Le cinéma musical des années 2000 — De toutes les couleurs et dans toutes les langues !

0
376

On avait l’im­pres­sion que le ciné­ma musi­cal végé­tait. Il sem­blerait plutôt qu’il ait fait feu de tout bois quand on observe des suc­cès publics récents comme Dancer in the dark, Moulin Rouge ou Accords et désac­cords. Comme les autres films musi­caux de notre époque, ces affich­es à grands reten­tisse­ments provi­en­nent d’ini­tia­tives dis­per­sées. Il n’y a plus de stu­dios spé­cial­isés façon MGM à Hol­ly­wood. Le point com­mun de tous ces films réside dans l’hom­mage appuyé à un âge d’or admiré (1930–1960). Dans Dancer in the dark, la jeune Sel­ma (inter­prétée par la chanteuse Björk égale­ment créa­trice des chan­sons) perd la vue et s’ac­croche comme à une bouée aux chan­sons de The Sound of Music (La Mélodie du Bon­heur) un clas­sique du genre. Sel­ma per­son­ni­fie l’ad­mi­ra­tion per­sis­tante du pub­lic pour ce ciné­ma don­né pour mort mais tou­jours vivant dans les coeurs. Quant à Moulin Rouge, son réal­isa­teur imag­ine ce qu’au­rait pu être l’âge d’or avec les chan­sons d’au­jour­d’hui : auda­cieux et kitsch, bril­lant et bour­sou­flé, entre bon et mau­vais goût. Mais les excen­tric­ités revendiquées font par­tie du genre. Traité comme un film sur la musique, Accords et désac­cords s’in­téresse de son côté à une page de l’his­toire du jazz. Ce genre est admiré par le réal­isa­teur Woody Allen autant que la comédie musi­cale si typ­ique de sa ville préférée New-York (rap­pelons-nous de son très réus­si Every­one says I love you). Ces films fonc­tion­nent donc comme un rap­pel dis­tan­cié aux meilleurs sou­venirs. Ils évo­quent pour les réal­isa­teurs de ces films la manière de faire d’alors mêlée au goût du jour. Pour les plus jeunes, ils con­stituent une invi­ta­tion vers le mag­nifique cat­a­logue de la grande époque. Pour tous, ils rap­pel­lent la joie intense et si dif­fi­cile à restituer dans un autre genre que pro­cure un bon film musical.

Avec ces pre­mières affich­es, nous avions affaire à la par­tie émergée de l’ice­berg. Il y a eu d’autres approches inno­vantes de la matière musi­cale au ciné­ma. La pre­mière d’en­tre elles est de par­ler des couliss­es du spec­ta­cle musi­cal, comme l’avait fait Sin­gin’ in the rain (1954), mais sur un ton plus réal­iste. Le grand film récent venu de Hol­ly­wood et passé qua­si­ment inaperçu est Presque Célèbre (Almost Famous) de Cameron Crowe. Le réal­isa­teur revient sur sa pro­pre ado­les­cence vouée à l’ad­mi­ra­tion des groupes de rock/pop durant les années 70. Cette pas­sion l’a amené à col­la­bor­er pour le célèbre mag­a­zine de pop-music Rolling Stone. Le film évoque ces années spé­ciales durant lesquelles l’ado­les­cent devient adulte, en même temps que la musique pop vit ses derniers instants d’ar­ti­sanat, avant le grand saut de l’in­dus­trie dom­inée par de gross­es com­pag­nies de com­mu­ni­ca­tion. L’in­tel­li­gence du traite­ment rend le film émou­vant et pas­sion­nant. Tou­jours dans les couliss­es mais cette fois au XIXe siè­cle, Top­sy Turvy s’in­téresse à la col­lab­o­ra­tion du tan­dem Gilbert & Sul­li­van, créa­teurs célébrés d’opérettes out­re-manche et fêtés comme Offen­bach en France. Dans un tout autre style, Spinal Tap (This is Spinal Tap ? 1984 aux USA) a fini par sor­tir en salles en France. Longtemps con­finé au bon soin du bouche-à-oreille par­mi quelques ini­tiés, ce film améri­cain a la forme d’un rock-umen­taire (doc­u­men­taire rock). Totale­ment fic­tif en réal­ité, il car­i­ca­ture jusqu’à la moelle un groupe médiocre de hard-rock sur un ton sou­vent comique. Plus pré­cisé­ment, on nav­igue entre ironie et naïveté, avec une indul­gence qui évite de tomber dans le désen­chante­ment. Il en va ain­si de ces films sur la musique, les arts du spec­ta­cle et ses couliss­es. La représen­ta­tion sur scène a des exi­gences énormes et les moyens sont par­fois chich­es. Ce décalage par rap­port à l’im­pact mer­veilleux sur le pub­lic con­stitue une trame de choix pour ces films apparem­ment moins séduisants que la moyenne, mais au con­tenu grat­i­fi­ant pour qui s’en donne la peine.

