Leslie Caron — Entre Hollywood et la Bourgogne…

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Leslie Caron ©DRQu’est-ce qui vous a poussée à ouvrir cet endroit ?
Mon grand ami Jean Renoir était bour­guignon par sa mère, qui venait du petit vil­lage d’Es­soye. Lorsque nous nous voyions à Hol­ly­wood, il me par­lait tou­jours de la Bour­gogne. Pour moi, cette région pos­sé­dait donc un charme mythique, légendaire. Je ne désir­ais qu’une chose, c’é­tait trou­ver quelque chose là-bas. J’ai acheté la mai­son de cam­pagne d’un ami, à 4 kilo­mètres de Vil­leneuve-sur-Yonne. Allant faire mes cours­es dans cette ville, je remar­quais tou­jours ces qua­tre petites maisons blo­quées sur le bord de l’Y­onne. J’é­tais éton­née que per­son­ne ne prof­ite de la per­fec­tion du site pour dévelop­per une activ­ité pro­fes­sion­nelle. Un jour, avec mon fils, nous avons repéré la pan­car­te « à ven­dre » sur la pre­mière mai­son. Nous avons demandé au notaire de pou­voir acheter les trois autres, l’en­grenage était enclenché ! Il a fal­lu décider quoi en faire. Nous avons fait des études, c’é­tait trop cher de restau­r­er ces ruines pour en faire des maisons privées, il fal­lait aboutir à une activ­ité pro­fes­sion­nelle. Au départ, je voulais faire un fes­ti­val de théâtre et de musique sur l’eau, mais la com­mune n’é­tait pas intéressée et n’a pas déblo­qué d’ar­gent. Les travaux de restau­ra­tion étaient déjà entre­pris. J’avais pris le par­ti de faire quelques apparte­ments et un petit restau­rant. Au final, nous avons fait une grande salle de restau­rant et qua­tre cham­bres d’hô­tel. En résumé, rien n’é­tait prévu au départ de ce que nous avons main­tenant. Je ne voulais même pas gér­er cela moi-même, mais la per­son­ne que j’avais trou­vée s’est désistée à la dernière minute, et voilà com­ment je me suis retrou­vée à diriger l’étab­lisse­ment ! Me voilà copro­prié­taire d’une auberge qui désor­mais marche très bien et me donne beau­coup de plaisir.

Avez-vous aban­don­né l’idée d’or­gan­is­er des spec­ta­cles ?
Pour la pre­mière fois, ce print­emps, j’ai don­né deux spec­ta­cles musi­caux avec des amis, l’une chanteuse irlandaise, l’autre accordéon­iste qui joue des tan­gos, du musette, et de la musique cel­tique. Je pour­suiv­rai cette activ­ité lorsque j’au­rai le temps. Ce ne sera pas réguli­er. C’est beau­coup de tra­vail. Le pub­lic local n’est pas entraîné à venir, il est assez frileux. Pour­tant, les spec­ta­teurs présents étaient plus que ravis. Per­son­nelle­ment, cela m’a fait un plaisir immense de faire le lien entre ce lieu et ma pro­fes­sion. Présen­ter des spec­ta­cles vivants fait vivre une ville. Mais, pour Vil­leneuve, c’est un peu à con­tre courant.

Cet endroit chaleureux, respire l’élé­gance, on se sent accueil­li.
L’ac­cueil nous a tou­jours importé, tout comme la qual­ité de la nour­ri­t­ure et des prix abor­d­ables pour ne pas être éli­tiste. J’y vais une fois par semaine. Tout au long de l’an­née, je reçois des Améri­cains. J’aimerais avoir davan­tage de cham­bres et créer un cen­tre de remise en forme, les clients améri­cains et anglais afflueront encore plus ! Ils appré­cient cet endroit rus­tique, sans arti­fice.

Par­lez-nous un peu de votre car­rière ?
… qui con­tin­ue… Cela m’a­muse tou­jours, donc je con­tin­ue. Je viens de ter­min­er le nou­veau film de James Ivory.

