Rocca — Dur au coeur tendre

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Patrick Rocca ©DR
Patrick Roc­ca ©DR
Artiste : est-ce un hasard ou une vocation ? 
Une voca­tion, mais tout s’est con­crétisé assez tard. Je suis né dans un milieu on ne peut plus mod­este, où on par­lait moins cul­ture qu’a­gri… cul­ture : escar­gots, champignons, pêche à la ligne, plutôt que musique, lit­téra­ture, pein­ture ! J’é­tais infir­mi­er et rug­by­man à Toulon, Fer­nand Bod­ifer, auteur de nom­breuses opérettes, ren­con­tré par hasard, m’a enten­du chanter une chan­son qu »il avait écrite. Il m’a demandé si je n’avais pas envie de mon­ter sur scène. Pour être franc, mon rêve a tou­jours été davan­tage de jouer la comédie que de chanter, mais ma voix me per­me­t­tait de percer rapi­de­ment dans le milieu musi­cal. Il a par­lé de moi au directeur de l’Opéra de Toulon.
Depuis tout petit je chan­tais pour mon plaisir (aux 3ème mi-temps de rug­by, pour les mariages…), et là on vient me dire que je pour­rais chanter pour le plaisir des autres, vous imag­inez ! Pour mon audi­tion, j’ai tra­vail­lé avec un pianiste aveu­gle un air du Pays du sourire et j’ai été engagé pour chanter dans les choeurs. J’ai eu rapi­de­ment des petits rôles. J’avais 25 ans et j’ai tout lais­sé tomber pour me lancer dans cette nou­velle aven­ture. Ce directeur dirigeait égale­ment l’Opéra de Nice, où on mon­tait des pro­duc­tions plus pres­tigieuses. Il m’a pro­posé d’aller chanter des sec­onds rôles là-bas en envis­ageant, peut-être, un jour, d’ac­céder aux pre­miers rôles. Me voilà donc à Nice où j’ai vrai­ment pris con­science de la dif­fi­culté de ce méti­er… Mes rôles devenant de plus en plus impor­tants, la par­tie chan­tée pre­nait le pas sur la comédie. Pour me sen­tir vrai­ment à l’aise, j’ai pris quelques cours de chant. J’avais de la voix mais je devais acquérir une technique.

Y a‑t-il eu un déclic dans votre début de carrière ? 
Un jour, un bary­ton m’a enten­du chanter un sec­ond rôle, alors que lui tenait le pre­mier. Il a par­lé de moi à l’Opéra de Lyon où j’ai été engagé. J’y ai com­mencé ma car­rière de « pre­mier plan ». Mon tout pre­mier engage­ment, ce fut Eisen­stein dans La chauve-souris. C’é­tait assez drôle parce que l’an­née précé­dente, j’avais un rôle muet dans cette oeu­vre, qua­si­ment de la fig­u­ra­tion. Et me voilà en tête d’affiche !

Après, toutes les portes se sont ouvertes : j’ai chan­té beau­coup d’opéras comiques, cer­tains rôles d’opéra, un peu partout. Toute­fois, ce qui me pas­sion­nait depuis tou­jours c’é­tait de jouer la comédie, faire du ciné­ma. Il y a huit ans, je suis mon­té à Paris. J’ai réus­si l’au­di­tion des Mis­érables pour le rôle de Javert. Un soir, j’ai eu la sur­prise de voir arriv­er dans ma loge l’a­gent Dominique Besne­hard : « Je vous ai trou­vé génial, vous êtes fan­tas­tique, les types comme vous ont dis­paru du ciné­ma français, vous ne voulez pas faire du cinéma ? ». 

J’ai ren­con­tré Bertrand Tav­ernier, avec qui j’ai tourné L627 puis La fille de D’Artag­nan. J’ai égale­ment ren­con­tré d’autres réal­isa­teurs. En par­al­lèle, je tra­vaille pas mal aus­si pour la télévi­son , par exem­ple j’ai un rôle récur­rent dans la série Julie Lescaut. Il ne faut pas oubli­er le théâtre. Jean-Claude Bri­aly m’a pro­posé de jouer dans Mr de St Futile, la pièce de Françoise Dorin. Avec Savary, j’ai fait Mère Courage, Arturo Ui et Irma la Douce dans lequel je fais le rôle de Bob le Hotu. Un hotu c’est un pois­son d’eau douce qu’on appelle aus­si un barbot.

