Nobody (Critique)

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Nobody © Simon Gosselin
Nobody © Simon Gosselin

d’après les textes de Falk Richter

mise en scène Cyril Teste

avec le col­lec­tif d’acteurs La Carte Blanche Elsa Agnès ou Valen­tine Alaqui, Fan­ny Arnulf, Vic­tor Assié, Lau­rie Barthélémy, Pauline Collin, Flo­rent Dupuis, Katia Fer­reira, Math­ias Labelle, Quentin Ménard, Sylvère San­tin, Mor­gan Lloyd Sicard, Camille Soulerin, Vin­cent Steinebach, Rébec­ca Truffot

Dans un dis­posi­tif ciné­matographique en temps réel et à vue, Nobody nous fait assis­ter simul­tané­ment à la pro­jec­tion du film et à sa fab­ri­ca­tion. Cyril Teste entaille en ten­sion, avec humour et lucid­ité, la vio­lence sourde d’un sys­tème qui infil­tre nos struc­tures intimes. Il décom­pose et réassem­ble l’oeuvre poli­tique de Falk Richter et con­stitue un scé­nario inédit sur les dérives man­agéri­ales et la déshu­man­i­sa­tion au travail.

Jean Per­son­ne est con­sul­tant en restruc­tura­tion d’entreprise. Intel­li­gence, charisme et assur­ance sont de mise. Soumis aux lois du bench­mark­ing, lui et ses col­lègues notent, éval­u­ent, évin­cent à l’autre bout du monde comme de l’autre côté du couloir. Héros cynique d’un jeu dont il n’a pas le con­trôle, à la fois acteur de l’éviction des autres et de sa déchéance, Jean perd pied et s’enfonce dans une tor­peur où s’abattent ses peurs et les réminis­cences de sa vie privée.

Notre avis : Inspirés par le dogme qu’im­posa en son temps Lars Von Tri­er, qui prô­nait le ciné­ma brut, avec le moins d’ar­ti­fice pos­si­ble (et qui don­na le meilleur comme le pire), le col­lec­tif MXM sous la houlette de Cyril Teste aboutis­sent à un objet théâ­tral hors norme, pous­sant plus loin des tech­niques déjà large­ment util­isées. Soit un écran ciné­mas­cope qui sur­plombe le décor d’un open space déshu­man­isé (et d’une cham­bre dis­simulée) où évolueront les comé­di­ens ain­si que deux cadreurs. Puisque le par­ti pris gon­flé étant que les acteurs jouent sur cette scène, mais sont filmés en temps réel, les images étant pro­jetées sur l’écran. Les con­cep­teurs ne s’ar­rê­tent pas là puisqu’ils emprun­tent large­ment à la gram­maire ciné­matographique : cham­p/­con­tre-champ, gros plans, voix-off, musique, flash-back, visions imag­i­naires… Un tra­vail extrême­ment minu­tieux qui, à lui seul, impres­sionne. Les jeux de lumière, les musiques, les bruits… Tout se doit d’être pré­cis. Dou­ble inten­sité pour les comé­di­ens et les tech­ni­ciens que chaque représen­ta­tion. Nous pour­rions alors nous dire : mais pourquoi ne pas avoir fait directe­ment un film à par­tir de ces textes glaçants qui dénon­cent, au tra­vers le par­cours de Jean, le côté inhu­main du tra­vail dans ces entre­pris­es inter­na­tionales qui mis­ent sur le prof­it avant tout, gom­mant chaque indi­vidu en le con­duisant à des pra­tiques peu reluisantes. Eh bien le côté arti­fi­ciel de la scéno­gra­phie donne sans nul doute encore plus de force au texte, le par­ti pris culot­té de la mise en scène explose rapi­de­ment comme en totale adéqua­tion avec le pro­pos. Le côté glaçant des images froides (ou plus chaudes lorsqu’il s’ag­it de sou­venir, d’in­téri­or­ité) délim­itées par le cadre rec­tan­gu­laire de l’écran de ciné­ma donne une dimen­sion implaca­ble au réc­it, qui se joue en direct sous nos yeux avec ces per­son­nages comme pris dans un aquar­i­um, lui aus­si rec­tan­gu­laire. Salu­ons sans plus atten­dre le tal­ent de toute la troupe, tech­ni­ciens com­pris, qui ren­dent chaque minute pal­pi­tante. Car, sur un pareil sujet, la ten­ta­tion du ver­biage serait grande. Rien de tel ici : le réc­it coule sans temps mort, l’empathie l’emporte, les inten­tions por­tent à plein.

En out­re l’hu­mour s’in­fil­tre per­ni­cieuse­ment dans le réc­it. Lors d’une réu­nion mémorable pour ressoud­er l’équipe et lui don­ner plus de cohé­sion, n’est-il pas ques­tion de mon­ter une… comédie musi­cale autour d’un pin­gouin, métaphore ani­mal­ière du par­fait petit employé appelé à se dépass­er ? Et lors de chaque beu­ver­ie (qui suit l’ac­cueil d’un sta­giaire ou d’un événe­ment heureux, surtout sur le plan économique), les employés ne sont-ils pas tenus de chanter les airs du Roi Lion ? Nous ne pou­vons, à ce stade, qu’imag­in­er ce que pour­rait don­ner ce procédé, adap­té à une vraie comédie musi­cale… En atten­dant, nous ne pou­vons que vous con­seiller d’aller décou­vrir Nobody, une pièce salu­taire et inspirée.

Pour en savoir plus, vis­itez le site du Mon­fort.