Les love-stories tragiques du théâtre musical — Mourir en chantant

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Tony et Maria de West Side Story ©DR
Tony et Maria de West Side Sto­ry ©DR
La cul­ture occi­den­tale a ses grands cou­ples trag­iques qui ont tra­ver­sé les siè­cles: Roméo et Juli­ette, Tris­tan et Yseult, Orphée et Eury­dice, Didon et Enée. Les ado­les­cents de Vérone sont archi-con­nus au point que leurs prénoms sont des sub­stan­tifs pour désign­er des amoureux. Pop­u­lar­isée par la pièce de Shake­speare, leur his­toire a été adap­tée de nom­breuses fois sur la scène musi­cale. La dernière ver­sion con­nue — Roméo et Juli­ette : De la haine à l’amour (2001) de Gérard Pres­gur­vic — est en ce moment à l’af­fiche. Tris­tan et Yseult tirent leur orig­ine des légen­des cel­tiques. Tris­tan accom­pa­gne Iseult dont la main est promise au roi Marke. Mais la force de leur amour inter­dit les pousse vers la Mort, seule issue à leur inten­able sit­u­a­tion. Faisant sienne cette his­toire, Richard Wag­n­er a écrit une mon­u­men­tale et mag­nifique par­ti­tion d’opéra Tris­tan et Isol­de (1865). Lui-même vivait une éphémère mais pas­sion­née liai­son adultère. Une nou­velle ver­sion musi­cale sera présen­tée en mai à l’E­space Cardin. Par­mi les autres grands clas­siques, la reine de l’an­tique Carthage Didon est aimée puis aban­don­née par le troyen Enée, qui renonce par devoir pour se diriger vers l’I­tal­ie. L’é­mou­vant et bref opéra a été créé par Hen­ry Pur­cell en 1689. Autre grand mythe, Orphée dans Orphée et Eury­dice (1774) de Gluck, a per­du l’élue de son coeur Eury­dice qui vient de mourir. Implo­rant les Dieux, il obtient la faveur de lui ren­dre vis­ite, puis de la ramen­er par­mi les vivants. Une fois n’est pas cou­tume, après mille tour­ments l’Amour parvient par­fois à vain­cre la Mort.

Nous émou­voir devant la fatalité
Ces coeurs brisés ont la fac­ulté de nous émou­voir en faisant vibr­er notre besoin d’ac­com­plisse­ment, et notre indig­na­tion devant la fatal­ité. Assis­ter comme témoin à une ren­con­tre et à la nais­sance de l’idylle trans­porte de joie. Ensuite demeur­er impuis­sant devant l’ad­ver­sité, que celle-ci s’ap­pelle la haine entre deux familles, la femme déjà promise, le Devoir ou la Mort, est acca­blant. Tirail­lé, le spec­ta­teur demeure extérieur aux événe­ments, et sa com­pas­sion ou son indig­na­tion restent sans effet sur l’im­placa­ble déroule­ment du drame. En dépit sa prox­im­ité avec le cou­ple pro­tag­o­niste, il reste hélas comme bâil­lon­né et lig­oté face au déchaîne­ment d’hos­til­ités. Il aimerait crier pour tout arrêter, revenir en arrière. Mais c’est impos­si­ble, on ne lui rend la main que lorsque le drame s’est accom­pli. Il ne reste alors que les larmes pour pleur­er, et une voix pour crier à l’in­jus­tice. Avec un matériel de départ de qual­ité, une bonne par­ti­tion tire une émo­tion max­i­male en alter­nant moments intimistes et moments forts.

Il n’y a pas que chez les nobles et les nan­tis qu’on souf­fre d’amour. À l’in­star de Roméo poussé à s’éloign­er de Juli­ette à cause des rival­ités entre les familles, des obsta­cles se dressent aus­si par­mi les hum­bles. Puisant aus­si ses orig­ines dans la pièce de Shake­speare, West Side Sto­ry (1957) dénonce le racisme entre blancs et por­tor­i­cains comme la source du gâchis entre Tony et Maria. Madame But­ter­fly (1905) de Puc­ci­ni, sa descen­dante Miss Saigon (1989) de Bou­blil-Schön­berg, baig­nent dans les mêmes eaux thé­ma­tiques. Ensem­ble, ils dénon­cent le pou­voir destruc­teur de la dif­férence érigée en bar­rière. Le racisme, la haine tuent, et la fleur frag­ile de l’amour n’y résiste pas. Et si l’ex­em­ple trag­ique de ces pro­tag­o­nistes avaient con­tribué à assa­gir les foules ? On peut le penser: au-delà de la Mort, leur sou­venir vit ten­drement dans le coeur de cha­cun de nous.

Et en musique et chan­sons, le mes­sage est encore plus bouleversant
Le drame survient aus­si lorsque l’amour intense s’aven­ture vers des rives incon­nues. Le mau­re Oth­el­lo, dans l’opéra de Ver­di Otel­lo (1887) d’après Shake­speare, est indé­ni­able­ment amoureux de son épouse Des­dé­mone. Mais manip­ulé par l’in­fâme Iago, il en vient à douter de l’hon­nêteté de celle-ci et la tue. S’aperce­vant de la méprise, il ne lui reste qu’à assumer son dés­espoir: La jalousie a accom­pli son oeu­vre néfaste. Du côté de Broad­way, Pas­sion (1994) de Stephen Sond­heim, explore l’é­trange rela­tion d’une femme laide et pas­sion­née qui déclare son amour à un bel offici­er déjà comblé par ailleurs. Sur­pris, ce dernier con­fesse ne jamais avoir con­nu une rela­tion d’une telle inten­sité. La beauté, et l’amour qu’elle inspire, rési­dent non dans l’en­veloppe char­nelle comme on le croit, mais dans les âmes. Malade, la femme laide suc­combe, en ayant mar­qué à jamais son parte­naire. Autres temps, autres lieux : Dans la province française, à Cher­bourg exacte­ment, une jeune femme et un jeune homme auraient aimé vivre sim­ple­ment leur aven­ture. Mais voilà, on est au tour­nant des années 50–60 et lui doit par­tir pour l’ar­mée en Algérie, igno­rant qu’elle est enceinte. L’éloigne­ment et la pré­car­ité con­som­ment une rup­ture qu’ils n’ont pas désirée, mais plutôt subie. Les para­pluies de Cher­bourg (1964 au ciné­ma) de Jacques Demy et Michel Legrand, s’achèvent amère­ment sur le con­stat d’une idylle gâchée entre deux êtres promis l’un à l’autre. Mal­gré toutes leurs ten­ta­tives pour tenir leur promesse, le des­tin leur était con­traire. Face à cet échec regret­table, le spec­ta­teur sort dévasté de l’oc­ca­sion manquée.

La mort les a empêchés de vivre leur amour aus­si longtemps qu’ils l’ont vécue inten­sé­ment. Mais la trace qu’ils lais­sent a valeur de leçon. Roméo et Juli­ette, Tony et Maria, Tris­tan et Yseult : L’ad­ver­sité s’est acharnée à les étouf­fer. Réduits au silence, ces cou­ples trag­iques bril­lent par la beauté de ce qui rassem­ble : l’Amour. Par la même ils dénon­cent la bêtise de ce qui sépare. Leur sac­ri­fice n’a pas été vain car il véhicule le mes­sage de fra­ter­nité et de tolérance comme prélude à une société meilleure. Et en musique et chan­sons, le mes­sage est encore plus bouleversant.