Com­ment se passe le tra­vail avec Jérôme Savary ?
Je débar­quais de la douloureuse aven­ture de La cage aux folles où je jouais le rôle de Zaza. Jérôme m’a tout de suite mis le grap­pin dessus, il va même jusqu’à dire qu’il m’a sauvé ! J’adore chang­er d’u­nivers : de Zaza Napoli à Bob le Hotu en pas­sant par Javert, c’est un bon­heur total !

J’adore le côté extraver­ti de Savary. J’ai un très bon feel­ing, il a con­fi­ance en moi et en ce que je sais faire. Le seul vrai tal­ent que la nature m’ait don­né c’est de savoir jouer la comédie, une grande facil­ité à abor­der les per­son­nages. Bob le Hotu, ça peut être moi avec l’ac­cent parig­ot : le mec qui règne sur les petits mafieux de son rade, à une époque où il y avait un cer­tain respect dans le milieu, une notion « d’hon­neur ». L’autre soir un acteur m’a fait un beau com­pli­ment : « Est-ce que dans la vie vous êtes aus­si comme ça ? Parce qu’on a l’im­pres­sion que la main de fer dans un gant de velours vous est naturelle : vous gérez tous ces gens avec une sorte de pater­nal­isme ». Oui, c’est sûre­ment proche de moi…

Quel regard portez-vous sur la comédie musicale ? 
La comédie musi­cale ne m’at­ti­rait pas spé­ciale­ment. J’ai pris goût au théâtre musi­cal parce qu’il m’a per­mis d’as­sou­vir ce nar­cis­sisme qui m’a fait aller sur scène, et ce grâce à ma voix. J’ai beau­coup de plaisir à chanter, à jouer la comédie… Donc, la comédie musi­cale, c’est le rêve, sans oubli­er que la palette des rôles est extrême­ment large. J’ai de vagues pro­jets mais je suis super­sti­tieux donc je ne peux vous en par­ler… Pour peu que je puisse pass­er d’un extrême à l’autre, ça me va !

Les rôles pour La cage aux folles ou Irma la douce ont-ils été dif­fi­cile à apprendre ? 
La par­ti­tion de La cage fut très facile à appren­dre, celle d’Irma encore plus puisqu’il n’y a aucune prouesse vocale. Pour don­ner vocale­ment toute son ampleur à Zaza, j’ai fait un vrai tra­vail, ce fut un régal, un véri­ta­ble bon­heur. Le fait d’avoir une tech­nique surtout acquise sur le tas à regarder les autres et une voix solide, ça rend feignant. Je suis trop gâté ! C’est mon oreille qui m’a appris la tech­nique du chant et qui me per­met d’a­planir les difficultés.

Voyez-vous régulière­ment des comédies musicales ? 
A Lon­dres j’ai vu Le fan­tôme de l’Opéra, Miss Saigon, Les Mis­érables. Pour ce dernier spec­ta­cle, au risque de paraître chau­vin, j’ai préféré la ver­sion française. Il y avait une âme qu’il n’y a pas, ou plus, dans le West-End où le spec­ta­cle se joue depuis plus de 10 ans. Sinon, c’est le rêve pour un comé­di­en chanteur de vivre là-bas, il y a telle­ment de comédies musi­cales à l’af­fiche ! La tra­di­tion musi­cale en France paraît lim­itée. Et per­son­ne ne fait rien, aucune poli­tique cul­turelle n’est là pour chang­er les choses. Pour Irma la douce, les deux comé­di­ens prin­ci­paux ont pris des cours de chant pour ce rôle. Or, en Angleterre et en Amérique du Nord, les comé­di­ens sont poly­va­lents. Et on s’é­tonne que l’on soit envahis par les Québé­cois… Je crois qu’il faut tout apprendre.

On m’a pro­posé de tra­vailler à Lon­dres pour jouer Javert pen­dant neuf mois. J’é­tais très hon­oré mais j’avais à l’époque un beau pro­jet de film et j’ai refusé. Sur une longue péri­ode comme cela, ce n’est pas facile de pren­dre une déci­sion. Mon anglais n’est pas vrai­ment bril­lant, je pense que j’au­rais eu moins de plaisir à inter­préter ce rôle qu’à Paris. Je reste toute­fois ouvert à toute propo­si­tion du West-End. Plus tard, peut-être…