Vous avez fait vos débuts avec Roland Petit ?
Je suis danseuse au départ. Gene Kel­ly m’a vue danser chez Roland Petit au théâtre des Champs-Élysées et m’a engagée pour Un Améri­cain à Paris. Quelques années plus tard, j’ai fait pro­pos­er Roland et sa troupe pour le film Dad­dy Long Legs, le pro­duc­teur a accep­té. Fred Astaire était amusé de con­naître cette com­pag­nie et de tra­vailler avec elle. Après Lili, Roland Petit m’a pro­posé une tournée avec lui aux États-Unis. Il m’a dit : « Tu dois en avoir assez d’être dans les stu­dios de la MGM, vient donc avec nous !  » Bien enten­du, je ne pou­vais décider seule. Le stu­dio m’a accordé un con­gé de plusieurs mois qui m’a per­mis de faire cette tournée. Ensuite nous avons enchaîné avec deux films : La Pan­tou­fle de verre et Dad­dy Long Legs.

La MGM était-elle une prison dorée ?
Oui… Même si c’é­tait moins méchant que je ne le voy­ais à l’époque. Je ressen­tais le stu­dio comme quelque chose de très impres­sion­nant, où tout était très con­trôlé. Il faut dire que je ne con­nais­sais pas les grands patrons per­son­nelle­ment, je ne me sen­tais pas la force de dis­cuter, d’im­pos­er. Je me sen­tais très jeune… Je me voy­ais comme la petite écol­ière tenue par les pro­fesseurs. Il faut dire que c’é­tait une grosse usine, une grosse machine. Tous les directeurs de départe­ment s’ac­cor­daient pour vous don­ner un emploi du temps très strict. Au bout d’un moment, je me suis aperçue que si je n’é­tais pas d’ac­cord pour faire un film, il suff­i­sait d’aller voir en privé les grands patrons pour dis­cuter et les choses s’arrangeaient. Bien évidem­ment, on ne vous le fai­sait pas com­pren­dre lors de votre arrivée dans le stu­dio ! Il faut savoir égale­ment que votre agent n’é­tait pas for­cé­ment votre ami. Il était plutôt du côté du stu­dio alors qu’il était cen­sé vous défendre… L’a­gent était véri­ta­ble­ment l’in­stru­ment du stu­dio.

Quels prin­ci­paux sou­venirs gardez-vous du tour­nage d’Un Améri­cain à Paris ?
Ce fut physique­ment très dur, le stu­dio n’avait pas de danseuse clas­sique — Cyd Charisse ne fai­sait plus de pointes depuis longtemps. Les horaires étaient démen­tiels, déjà durs pour les danseurs mod­ernes, alors pour les danseurs clas­siques… J’ar­rivais assez faible des restric­tions de la guerre. Lorsque je suis par­tie pour Hol­ly­wood, on ne mangeait pas encore à sa faim à Paris. C’é­tait un steak par semaine, et encore. Alors que l’en­traîne­ment de danseuse exige que l’on en mange deux… par repas ! J’en ai même pris au petit-déje­uner, le corps l’ex­ige. J’avais besoin de vit­a­mines, de fer. J’ai con­servé cette habi­tude. Je mange au moins trois steaks par semaine, sinon ça ne va pas. C’est comme cela que j’ai con­servé mes forces tout en restant mince. Je recom­mande donc ce régime. Les jeunes ne savent plus se nour­rir. On fait des bêtis­es incroy­ables en allant manger dans des fast-foods. Pour nous, la nour­ri­t­ure était une ques­tion de survie, j’ai gardé cet état d’e­sprit. J’ai appris, j’ai même étudié, com­ment me nour­rir pour avoir des forces et manger très saine­ment. Je con­serve une peur bleue de la nour­ri­t­ure qui me ferait du mal.

