Le nu dans le théâtre musical — Quand le théâtre musical se dévoile…

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John Barrowman dans une tournée anglaise de Hair ©DR
John Bar­row­man dans une tournée anglaise de Hair ©DR

Dans le théâtre prim­i­tif antique, les exhi­bi­tions étaient une des lois fon­da­men­tales de la mise en scène sacrée et théâ­trale. C’est pour se con­former à cette tra­di­tion ances­trale que Cléopâtre, amie des arts, posait com­plète­ment nue. Les spec­ta­cles de nu, très répan­dus sous les Républiques grecque et romaine et sous l’Em­pire romain, furent ensuite inter­dits par Jus­tinien. Il oblig­ea les mimes, les funam­bules et les acro­bates à porter un caleçon. La nudité fut pro­scrite pen­dant plusieurs siè­cles de la scène. C’est au XIXe siè­cle que fleurirent à nou­veau les pièces où les comé­di­ennes se dévêtaient.

Le spec­ta­cle était par­fois dans la salle. À l’Opéra, une mar­quise dont l’His­toire a préféré oubli­er le nom, avait par­ié de se mon­tr­er au bord de sa loge en cos­tume d’Eve. Elle arri­va emmi­tou­flée dans un large man­teau de four­rure et se plaça debout au pre­mier rang. Elle apparut com­plète­ment nue aux yeux du pub­lic ébahi puis remit son vête­ment et gagna pré­cipi­ta­m­ment sa voiture avant que la police n’ait eu le temps d’in­ter­venir. Un scan­dale que le tout-Paris gar­da longtemps à l’esprit.

Le nu politique
La nudité s’est appar­en­tée dans les années soix­ante à un com­bat poli­tique. « Expos­er son anatomie, se mon­tr­er à l’é­tat de nature, est un acte poli­tique qui oppose la vie char­nelle libre aux struc­tures répres­sives de la société. La nudité est dès lors assim­ilée à une tech­nique de con­tes­ta­tion rad­i­cale » explique André Coutin dans son ouvrage : His­toire d’Ô Cal­cut­ta, le roman des années nues (Édi­tions Bal­land, 1970). La pre­mière ver­sion de Hair était ain­si conçue comme une révolte con­tre le Théâtre Musi­cal. Elle était dépourvue d’in­trigue et les événe­ments se suiv­aient sans suite logique. La ver­sion ultérieure de cette comédie musi­cale accen­tua cet aspect sub­ver­sif. Les comé­di­ens appa­rais­saient nus à la fin du pre­mier acte. Ils célébraient les retrou­vailles de l’être humain avec la nature. Cette séquence, très forte­ment médi­atisée, a stupé­fié le pub­lic. Pour­tant, cette expo­si­tion de corps nus aurait dû met­tre moins mal à l’aise les spec­ta­teurs de l’époque que plusieurs chan­sons aux paroles très crues. Dans « Sodomy », Woof fait l’éloge de cer­taines pra­tiques sex­uelles tan­dis que Claude glo­ri­fie son corps dans « I got life ». Quant à « White Boys », un trio de jeunes filles par­o­die les Supremes et évoque la réac­tion de l’or­dre établi par rap­port aux pra­tiques sex­uelles interraciales.

Par la suite, Ken­neth Tynan mon­ta Oh Cal­cut­ta! à l’E­den The­atre situé à l’orée de Green­wich Vil­lage. Il avait demandé à Camille-Clo­vis Trouille l’au­tori­sa­tion de pro­jeter son tableau « Oh Cal­cut­ta! Cal­cut­ta! » sur le rideau de scène du théâtre. L’artiste français avait peint une odal­isque qui tourne le dos pour mieux expos­er sa croupe dénudée. Cette toile était non seule­ment un hom­mage à une Indi­enne que le pein­tre avait ren­con­tré dans sa jeunesse mais un jeu de mot évo­quant la par­tie de l’anatomie représen­tée. Les spec­ta­teurs new-yorkais n’ont pas tou­jours com­pris ce calem­bour et se demandaient pourquoi ce spec­ta­cle éro­tique por­tait le nom d’une ville indi­enne. Tynan souhaitait faire grimper la révo­lu­tion sex­uelle sur les tréteaux du théâtre bour­geois. Il invi­tait les spec­ta­teurs à laiss­er leurs préjugés au ves­ti­aire. Dix acteurs jouaient et dan­saient nus. Ils sim­u­laient les gestes de l’acte sex­uel. Cette série de sketch­es éro­tiques avaient notam­ment été écrits par Samuel Beck­ett, Dan Green­burg, auteur de comédies à suc­cès, et John Lennon mais l’ap­port de chaque auteur était lais­sé délibéré­ment dans l’anony­mat. Un inspecteur de la brigade des moeurs de New York était présent dans la salle : afin que la police n’in­ter­vi­enne pas, il avait été décidé avec les comé­di­ens que les par­ties les plus intimes de leurs corps n’en­tr­eraient jamais en con­tact. La dis­tance régle­men­taire qui devait sépar­er les comé­di­ens avait été fixée à l’é­pais­seur de trois kleenex! Léo Sauvage, le cor­re­spon­dant per­ma­nent du Figaro, avait alors déclaré que « l’avenir du nou­veau théâtre se joue au mil­limètre près ». Avant la pre­mière, les cri­tiques s’é­taient demandées si Oh Cal­cut­ta! serait plus scan­daleux que Che. Cette pièce avait été écrite en hom­mage à Che Gue­vara. Le prési­dent des États-Unis, vêtu du seul haut-de-forme étoilé de l’On­cle Sam et le révo­lu­tion­naire, égale­ment nu, pra­ti­quaient en scène la sodomie et la fel­la­tion. Cette pièce était présen­tée par son auteur comme un pam­phlet poli­tique mais son argu­ment pub­lic­i­taire était très vendeur : pour la pre­mière fois, la salle pou­vait assis­ter à un accou­ple­ment authen­tique entre comé­di­ens. Cette pièce très scan­daleuse fut sus­pendue après la générale. Oh Cal­cut­ta! fit tout de même appa­raître Hair comme une revue de patron­age et fut vive­ment cri­tiqué. La vul­gar­ité des sketch­es fut dénon­cée. André Coutin analyse les raisons de ces attaques : « dans notre société, le corps humain peut être métaphore poli­tique ou argu­ment de vente mais il n’a pas le droit d’avoir son lan­gage pro­pre et d’être lui-même un moyen de libre expres­sion. » C’est pour­tant grâce à Oh Cal­cut­ta! que le théâtre améri­cain gagna à New York la bataille de la pro­hi­bi­tion et réus­sit à prou­ver au pub­lic que tout peut être mon­tré. Cette véri­ta­ble « sex­plo­sion » théâ­trale venue des États-Unis se propagea en Europe où furent présen­tées des pro­duc­tions locales de Hair et de Oh Cal­cut­ta!.

