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Michel Fau, l’insaisissable

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D’où est venue l’idée de ce réc­i­tal emphatique ?
Olivi­er Man­téi et Olivi­er Poubelle, directeurs des Bouffes du Nord m’ont don­né une carte blanche pen­dant quinze jours. Alors j’ai choisi de met­tre en scène tous mes délires autour des chanteuses d’opéra et des tragé­di­ennes en un hom­mage affectueux et grotesque en fait. Frédéric Franck a copro­duit le spec­ta­cle. Le pub­lic a très bien réa­gi, j’ai donc la pos­si­bil­ité de venir deux mois au théâtre Marigny sur l’invitation de Pierre Les­cure et Stéphane Prou­vé à la ren­con­tre d’un autre pub­lic, plus mélangé peut-être. Cela dépasse la plaisan­terie entre col­lègues théâtreux. Mon tra­vail se partage entre la bouf­fon­ner­ie et une réelle admi­ra­tion, une vénéra­tion pour ces gens là qui sont devenus aujourd’hui un peu raisonnables, un peu chic. Moins de per­son­nal­ités dévas­ta­tri­ces hantent les scènes, tou­jours sur le fil du sub­lime et du grotesque. Je pense qu’une vraie tragé­di­enne lyrique ou dra­ma­tique doit être sur ce fil. J’ai eu la chance de jouer avec des tragé­di­ennes comme Chris­tine Fersen, Francine Bergé, Geneviève Page, Nada Stran­car : des femmes hors du commun.

Vous sou­venez-vous de la pre­mière fois où une diva vous a impressionné ?
Oui, très facile­ment. C’était à la télévi­sion en 1979. Mes par­ents m’avaient lais­sé seul, ado­les­cent. J’ai vu Lulu de Berg retrans­mis de l’Opéra de Paris avec Tere­sa Stratas qui était une bête de scène, une actrice sur­voltée. J’avais été telle­ment trou­blé par cette représen­ta­tion et surtout par sa présence que je n’en avais pas dor­mi de la nuit, sans savoir si ça m’avait plu ou pas.

Com­ment est né votre personnage ?
Après avoir mis en scène des chanteurs, j’ai vu com­ment ils tra­vail­laient. Pour l’opéra par exem­ple, à mes yeux ils doivent faire preuve d’une grande vir­tu­osité. Ce sont comme des trapézistes ou de grands sportifs. Il faut bien se ren­dre compte de la prouesse que représente l’interprétation de ces par­ti­tions red­outa­bles, sans micro. C’est qua­si surhu­main. Si, en plus, ils intè­grent de la folie dans leur jeu nous atteignons les som­mets de l’art. J’aime les acteurs fous, déli­rants mais j’aime aus­si qu’ils soient très bril­lants tech­nique­ment, un peu ani­mal de cirque. A l’heure actuelle, pour un acteur de théâtre ce n’est pas évi­dent tant les spec­ta­cles sont cadrés, raisonnables. Aujourd’hui, il suf­fit de se met­tre dans tous ses états, ça ne suf­fit pas pour moi, c’est ce que je pro­pose dans ma qua­trième ver­sion de l’in­ter­pré­ta­tion de Phè­dre… En out­re, j’ai une grande admi­ra­tion pour les meneuses de revue. Le tra­vail est très impor­tant, je les admire, même si on définit cette caté­gorie comme plus futile. Ai vu la dernière revue, en 2003, aux Folies Bergère, c’était très émou­vant (avec plumes et escaliers). J’ai créé l’Impar­donnable Revue, au Rond Point, une par­o­die dans laque­lle je jouais avec une très grande danseuse et danseur : je changeais de cos­tume à chaque tableau, c’était épuisant. J’ai donc réduit à deux cos­tumes pour ce spec­ta­cle, mais je sors lessivé de chaque représentation !

Math­ieu El Fas­si vous accom­pa­gne au piano.
Il est rare, for­mi­da­ble. Je n’aurais pas fait le spec­ta­cle sans lui. C’est un grand pianiste, il a de l’humour sans faire le malin. Il m’accompagne véri­ta­ble­ment, c’est très agréable. Il est bril­lant donc on peut se per­me­t­tre de petits écarts. Et il est patient !

Quelles sont les réac­tions du public ?
Les comé­di­ens et musi­ciens sont touchés par le spec­ta­cle tout comme un pub­lic bien plus large, ce qui, à mon tour, me touche beau­coup. Je ne m’attendais pas à cet accueil, sans savoir que ça amuserait autant les gens. Mais j’ai aus­si des rejets vio­lents, il ne faut pas croire ! Le spec­ta­cle met en abîme tous les codes de jeu. Cela doit désta­bilis­er ceux qui pensent qu’il existe un « jeu légitime », ce qui n’est pas le cas pour moi. Aucun genre n’est supérieur à mes yeux. Ensuite, il faut ten­ter d’exceller dans les dif­férents styles. Le trav­es­tisse­ment peut heurter des gens aus­si. Ce que j’aime c’est aller à fond dans l’artifice et trou­ver sa vérité et sa pro­fondeur. On sait que c’est faux, mais ça marche. J’aime les masques.

Quels sont vos projets ?
J’aime les con­trastes. Je suis tragé­di­enne ce soir, d’ici quelques mois je jouerai du Mon­ther­lant dans une pièce très vio­lente. Je refuse de me laiss­er enfer­mer. Et en 2013 je mets en scène Ciboulette, l’opérette de Rey­nal­do Hahn à l’Opéra Comique. J’imagine quelque chose de très fes­tif, lux­ueux, acidulé, drôle et naïf avec plein de références et d’hommages. Je ferai une appari­tion à la fin, sans doute une comtesse. J’ai le temps d’y réfléchir.