Les Instants Volés (Critique)

0
342

instants-voles-vingtiemeLivret et paroles : Cyrille Garit
Musique : Stève Perrin
Avec Julien Bap­tist, Alex­is Mahi, Lucie Riedinger et Sté­fanie Robert
Piano : Jib­ril Cara­ti­ni Sotto

Mise en scène : Nico­las Guilleminot
Choré­gra­phies : Stéphanie Chat­ton et Loïc Faquet
Cos­tumes : Michel Dussarrat
Scéno­gra­phie : Myr­i­am Dogbe

Résumé : Robin et Mar­i­anne se déclar­ent leur flamme à l’orée d’un bois. Han Solo et la princesse Leïa à bord d’un vais­seau spatial.
Jack et Rose à quelques miles d’un iceberg.
Olive et Pop­eye autour d’une boîte d’épinards. Roméo et Juli­ette du haut d’un balcon.
Max et Lula, eux, vont décou­vrir l’amour dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique. Et après tout, pourquoi pas ? C’est dans cet univers inso­lite que quelque chose de ten­dre va naitre entre eux deux ; là, mal­gré eux et mal­gré le lieu. Une his­toire qui va les trans­porter et les faire espér­er. Et c’est au rythme d’une musique aux accents jazzy et d’électro, au milieu de per­son­nages fan­tasques que Max et Lula vont se décou­vrir l’un l’autre.

Notre avis: Le choix osé du thème, la vio­lence du  jeu, l’al­ter­nance répétée entre inten­sité et légereté, la fébril­ité  per­ma­nente cap­tant le pub­lic jusqu’à l’is­sue du spec­ta­cle… Il y aurait beau­coup de reproches à faire aux Instants Volés, si le résul­tat  n’é­tait pas ce spec­ta­cle poignant, d’une rare qual­ité, que l’on peut  re(découvrir) avec bon­heur au Vingtième Théâtre. Qua­tre ans après sa  présen­ta­tion à Paris, (avec à l’époque Vanes­sa Cail­hol, Philippe  d’Av­il­la et Joseph-Emmanuel Bis­car­di), la pièce musi­cale est de retour,  dans ce plus grand espace, qui lui donne une ampleur sup­plé­men­taire et  per­met une nou­velle mise en scène. For­mi­da­ble d’in­ven­tiv­ité, elle  accom­pa­gne en finesse le spec­ta­cle créé par Cyrille Gar­it. Un spec­ta­cle  hors du com­mun,  qui invite le pub­lic dans l’u­nité psy­chi­a­trique d’un hôpi­tal, « un monde à part », où exis­tent des femmes malades d’ex­is­ter, et rêvent des hommes malades de rêver. Un monde où l’on cache les  esprits tor­turés et les âmes désori­en­tées… Choi­sis­sant délibéré­ment de mon­tr­er cette folie, Cyrille Gar­it en a fait ‑intel­ligem­ment- le cadre  de son his­toire, où la dépres­sive Lula croise le bipo­laire Max.  Enfer­més entre qua­tre murs et pris­on­niers de leur symp­tômes, les deux  jeunes vont s’ap­privois­er, se venir en aide, se don­ner peut-être  mutuelle­ment une rai­son de vivre, par­mi leurs infir­miers, leurs voisins  de cham­bre, et leur envie d’en finir au plus vite. Au fil de leurs  échanges et d’une atti­rance pro­gres­sive, leur soif de lib­erté va  grandir, leur cœur s’ou­vrir, sous la men­ace per­ma­nente d’une évo­lu­tion  de leur trou­ble mental.
Intens­es, poé­tiques et forts, ces Instants Volés sont d’une puis­sance indé­ni­able. Les scènes sont réal­istes sans jamais être  moqueuses ou lar­moy­antes, les per­son­nages et leur car­ac­tère sont  par­faite­ment écrits, l’équili­bre entre humour, grav­ité et méchanceté  bien dosé. En faisant cohab­iter des per­son­nages dont les répliques, les  atti­tudes et le regard sur la mal­adie s’op­posent totale­ment, les  Instants Volés offrent en effet une vision juste et impres­sion­nante de  cet univers hos­pi­tal­ier où la dégénéres­cence (for­cé­ment drôle) des  patients côtoie le détache­ment (indis­pens­able) du per­son­nel hos­pi­tal­ier  et la souf­france dra­ma­tique des jeunes malades. C’est là toute la force  du spec­ta­cle de Cyrille Gar­it, qui tient le pub­lic sous pres­sion pen­dant 1h30. Mais l’ex­cel­lent jeu des qua­tre artistes sur scène est égale­ment  pour beau­coup dans cette réus­site. Tous sont par­ti­c­ulière­ment  con­va­in­cants. Sté­fanie Robert et Alex­is Mahi (dont c’est  l’un des  pre­miers grands rôles sur scène) sont imprégnés de folie, Julien Bap­tist parvient à don­ner une vraie per­son­nal­ité à cha­cun de ses rôles, quant à Lucie Riedinger, elle se révèle incroy­able comé­di­enne. Comme un  exu­toire dans ce cadre anx­iogène, le pub­lic la décou­vre notam­ment en  art-thérapeute déli­rante, ou en improb­a­ble nymphomane. Mélange  d’élec­tro, de piano et de sonorités futur­istes, la musique signée Stève  Per­rin s’adapte aux séquences.  Régulière­ment présente en fond, elle  con­tribue encore davan­tage, avec les jeux de lumière et la scéno­gra­phie  poé­tique à plonger les spec­ta­teurs dans ce réc­it pas comme les autres, où la douceur des âmes tente de se débat­tre pour pren­dre le dessus.
Avec des rires, des larmes, de la ten­sion, des cris, du stress, de la  vio­lence, de l’amour et quelques rêves à dessin­er… les Instants Volés  sont un superbe con­den­sé d’é­mo­tions, dont on ne ressort pas indif­férent. Le spec­ta­cle bous­cule ‑t-il nos petites vies calmes et rangées? Sûre­ment, et c’est bien là le seul reproche que l’on pour­ra lui faire.