Les peintres, la peinture et le théâtre musical — Les couleurs de la musique

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Marco Valeriani et Léa La Liberté ©DR
Mar­co Vale­ri­ani et Léa La Lib­erté ©DR

L’artiste pein­tre est l’artiste mau­dit par excel­lence. Dans l’imag­i­naire col­lec­tif, il peine à faire recon­naître son génie, au point d’en mourir de faim. Une fois dis­paru, il devient appré­cié et recon­nu, et ses toiles s’ar­rachent à coups de mil­lions de dol­lars. Vin­cent Van Gogh con­stitue l’arché­type du pein­tre vilipendé de son vivant et porté aux nues après sa mort. La pein­ture a tou­jours eu un immense impact sur le pub­lic. Le cha­toiement des couleurs, la beauté fixée pour l’é­ter­nité, les effets de lumières, de relief fasci­nent tou­jours. Et une toile a ceci d’ex­tra­or­di­naire qu’elle se décou­vre d’abord dans son inté­gral­ité, avant de révéler la beauté de ses détails. La musique fait le con­traire. Ceci explique en par­tie l’at­ti­rance mutuelle de l’une pour l’autre.

Toiles de maîtres
Si la pein­ture n’émet pas de son, le théâtre musi­cal réclame un sup­port visuel pour s’ac­com­plir. La com­plé­men­tar­ité sem­ble immé­di­ate. Mais dans les faits, on relève peu de col­lab­o­ra­tion entre les pein­tres et le théâtre musi­cal. Il faut atten­dre le XXe siè­cle pour que des artistes de pre­mier plan dépassent leur ter­ri­toire de prédilec­tion. Ain­si quelques pein­tres s’aven­tureront à met­tre l’opéra en images. Le sur­réal­iste Sal­vador Dali con­cevra quelques décors et cos­tumes pour Le Met­ro­pol­i­tan Opera de New-York et le Covent Gar­den de Lon­dres. Pour ce dernier, il tra­vaillera en 1949 sur Salomé, l’opéra de 1905 com­posé par Richard Strauss d’après Oscar Wilde. Et il accol­era son nom à ceux de deux grands artistes du tour­nant du 19e-20e siècle.

Plus récem­ment, le pein­tre anglais David Hock­ney éla­bore la plas­tique visuelle pour plusieurs opéras, dont un Turan­dot de Puc­ci­ni très col­oré et styl­isé. Lorsque l’équipe créa­trice de la grosse farce sur la fin du monde Le Grand Macabre (de Gior­gy Ligeti) a recher­ché des images pour une reprise, elle a fait appel au dessi­na­teur Topor. Celui-ci a su pro­pos­er des décors et cos­tumes dont l’ab­sur­dité et la tru­cu­lence s’ac­cor­daient bien au ton de l’his­toire. Le théâtre lyrique et musi­cal a ain­si cette ver­tu de par­fois réu­nir du beau monde au sein d’une col­lab­o­ra­tion fructueuse et originale.

La mise en images du Théâtre Musi­cal par les pein­tres est sou­vent pas­sion­nante. Les des­tinées qui ont présidé à la créa­tion de ces images le sont par­fois davan­tage. Bien des artistes pein­tres ont une vie hors normes, sou­vent douloureuses car assu­jet­ties à d’in­tens­es com­bats artis­tiques. Dans le réper­toire lyrique ou du théâtre, Vin­cent Van Gogh (Vin­cent de Eino­juhani Rautavaara), Math­is Grunewald (Math­is le Pein­tre de Paul Hin­demith), Lautrec (de Charles Aznavour), Picas­so (La vie en bleu de Jean-Michel Béri­at, Ray­mond Jean­not et Pas­cal Stive ), Goya (Goya de Mau­ry Yeston), Léonard de Vin­ci (Da Vin­ci — Les ailes de la lumière de Chris­t­ian Schit­ten­helm) ont fait l’ob­jet d’un traite­ment musi­cal. Un épisode de leur vie pos­sède une charge dra­ma­tique assez forte pour inspir­er des com­pos­i­teurs et libret­tistes. Le spec­ta­cle biographique tire prof­it des images puis­santes des pein­tures, qui ont aus­si l’a­van­tage d’être con­nues du pub­lic. À côté des célébrités, Gia­co­mo Puc­ci­ni a préféré met­tre en scène des pein­tres anonymes: Un Mar­cel­lo crève-la-faim dans La Bohème, et Cavara­dos­si un pein­tre amoureux dans Tosca. Le com­pos­i­teur mon­tre l’artiste idéal, peut-être un génie en devenir qui aurait pu être un musi­cien égale­ment. Lorsque la scène musi­cale veut évo­quer des vies d’artistes sans don­ner dans le nom­bril­isme, c’est la pein­ture qui lui vient immé­di­ate­ment à l’e­sprit. Parce qu’il y a cette com­plé­men­tar­ité avec la musique, et parce que le pein­tre incar­ne idéale­ment l’artiste en butte au juge­ment de ses contemporains.

