Jeudi 16 janvier 2014, 20h. Toute l’équipe du Théâtre du Châtelet est sur le pont pour la première répétition avec orchestre de l’opéra de Rossini : La Pietra del Paragone, dont la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin avait enthousiasmé lors de sa création en 2007. Quelle bonne idée que de reprendre cette œuvre de jeunesse de Rossini (créée en 1812), alerte et mutine. Et les années n’ont aucune prise sur cette exquise vision, totalement hors normes en termes d’opéra, que nous offrent les deux metteurs en scène. L’intrigue narre les tests que fait passer le comte Asdrubale à ses prétendantes, pensant que ces dernières n’en ont que pour sa fortune. La Pietra del Paragone (traduit par la pierre de touche) correspond à ce stratagème qui va déclencher bien des rebondissements. Un jeu de l’amour sans le hasard, en quelque sorte… Il est vrai que l’esprit de Marivaux, avec le jeu des travestissements, de Molière, prêcher le faux pour savoir le vrai, baigne l’œuvre.
Alors qu’en coulisse des maquettes attendent sagement d’être glissées sur scène, les unes après les autres, l’orchestre s’installe. Dirigé, comme lors de la création, par Jean-Christophe Spinosi — un chef/cascadeur d’une énergie incroyable — qui n’hésite pas à sauter par dessus la rambarde de la fosse pour écouter et ressentir la musique depuis la salle — les musiciens redécouvrent cette partition ingénieuse et rieuse. Rossini avait à peine vingt ans lorsqu’il composa cet opéra : pour rendre toute la vivacité, cette vitalité hors pair l’équipe artistique apparaît comme idéale. La répétition débute. Pierrick Sorin, sur scène, ouvre le bal en homme invisible qui choisit, pour accueillir les spectateurs dans son monde, de se dévoiler. Par la suite, nous ne le reverrons plus sur scène, mais des coulisses il ne quittera plus des yeux son installation vidéo, faite de savantes incrustations, qui nécessite une grande précision tant de la part des techniciens que des artistes. Ainsi les décors sont filmés à partir des maquettes, les chanteurs incrustés dedans… Un procédé iconoclaste pour un opéra, où le spectateur choisit de regarder ce qui se passe sur scène ou sa transposition sur un triptyque d’écrans. Du cinémascope en technicolor, en somme. Jean-Luc Choplin porte un regard bienveillant sur cette répétition, s’amusant encore et toujours des facéties de la mise en scène.

Quel bonheur de jouer ainsi avec les codes du théâtre et ceux de l’image vidéo. Cela donne à ressentir le spectacle d’une manière inédite. Une expérience hors normes. En marge des chanteurs, Pierrick Sorin s’est inventé une sorte de double, un personnage burlesque et tendre en la personne d’un homme de maison zélé, capable d’effectuer des prouesses, notamment en cuisinant et servant une crêpe, moment du spectacle devenu d’anthologie ! Sorte de Buster Keaton égaré dans un univers où Méliès tutoie Jean-Christophe Averty. Mais laissons là les références : Pierrick Sorin possède un style bien à lui. Jean-Christophe Spinosi a l’oreille experte et l’exigence affutée. Les musiciens qu’il dirige se doivent d’être concentrés, mais aussi se sentir libre pour rendre toute la vitalité de la partition. Equilibre complexe à trouver, d’autant qu’il faut s’adapter à la nouvelle distribution. Et pour les chanteurs, l’exercice est de taille ! Tous semblent s’amuser de ce dispositif, rendu plus souple que lors de la création grâce aux avancées technologiques (une caméra est nécessaire là où il en fallait trois…). Du coup les protagonistes peuvent se retrouver qui assis à cheval sur une banane, qui installé sur le feu d’une gazinière puis grelottant dans un frigo. Les changements de décor valent également le détour puisqu’ils donnent lieu à de mini numéros épatants. Des idées souvent toutes simples mais d’une drôlerie irrésistible. Dérision et truculence en permanence. Et, comme souvent dans les comédies, un effet ne peut fonctionner que s’il est le fruit d’une mécanique d’horlogerie de précision. Autant dire que chaque détail compte et Pierrick Sorin rempli un carnet de notes…

Lors de la pause, après avoir réglé le vol majestueux d’une crêpe (évoqué plus haut), Pierrick Sorin se remémore cette aventure : « C’était ma première incursion dans le monde de l’opéra. Depuis, j’ai signé plusieurs mises en scène. Je n’étais pas amateur, pas connaisseur. Je les aborde tous de la même manière, pas du tout du côté musical. J’écoute l’œuvre, mais l’oublie pour m’attacher avant tout à l’aspect narratif. Comment raconter cette histoire en image ? Je cherche une direction générale et très vite je dessine un story board très détaillé, comme si j’allais faire un film, voire un film d’animation. Ensuite je raconte le story board par écrit, de manière à affiner ma pensée, expliciter certains détails ou aussi mettre en avant des intentions plus précises. L’écriture permet cela, le story board sera modifié en fonction. C’est un document qui me permet également de collaborer plus facilement avec mon co-metteur en scène : il faut qu’il puisse injecter sa propre vision. C’est un travail qui relève moins de l’inspiration que d’une méthodologie. Dans la pratique il faut faire avec le temps, qui file vite. Pour Pop’péa il y avait juste un story board ». Et lorsqu’on l’interroge sur cette mise en scène spécifique : « Le fait que la mise en scène joue sur la visibilité du procédé crée une distance qui fait que même si le jeu des chanteurs est un peu exagéré, ça passe car on est quasiment devant le « spectacle d’un spectacle ». Je me souviens que lors de la création on tâtonnait techniquement. Aujourd’hui, l’amélioration des techniques permet une plus grande souplesse, y compris pour les chanteurs. Aujourd’hui, la reprise est moins facteur de stress, ça me manque presque. Enfin je vous dis ça, mais dès que la première va arriver l’adrénaline va monter. On n’est jamais content : trop de stress pour une création, pas assez pour une reprise ! ».
Le travail de Pierrick Sorin passe par les films Super 8, des installations, des mises en scène comme celle de 22h13, présenté entre autre au théâtre du Rond Point. « Les mises en scène m’occupent de plus en plus : La flûte enchantée et le Cabaret new burlesque, pour citer les dernières. Et si vous voulez connaître ma motivation principale, je dirais que c’est ce que j’ai jamais fait : ça fonctionne sur le manque. La réalisation d’un long métrage m’intéresserait bien. Aujourd’hui, je préfère travailler sur des mises en scène d’opéra que pour des créations artistiques. Et je suis toujours un peu tiraillé. En effet les aspects humains me motivent : à l’opéra travailler avec tous ces gens enrichit, on confronte nos idées, un affectif se crée. Mais je me dis dans le même temps que lorsque je travaille tout seul dans mon atelier, c’est peut-être là que les choses plus vraies se font. Sentir le déséquilibre, éviter au maximum la compromission ». Une chose est certaine, Pierrick Sorin est un véritable poète, capable de faire s’émerveiller, de faire rêver — et souvent rire aussi — des spectateurs toujours plus nombreux. La répétition reprend, cette fois-ci les chanteurs se prélassent dans une piscine. Bientôt d’autres décors suivront, d’autres malices jusqu’au tableau final. Une chose est certaine au vu des multiples talents croisés autour de cet opéra : aucune « pierre de touche » n’est nécessaire pour prouver l’enthousiasme que provoque La Pietra del Paragone, à découvrir ou redécouvrir toutes affaires cessantes.
Pour en savoir plus, consultez la page du Théâtre du Châtelet.
Notre critique de 22h13