Lee Blakeley, metteur en scène de A Little Night Music

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Lee Blakeley
Lee Blake­ley

Lee Blake­ley, vous êtes avant tout met­teur en scène d’opéras. A Lit­tle Night Music est-elle votre pre­mière comédie musi­cale ? Com­ment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
C’est ma pre­mière comédie musi­cale dans un cadre pro­fes­sion­nel. J’ai mis en scène ma pre­mière comédie musi­cale quand j’é­tais étu­di­ant et c’é­tait Gigi. C’est prob­a­ble­ment pour ça que j’ai eu l’idée de deman­der à Leslie Caron de jouer Mme Arm­feldt ! (rires) On m’a pro­posé ce pro­jet il y a quelques années, j’ai été très sur­pris qu’on m’in­vite à Paris pour ren­con­tr­er M. Choplin [NDLR : directeur du Théâtre du Châtelet]. Il avait enten­du par­ler de mon tra­vail. Tout s’est fait très vite, c’é­tait une réelle surprise.
J’ai déjà mis en scène des grandes opérettes comme La Veuve Joyeuse, Die Fle­d­er­maus. Je sup­pose que  l’opérette et la comédie musi­cale ont des formes rel­a­tive­ment proches, et par­ti­c­ulière­ment dans A Lit­tle Night Music qui est une ré-inter­pré­ta­tion de l’opérette moderne.
Je suis très con­tent de pou­voir tra­vailler dans le musi­cal et dans l’opéra. Je ne vois pas de sépa­ra­tion entre les deux : au final, on tra­vaille avec un matériel dra­ma­tique. Mes mis­es en scène d’opéra sont con­cen­trées sur la nar­ra­tion, la dra­maturgie, les per­son­nages, dans ce sens-là, c’est donc très proche du monde du musi­cal. Il faut tou­jours garder en tête qu’on com­mu­nique avec un pub­lic, qu’on doit le touch­er, et qu’on racon­te une histoire.

Quels types de musi­cals aimez-vous ?
Je suis très éclec­tique. J’adore Kan­der et Ebb : dra­ma­tique­ment et musi­cale­ment, tout est extrême­ment bien util­isé. On n’a pas le sen­ti­ment de superflu.
J’aime aus­si beau­coup les musi­cals de Rodgers et Hart, comme Pal Joey. Les lyrics de Hart sont moins roman­tiques, plus som­bres et c’est ça qui m’intéresse.
J’aime aus­si les grands spec­ta­cles : Le Fan­tôme de l’Opéra, Les Mis­érables. J’ai hâte de voir Love Nev­er Dies [NDLR : la suite du Fan­tôme de l’Opéra]. Je pense que ça sera intéres­sant. Je suis donc très éclectique !
Et puis bien sûr, je suis un grand fan de Sond­heim et je suis com­plète­ment ter­ror­isé à l’idée qu’il vienne à Paris voir le spec­ta­cle. On espère tous qu’on sert son œuvre dans le bon sens et qu’il sera heureux avec ce qu’on a fait !

Qu’aimez-vous à pro­pos de Sondheim ?
Il est à la fois paroli­er et com­pos­i­teur, ce qui fait que tout est extrême­ment bien placé, bien choisi. Il n’y a pas de com­pro­mis dans la musique et le texte. Il ne met pas une pri­or­ité sur la musique ou sur le texte. Ils ont une part égale.
A Lit­tle Night Music est excep­tion­nel dans le sens où on est sans cesse con­fron­té au monde intérieur des per­son­nages. Dans beau­coup de musi­cals, les per­son­nages se chantent des chan­sons aux uns aux autres. Mais ici, même dans un duo ou un trio, on voit ce qui se passe à l’in­térieur de leurs pen­sées. Le fait de se plonger ain­si dans leur psy­cholo­gie vous donne un espace pour jouer. La matière avec laque­lle on tra­vaille est géniale, donc, en tant que met­teur en scène, ça vous aide énor­mé­ment. Quand on a des œuvres « mineures » ou qui n’ont pas marché, on se dit qu’on peut les aider, trou­ver un angle pour les abor­der. Avec Sond­heim, mon tra­vail est juste de laiss­er l’œu­vre s’ex­primer, de la présen­ter de la façon la plus hon­nête. C’est telle­ment bien écrit qu’on n’a pas besoin de la réin­ter­préter ! C’est une vraie joie.