Un dimanche chez Sondheim
Un com­pos­i­teur pour le théâtre met beau­coup de lui-même dans ses créa­tions. En écoutant bien le texte et la musique de Sun­day in the Park with George (1984) de Stephen Sond­heim, on ne peut s’empêcher de penser à la pro­pre sit­u­a­tion de l’auteur/compositeur, en quête de renou­veau sur la scène de Broad­way. Il n’est pas facile de rester la coqueluche des intel­lectuels new-yorkais et de répon­dre simul­tané­ment aux impérat­ifs com­mer­ci­aux de Broad­way. Après l’échec reten­tis­sant de son spec­ta­cle précé­dent Mer­ri­ly we roll Along (1981), Sond­heim se res­saisit avec Sun­day …, libre­ment inspiré de la vie de Georges Seu­rat et de sa pein­ture « Dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jat­te ». L’oeu­vre présente de façon imag­inée com­ment aurait pu s’éla­bor­er la fameuse toile. En décrivant un proces­sus créatif, tout en inté­grant la dimen­sion humaine — et trag­ique — de la créa­tion, on décou­vre la soli­tude de l’artiste dévoré par son art jusqu’à l’ob­ses­sion. Et créer est douleur. Il y a une vio­lence dif­fuse vis-à-vis de l’en­tourage, et une rage intérieure à chercher pour créer. Une grande toile peut agir avec force sur un esprit. Celle de Seu­rat a provo­qué une remise en ques­tion salu­taire chez Sond­heim et a amené un chef d’oeu­vre incon­testable du théâtre musi­cal améri­cain, juste­ment récom­pen­sé du pres­tigieux prix Pulitzer. Pour en arriv­er là, il suff­i­sait de faire sor­tir les per­son­nages du tableau …

Musique et théâtre ont invité les pein­tres et la pein­ture dans la quête de la per­fec­tion. Quand les mots et la musique vien­nent pren­dre appui sur des images fortes et con­nues, le spec­ta­cle tutoie l’art total. Par ce biais le théâtre musi­cal annexe un ter­ri­toire qu’il a longtemps craint : l’évo­ca­tion du monde des artistes. Dans leurs meilleures oeu­vres, les com­pos­i­teurs qui s’at­tachent à de tels sujets révè­lent beau­coup d’eux-mêmes à tra­vers leur alter ego au pinceau. Pour cette rai­son, une lec­ture atten­tive rend ces spec­ta­cles jubi­la­toires à plus d’un titre.

Liste des oeu­vres citées
La bohème (1896). Opéra de Gia­co­mo Puc­ci­ni, livret de Giuseppe Gia­cosa et Lui­gi Illica.
Turan­dot (1926, inachevé). Opéra de Gia­co­mo Puc­ci­ni, livret de Giuseppe Ada­mi et Rena­to Simoni. L’opéra a été achevé par Fran­co Alfano, après la mort de Puc­ci­ni sur­v­enue en 1924.
Math­is der Maler — Math­is le Pein­tre (1938) sur Math­is Grünewald. Opéra de Paul Hin­demith, livret du compositeur.
Sun­day in the Park with George (1984) sur Georges Seu­rat. Musi­cal de Stephen Sond­heim, livret de James Lapine.
Le Grand Macabre (1978). Opéra de Gior­gy Ligeti, livret de Mick­ael Meschke et du compositeur
Goya (1988 en con­cept-album) sur Fran­cis­co Goya. Musi­cal de Mau­ry Yeston.
Vin­cent (1990) sur Vin­cent Van Gogh. Opéra de Eino­juhani Rautavaara, livret du compositeur.
La vie en bleu (1997) sur Pablo Picas­so. Musi­cal de Jean-Michel Béri­at, Ray­mond Jean­not et Pas­cal Stive.
Dali Folies (1999) sur Sal­vador Dali. Musi­cal d’O­livi­er Lli­boutry, livret de Robert Arnaut et Jacques Darcy.
Lautrec (2000) sur Hen­ri Toulouse Lautrec. Musi­cal de Charles Aznavour.
Da Vin­ci (2000) sur Léonard de Vin­ci. Musi­cal de Chris­t­ian Schittenhelm.