Durant cette expéri­ence hol­ly­woo­d­i­enne, qu’est-ce qui vous a le plus mar­quée ?
Des ren­con­tres mer­veilleuses. J’ai eu la chance de tra­vailler avec les plus grands : Vin­cente Min­nel­li, Fred Astaire, Gene Kel­ly, le pro­duc­teur Arthur Freed. Des per­son­nes excep­tion­nelles par leur rigueur, leur tal­ent, leur per­fec­tion­nisme. La barre était très haute, mais j’y étais habituée avec Roland Petit.
Les stu­dios pen­saient avant tout au ren­de­ment. Ain­si, ils ont pu bris­er des tal­ents inouïs comme Judy Gar­land, une femme adorable. Lorsqu’on est en face d’une femme de cet acabit, avec cette voix, ce charisme, sur­voltée et frag­ile et qu’on veut en tir­er des per­for­mance énormes, il faudrait qu’il y ait presque un doc­teur par per­son­ne. Regardez les équipes de foot, les joueurs sont très suiv­is. Les stu­dios auraient dû faire cela. J’ai été lancée là-dedans, j’avais 19 ans et besoin que l’on me pro­tège, mais il n’y avait per­son­ne pour le faire. On tombait facile­ment malade, on fai­sait des excès. Judy Gar­land a été bour­rée de pilules pour la faire dormir puis pour la réveiller… Les stu­dios ne pro­tégeaient per­son­ne : pas par cru­auté, mais parce que cela n’é­tait pas prévu dans le pro­gramme.

Vous avez tra­vail­lé à deux repris­es avec Vin­cente Min­nel­li ?
Vin­cente Min­nel­li avait telle­ment de charme… Adorable, irré­sistible de gen­til­lesse et de ten­dresse, avec l’âme d’un enfant, une âme ensoleil­lée, char­mante. Il était tou­jours très bien habil­lé avec un style bien à lui, con­fort­able mais élé­gant. Je déplore aujour­d’hui l’aspect des met­teurs en scène sur un plateau : on pour­rait les con­fon­dre avec les tech­ni­ciens, ils sont nég­ligés et ce n’est pas joli à regarder. Tan­dis qu’à cette époque, les hommes étaient cra­vatés, les chemis­es étaient faites sur mesure, c’é­tait un style de vête­ment que chaque met­teur en scène por­tait qui en fai­sait un être que l’on pou­vait admir­er, respecter.
Des coif­feurs venaient régulière­ment sur les plateaux, ain­si que des marchands de bijoux. C’est ain­si que j’ai acheté ma pre­mière bague avec mon pre­mier salaire. Des col­por­teurs vendaient des col­ifichets. Par­fois le met­teur en scène vous offrait un petit quelque chose comme votre ini­tiale en or, une petite broche… Tout cela se pas­sait dans la gen­til­lesse, les ouvri­ers sur le plateau jouaient, ils mis­aient sur le bas­ket et autres, sans par­ler des jeux qu’ils fai­saient pen­dant les temps morts. C’é­tait très famille, vivant, ani­mé. On se con­nais­sait tous. Les élec­tros, les machi­nos, étaient pro­tecteurs avec les stars qui étaient gen­tilles. Je garde des sou­venirs émus de cette atmo­sphère famil­iale, extrême­ment cour­toise.

Vous intéressez-vous tou­jours à la forme musi­cale ?
Pas véri­ta­ble­ment, j’ai tourné une page. Aban­don­ner mes chaus­sons de pointe fut très douloureux. Je ne voulais pas avoir de regrets, ni souf­frir de sen­tir que je n’é­tais plus suff­isam­ment en forme pour la danse. J’ai arrêté pen­dant très longtemps d’aller au bal­let. J’al­lais voir les comédies musi­cales de Broad­way qui avaient un grand reten­tisse­ment, mais elles n’avaient pas ma préférence. En effet, j’é­tais davan­tage attirée par les pièces dra­ma­tiques. Je voulais en faire par­tie, une nou­velle voie s’ou­vrait à moi. Je voulais être une actrice « sérieuse » et quit­ter la comédie musi­cale. D’ailleurs, je vous rap­pelle que, lorsque vous regardez ma fil­mo­gra­phie, je n’ai tourné que cinq comédies musi­cales et une quar­an­taine de films non musi­caux ! J’ai égale­ment tourné quelques séries télé comme guest-star, mais c’é­tait surtout pour garder la main. Mal­heureuse­ment, elles sont sou­vent plus dif­fusées que les films de qual­ité… Fort heureuse­ment, la chaîne Turn­er Clas­sics dif­fuse ces films rares ; cela me per­met de rester jeune dans le cœur des gens, c’est mer­veilleux pour moi.