Avez-vous un musi­cal favori chez Sondheim ?
(longs rires) Je vais être diplo­mate. Il change de forme à chaque fois. Ce n’est pas comme les musi­cals de Rodgers et Ham­mer­stein qui reposent sur un même for­mat. Par exem­ple, avec Com­pa­ny, Sond­heim a réin­ven­té la forme et trans­for­mé notre per­cep­tion du musi­cal. A Lit­tle Night Music nous emmène ailleurs, dans une pas­tiche d’opérette, Sweeney Todd est plus opéra­tique… Ils sont tous telle­ment incroy­able­ment dif­férents qu’il faut con­sid­ér­er leurs pro­pres mérites.
Un de mes musi­cals préférés est Gyp­sy dont il a écrit les paroles… ce qui ne veut pas dire que je préfère ses paroles à  sa musique. Mais Gyp­sy est le musi­cal des musi­cals. Avec toutes ses références au monde du spec­ta­cle, les gens de théâtre aiment tous Gyp­sy.
Mais je dois dire que j’adore A Lit­tle Night Music pour la richesse et la var­iété des per­son­nages, la gamme des émo­tions humaines, la com­plex­ité qui tra­verse la pièce du début à la fin. Enfin, j’adore la par­ti­tion de Sweeney Todd : c’est un chef d’oeuvre.

Com­ment décririez-vous votre mise en scène de  A Lit­tle Night Music ?
Grande ! (rires)

Pas plus grande que les mis­es en scène d’opéra dont vous avez l’habitude ?
En fait, il ne faut pas faire grand juste pour faire grand. Ici, au Châtelet, on me donne l’op­por­tu­nité de m’a­muser avec un clas­sique du musi­cal et lui don­ner le traite­ment qu’il mérite. Et on peut le faire dans ce type de théâtre car il peut soutenir ce genre de pro­duc­tion. Actuelle­ment, le théâtre musi­cal souf­fre légère­ment du syn­drome : « on peut faire ça pour moins d’ar­gent ». On perd la qual­ité de la musique en réduisant les orches­tra­tions, et les gens qui décou­vrent une œuvre pour la pre­mière fois ne savent pas for­cé­ment que telle par­tie aurait dû être jouée par un haut­bois plutôt qu’un vio­lon, par exem­ple. Ici, on a la pos­si­bil­ité de jouer la musique telle qu’elle a été écrite. Je sais donc que la musique va être riche, pleine. Et donc visuelle­ment, ça doit suivre.
Nous sommes par­tis du matériel orig­i­nal, nous avons revu le film de Bergman, nous avons picoré des choses ici et là sans pour autant en être esclaves, car Stephen Sond­heim et Hugh Wheel­er [NDRL : auteur du livret] n’en étaient pas esclaves eux-mêmes.
Je suis très intéressé par les deux univers très dif­férents des deux actes. J’ai vrai­ment voulu met­tre l’ac­cent sur ça au niveau visuel, avec les créa­teurs de décors et de cos­tumes. Le pre­mier acte, ce sont des intérieurs : des cham­bres, des théâtres et encore des cham­bres. Au deux­ième acte, nous allons à la cam­pagne et là, l’e­space s’ou­vre, et tout est pos­si­ble. Sur cette pro­duc­tion, nous avons tra­vail­lé afin que ces deux univers con­trastent et qu’on n’ait pas l’im­pres­sion d’être tout le temps dans le même endroit. Il y a donc des moments de réelle intim­ité mais égale­ment, dans la grande tra­di­tion du musi­cal, il y a des moments de grand spec­ta­cle. On essaie de faire  en sorte que les grands numéros ne survi­en­nent pas de façon inopinée mais que tout soit connecté.

