Leslie Caron, exquise Madame Armfeldt

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Leslie Caron © Marie-Noëlle Robert

Con­naissiez-vous l’univers de Stephen Sondheim ?
J’en avais beau­coup enten­du par­lé, mais je n’ai jamais vu aucune de ses comédies musi­cales sur scène. On en par­lait en Amérique avec une telle révérence que je savais que c’était un grand bon­homme. Ensuite, j’ai reçu la par­ti­tion, j’ai com­mencé à tra­vailler avec un pro­fesseur et me suis alors aperçue que sa musique est très savante, très riche et com­pliqué à appren­dre. Les rythmes sont cassés, syn­copés. C’est qua­si­ment de la musique clas­sique, évo­quant Stravin­sky, Bern­stein. Très riche et très beau, avec un pou­voir d’envoûtement qui fait que l’on peut sans nul doute inter­préter un rôle chan­té écrit par Sond­heim pen­dant des années sans jamais se lass­er. Chaque air est ravissant.
Au Châtelet nous ne jouons que six fois. Il faut dire que réu­nir telle­ment de mer­veilleux chanteurs comme ceux de la troupe – je ne par­le pas de moi ! – s’avère com­plexe. Fam­i­liers des opéras, ils par­courent le monde en per­ma­nence. Je mesure toute la chance qui est mienne de partager l’affiche avec eux.

Com­ment définiriez-vous votre personnage ?
C’est une vieille dame qui a tout à fait réus­si sa car­rière de cour­tisane. Elle est dev­enue cynique sur le monde et surtout sur les hommes qui sont sur terre pour être plumés par les femmes habiles. Elle aimerait bien que sa fille et sa petite-fille fussent assez intel­li­gentes pour le faire, comme elle. Elle s’amuse dans sa grande mai­son avec ses domes­tiques et manip­ule ses invités. Le fond de l’histoire est l’incroyable désor­dre dans la vie privée de tous ces per­son­nages, leurs par­cours amoureux com­pliqués. Elle essaie de remet­tre de l’ordre dans tout ça par le biais du vin spé­cial sup­posé ouvrir les yeux de tous ceux qui sont aveu­gles et ignorent le sens de leur vie. Sous une forme de légende, cette longue nuit d’été va sourire trois fois. Le pre­mier sourire est celui envers les enfants qui ne savent rien et doivent appren­dre où est leur place. Le suiv­ant con­cerne les jeunes adultes qui ne font que des bêtis­es et l’ultime annonce la mort, la sienne. Elle est capricieuse, exigeante, dom­i­nante, gâtée par la vie.

Elle appa­raît comme assez antipathique au début du spectacle ?
Non, je ne le joue pas ain­si. Dans l’air d’ouverture : « Remem­ber », on l’imagine jeune val­sant avec trois pré­ten­dants puis elle devient une vieille dame dans sa chaise roulante. Je la con­sid­ère réal­iste : à cette époque les femmes avaient deux choix, soit se mari­er avec un époux volage, soit être une gour­gan­dine, une femme entretenue au risque d’être aban­don­née. Elle prévient sa petite fille de la sit­u­a­tion et aimerait que sa fille cesse d’être actrice et par­tir dans des tournées minables. L’humour pré­vaut dans la pièce et dans la psy­cholo­gie du per­son­nage. Elle n’est pas dure et rigide, je la souhaite avec plus en sec­ond degré, pos­sé­dant un ton un peu désinvolte.
A la fin de sa vie, elle a le grand regret de ne jamais avoir véri­ta­ble­ment aimé puisqu’elle vit dans le sou­venir du comte croate qu’elle avait rejeté car il ne lui avait offert qu’une minable bague en bois. En revanche ses sen­ti­ments étaient purs, mais elle ne s’en est pas ren­du compte à temps. A la toute fin de sa vie, elle a ce regret déchi­rant de ne pas avoir aimé.

Com­ment avez-vous tra­vail­lé ce rôle ?
C’est la pre­mière fois que je chante une vraie chan­son, aus­si longue puisqu’elle racon­te toute la vie de Madame Arm­feldt. J’ai com­mencé à tra­vailler très tôt, n’ayant pas fait de comédie musi­cale depuis Grand Hotel en Alle­magne voilà vingt ans. Le Châtelet a été très sym­pa­thique en me présen­tant une répétitrice musi­cale for­mi­da­ble qui m’a dépouil­lé la par­ti­tion. Quant au texte, je l’apprends depuis plusieurs mois. Durant les répéti­tions nous nous applaud­is­sons mutuelle­ment à la fin de chaque numéro, mes parte­naires sont telle­ment tal­entueux, c’est du beau tra­vail. Lee Blake­ley est un met­teur en scène mer­veilleux, très tal­entueux et habile ! Il m’a eue en me dis­ant « Leslie, aujourd’hui nous répé­tons votre valse ». J’étais estom­aquée : « Je viens de subir une opéra­tion de la hanche, ce n’est donc pas pos­si­ble ! ». Il m’a ras­surée et mes quelques pas de danse en ouver­ture du spec­ta­cle me font un bien fou, à tel point qu’ils m’ont remis le dos en place ! Plus besoin d’aller chez mon ostéopathe… La comédie musi­cale doit pos­séder des pou­voirs mag­iques. Finale­ment j’aurais pu jouer le rôle sans chaise roulante ! D’ailleurs cet acces­soire est là parce que mon per­son­nage aime avoir son domes­tique tout prêt d’elle et à la fin, elle se déplace à pied avec une canne. Cela fait par­tie de ses caprices pour pou­voir men­er tout le monde à la baguette.

Dans quel état vous trou­vez-vous à quelques jours de la première ?
J’ai le sen­ti­ment d’être sere­ine… mais dans un état sec­ond ! J’ai encore des trous de mémoire qui provi­en­nent d’un trac soudain. Jeune, en jouant Orvet que Jean Renoir avait eu la bon­té d’écrire en pen­sant à moi, je ne ressen­tais pas le trac car j’étais pro­tégée par sa présence, en famille. Je me suis demandée si ma mémoire allait être con­stante, cela con­stitue une véri­ta­ble peur. Finale­ment je m’aperçois que cela tient vrai­ment à la con­fi­ance en soi. L’échange avec le pub­lic me per­me­t­tra de sur­mon­ter ces moments déli­cats. J’ai retrou­vé une cer­taine  con­fi­ance en moi grâce à la longue tournée que je viens de faire, tant en Angleterre qu’aux Etats-Unis, pour pro­mou­voir mon livre auto­bi­ographique : Thank Heav­en. D’un naturel timide, je me suis aperçue que les gens ne m’ont pas oubliée et de leur bien­veil­lance à mon égard. Je me sen­tais très à l’aise avec le pub­lic, le con­tact s’établissant facile­ment. Pour moi c’est nou­veau, j’avais la peur du pub­lic, je ne l’ai plus. Par ailleurs je n’ai pas entretenu, et je le déplore, une car­rière au théâtre, ce qui m’a beau­coup man­qué. Avec cette comédie musi­cale, le rythme est soutenu : nous répé­tons de 15 heures à minu­it env­i­ron. Les airs de A Lit­tle Night Music trot­tent dans ma tête lorsque je me retrou­ve à la mai­son, je ne peux jamais m’endormir avant trois heures du matin… Sans doute l’heure où la nuit com­mence à sourire !