Les Enfants terribles (Critique)

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Les Enfants terriblesOpéra de Philip Glass.
D’après le roman de Jean Cocteau.
Direc­tion musi­cale : Emmanuel Olivi­er.
Mise en scène : Stéphane Vérité.
Avec les chanteurs : Guil­laume Andrieux, Chloé Briot, Amaya Dominguez, Olivi­er Dumait.
Pianos : Anne-Céline Bar­rère, Nico­laï Maslenko, Emmanuel Olivi­er.
Adap­ta­tion : Susan Mar­shall, Philip Glass. Scéno­gra­phie et lumières : Stéphane Vérité. Cos­tumes : Hervé Poey­domenge. Con­cep­tion des images numériques : Romain Sos­so, Stéphane Vérité. Pro­duc­tion des images : Romain Sos­so.
Nou­velle pro­duc­tion.

Une boule de neige tran­chante lancée un soir de bataille, une som­bre boule de poi­son : deux météores ful­gu­rants enfer­ment l’his­toire du frère et de la sœur, et de ceux qui auront l’im­pru­dence de les aimer. Qua­tre per­son­nages qui se prê­tent à un jeu cru­el et sérieux, dont nul ne sor­ti­ra indemne… Car pour Élis­a­beth et Paul, la vie peut se per­dre au jeu, le jeu mys­térieux auquel ils se livrent chaque soir dans leur cham­bre. Dans cette cham­bre mou­vante, le monde tient tout entier : on y con­stitue un tré­sor jamais achevé, on s’emporte la bouche avec des écreviss­es, on s’embaume dans des cou­ver­tures pour un voy­age sans retour… Une cara­pace, où l’on vit en vase clos, « en ther­mos », et où les rêves pro­lifèrent comme des mal­adies mortelles… D’une tem­pête de neige aux espaces infi­nis du rêve, les machi­na­tions se déclenchent, les com­plots s’échafau­dent, au rythme des archi­tec­tures de Glass, ténues et sans lim­ites, déli­cates et obstinées…
De Jean Cocteau, Philip Glass a égale­ment mis en musique Orphée et La Belle et la Bête ; il a conçu ces Enfants ter­ri­bles comme un « dance opera » pour qua­tre chanteurs et trois pianos. Longtemps col­lab­o­ra­teur de la choré­graphe Car­lot­ta Ike­da, fig­ure légendaire du buto, Stéphane Vérité a choisi de ren­forcer la sim­plic­ité du jeu pour mieux l’op­pos­er à la fan­tas­magorie du rêve : « Autant le jeu des inter­prètes sera dans la retenue, autant la scéno­gra­phie jouera avec le mer­veilleux et la grande illu­sion. » Pour mieux représen­ter cette tragédie de l’in­no­cence, il a fait con­fi­ance à de jeunes chanteurs qui ont tous l’âge de leurs rôles.

Notre avis :

On pour­rait a pri­ori s’interroger sur l’adéquation entre le style dit min­i­mal­iste de Philip Glass et l’univers poé­tique et mul­ti­forme de Jean Cocteau. Mais, sur le vif, on goûte immé­di­ate­ment et sans réserve à l’adéquation entre une musique, répéti­tive en apparence mais dont les sub­tiles trans­for­ma­tions, le car­ac­tère lanci­nant et obstiné, le rythme martelé (la par­ti­tion est écrite pour trois pianos), les arrêts brusques et les emporte­ments inat­ten­dus accom­pa­g­nent la pro­gres­sion dra­ma­tique et lui instil­lent une inex­ora­bil­ité suf­fo­cante, et un texte qui gagne à être chan­té par des voix d’opéra qui soulig­nent sa force, sa cru­dité, son lyrisme et son car­ac­tère extrême (de même que chez Debussy ou Poulenc, la prosodie ordi­naire d’une langue française de tous les jours peut se retrou­ver tein­tée de mys­tère ou de spir­i­tu­al­ité).

La scéno­gra­phie de Stéphane Vérité main­tient le spec­ta­teur dans une atmo­sphère à mi-chemin entre inquié­tante illu­sion et réal­ité extra­or­di­naire. Pro­jetées en fond de scène, des images numériques ani­mées, d’une remar­quable beauté, instal­lent une féerie onirique d’une étrange lenteur hiver­nale, annon­cent la folie ou soulig­nent la con­di­tion qua­si car­cérale de cette cham­bre d’enfants si sin­gulière, tout comme les couleurs de neige, neu­tres ou névro­tiques, et les tableaux ani­més de la scène du som­nam­bu­lisme de Paul et du mariage d’Elisabeth.

Les qua­tre chanteurs bril­lent tous par leur jeu juste et sans excès, leur voix sonores et tou­jours vibrantes (et ce, mal­gré une par­ti­tion ten­due) et par une dic­tion du français irréprochable. Chloé Briot dérive déli­cieuse­ment de l’état d’enfant mi-joueuse mi-boudeuse à celui de femme manip­u­la­trice. Guil­laume Andrieux traîne son pyja­ma avec le mal d’être d’un ado­les­cent con­damné. Amaya Dominguez se fond dans le per­son­nage de la docile Agathe qui se laisse étouf­fer par le cou­ple infer­nal, tout comme le Gérard d’Olivier Dumait, dont, par ailleurs, la nar­ra­tion est impec­ca­ble de bout en bout. Égale­ment admirables les trois pianistes qui exé­cu­tent la par­ti­tion avec pré­ci­sion et mor­dant.

On sort de ce spec­ta­cle fasciné par l’idéale sym­biose entre texte, musique, inter­pré­ta­tion et mise en scène, totale­ment hyp­no­tisé, boulever­sé, comme giflé en pleines tripes, comme Paul par la boule de neige de Darge­los.