Vous avez une dis­tri­b­u­tion très éclec­tique, avec des artistes qui vien­nent du lyrique, du musi­cal, ou encore Leslie Caron qui vient…
… du Par­adis ! (rires)

Com­ment la dis­tri­b­u­tion s’est-elle faite ? Com­ment fonc­tionne-t-elle ensemble ?
Quand le Châtelet m’a demandé de faire la mise en scène, ils m’ont dit qu’ils voulaient Lam­bert Wil­son dans le rôle de Fred­erik, j’ai dit : très bien, cast­ing mag­nifique. Puis, on a tra­vail­lé étroite­ment pour le reste de la dis­tri­b­u­tion. Pour Mme Arm­feldt, je me dis­ais : c’est une cour­tisane sur ses vieux jours, qui repense à son passé.  Et puis, on sait que Mme Arm­feldt a eu un passé glo­rieux, et Leslie aus­si. Et je ne voy­ais pas qui d’autre que Leslie pou­vait com­pren­dre cette tra­di­tion du théâtre musi­cal. On l’a con­tac­tée et elle a dit oui !
Ensuite, il faut équili­br­er l’u­nivers sonore. Le quin­tette est le lien entre le pub­lic et l’his­toire et il chante une par­ti­tion très com­plexe. Je voulais donc de très bons chanteur lyriques qui puis­sent jouer la comédie égale­ment. Le mélange de leurs voix porte le spec­ta­cle vers cette qual­ité proche de l’opérette.
Quant à Gre­ta Scac­chi dans le rôle de Désirée, elle peut chanter, elle ne se con­tente pas de par­ler. Son « Send In The Clowns » n’est pas lyrique, mais il est très sincère.
Et puis, il y a Petra [NDRL : la ser­vante] qui a son pro­pre univers musi­cal. Nous avons donc choisi Francesca Jack­son qui vient du théâtre musi­cal.  Son approche tech­nique est com­plète­ment différente.
Et tout ça coex­iste très bien car il y a l’u­nivers ter­rien de Petra, celui, aérien, clas­sique, du quin­tette, et il y a les acteurs. Cela donne la notion de class­es qui existe dans la pièce, cela ajoute une richesse qu’on n’au­rait pas eue si on n’avait choisi que des chanteurs lyriques. Il ne faut surtout pas oubli­er que dans le théâtre musi­cal, il faut avoir des comé­di­ens ! La pri­or­ité n’est pas tou­jours la beauté de la voix, ce qui compte c’est la com­mu­ni­ca­tion et racon­ter l’histoire.

N’est-ce pas frus­trant de ne jouer que six représentations ?
Si ! (rires) En même temps, je com­prends : c’est une œuvre qui ne fait pas encore par­tie du réper­toire. Je trou­ve ça très courageux de la part de M. Choplin de la présen­ter au pub­lic parisien, mais il faut penser aus­si en ter­mes com­mer­ci­aux : il vaut donc mieux com­mencer par six ! Et si vous désirez plus, nous revien­drons peut-être plus tard ! Qui sait ? La pro­duc­tion existe maintenant.
De toute façon, que vous mon­tiez un spec­ta­cle pour une représen­ta­tion ou pour un an, vous voulez qu’il soit le meilleur pos­si­ble. Pour moi, c’est la même somme de tra­vail au départ, et ce tra­vail s’achève le soir de la première.

Est-ce votre pre­mière mise en scène à Paris ? Et qu’at­ten­dez-vous du pub­lic parisien ?
Hon­nête­ment, je ne sais pas. Nous avons fait des choix « chics et sophis­tiqués » et c’est la répu­ta­tion que les Parisiens ont ! C’est élé­gant, j’e­spère que ça trou­vera un écho ici.
Et puis, il y a cette idée, en Angleterre, que les Français n’ai­ment pas la comédie musi­cale. Je ne pense pas que ce soit vrai. Quand on voit ce qu’a pro­posé le Châtelet : West Side Sto­ry, The Sound of Music, on a l’im­pres­sion qu’il y a une soif de musi­cals. Je vois des affich­es du Roi Lion dans toute la ville… Je crois qu’il y a ici une réelle pas­sion pour ce genre.