Le nu naturel
Autre temps, autres moeurs. Aujour­d’hui, le nu est plus facile­ment admis sur scène et revêt des formes var­iées. Les acteurs peu­vent dévoil­er inté­grale­ment ou non leur anatomie. Les lycéens de Grease, Mau­reen dans Rent et un pris­on­nier dans Kiss of the Spi­der woman pra­tiquent le moon­ing : ils révè­lent leur « lune » sans aucun complexe.

À présent, les comé­di­ens ont la pos­si­bil­ité de jouer et de chanter en tenue d’Adam sans que le spec­ta­cle ne soit frap­pé d’in­ter­dic­tion. Naked Boys Singing!, qui a été orig­inelle­ment présen­té par The Cel­e­bra­tion The­atre à Los Ange­les, se joue depuis le 2 juil­let 1999 à l’Ac­tor’s Play­house dans Green­wich Vil­lage. Treize auteurs sig­nent les seize chan­sons de cette comédie musi­cale dépouil­lée. Sur scène, huit comé­di­ens célèbrent la splen­deur de la nudité mas­cu­line. Ils ont pour tout accom­pa­g­ne­ment musi­cal un pianiste. Le pre­mier morceau « Gra­tu­itous Nudi­ty » donne le ton : il s’ag­it pour les comé­di­ens de se débar­rass­er de leurs inhi­bi­tions. Et il n’est nulle­ment ques­tion de cho­quer. Comme l’af­firme la chan­son « Win­dow to the Soul », les comé­di­ens ont pris con­science que la nudité est une autre fenêtre sur l’âme. Les numéros sont dans leur ensem­ble comique. La chan­son « Mus­cle Addic­tion » relate l’am­biance des salles des sports, celle inti­t­ulée « Bliss of a Bris » traite sur un mode amusé de la cir­con­ci­sion. Cer­tains morceaux sont émou­vants : une bal­lade est dédiée à une per­son­ne décédée du sida. Après l’en­tracte, un des comé­di­ens s’adresse aux spec­ta­teurs et se plaît à leur deman­der s’ils ne sont pas mal à l’aise d’être habil­lés face aux comé­di­ens. Quelqu’un souhait­erait-il se join­dre à eux? Un bon moyen de réalis­er que le nu est le cos­tume le plus dif­fi­cile à porter puisque per­son­ne n’ose se mêler à la troupe.

Quant à The Full Mon­ty, cette comédie créée par David Yazbek et Ter­rence McNal­ly se joue depuis le 26 sep­tem­bre 2000 à l’Eu­gene O’Neill The­atre de New York. Dans cette ver­sion musi­cale du film éponyme de 1997, les six mineurs au chô­mage ne vien­nent pas de Sheffield en Angleterre mais de la ville améri­caine Buf­fa­lo. Afin de gag­n­er leur vie, ils déci­dent de faire un show de strip-tease. Grisées, les femmes les encour­a­gent à tout révéler de leur anatomie. Cette dernière créa­tion dévêtue est un spec­ta­cle des­tiné à toute la famille.

À l’in­star d’An­dré Coutin, ne pour­rions-nous pas sup­pos­er que « ce que l’on sug­gère et qui est inter­dit n’est-il pas, décidé­ment, plus exci­tant que ce que l’on étale sans restriction? »