Quelques nou­veaux films ne sont plus musi­caux au sens de la grande époque. Ils ont cessé d’être polar­isé par le prochain numéro chanté/dansé. Cette forme qui régente toutes les formes de spec­ta­cle musi­cal se voit trans­for­mée par la syn­taxe pro­pre au ciné­ma. La chan­son devient un moyen d’ex­pres­sion par­mi d’autres, mais qui a toute­fois la force de soulign­er jusqu’à l’ex­agéra­tion. Prenons l’ex­em­ple de 8 femmes. Cha­cune de ces femmes est car­ac­térisée par la chan­son qu’elle inter­prète. Ces chan­sons ne fig­u­raient pas dans la pièce de théâtre d’o­rig­ine, elles sont venue jouer la carte de la con­nivence avec la mémoire col­lec­tive du pub­lic. Elles rem­pla­cent avan­tageuse­ment des dia­logues selon le bon adage qu’une brève chan­son vaut mieux qu’un long bavardage. Même chose pour In the mood for love : la bande son apporte une économie de dia­logue et par­ticipe à trans­former la mise en scène en un bal­let amoureux incan­des­cent et para­doxale­ment pla­tonique. Sans la musique, le film deviendrait boi­teux. Le réal­isa­teur chi­nois Wong Kar Wai est con­nu pour bâtir ces films autour de pièces musi­cales qui génèrent et sou­ti­en­nent la dynamique dra­ma­tique. La plus authen­tique forme capa­ble de restituer l’in­ter­pré­ta­tion musi­cale dans sa pureté reste le doc­u­men­taire. Quelques longs-métrages sont venus éclair­er la musique ou la danse, et ses inter­prètes. L’én­ergé­tique Calle 54 revis­ite le jazz lati­no dans le sil­lage de Bue­na Vista Social Club (1998) de Wim Wen­ders. Du côté de la musique clas­sique, l’as­treignant tra­vail du pianiste de con­cert est décrit dans La spi­rale du pianiste. Con­cer­nant la danse et de l’austère for­ma­tion des futures étoiles de l’Opéra de Paris, Nils Tav­ernier a réal­isé Tout près des étoiles. À la fron­tière du film de fic­tion et du doc­u­men­taire, deux films ont exploré la rela­tion forte et dra­ma­tique entre un musi­cien et son entourage : La pianiste et Le pianiste. Qua­si homonymes, ces films n’ont pas de rela­tion entre eux. Le pre­mier explore la rela­tion tumultueuse et per­verse entre une pro­fesseur de piano et son élève. Le sec­ond décrit ? entre autres — l’at­tache­ment que porte un offici­er alle­mand à un pianiste juif men­acé de dépor­ta­tion. Il n’est pas sûr que la musique adoucisse les moeurs, du moins exalte-t-elle les sen­ti­ments humains pour le meilleur, et par­fois pour le pire.

La forme clas­sique des chants/danses enchâssés entre des scènes de dia­logue pour­suit son chemin. Comme au temps de l’âge d’or, Hed­wig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell ou Peines d’amour per­dues de Ken­neth Bran­nagh ont revis­ité le film musi­cal dans sa con­struc­tion clas­sique. Mais ces deux films l’ont fait cha­cun à leur manière : un son mod­erne plutôt dur et élec­trique adap­té du spec­ta­cle off-Broad­way homonyme pour le tour­men­té Hed­wig, les chan­sons rétro de Cole Porter et com­pag­nie du Broad­way des années 1930–40 pour l’adap­ta­tion de Shake­speare. Comme quoi, la comédie musi­cale pure et dure a encore du souf­fle. Et les nou­velles con­tri­bu­tions venues de l’Ori­ent Proche ou Extrême ne le démen­tiront pas. Coup sur coup sont arrivés sur les écrans Le Chant de la fidèle Chun­hyang (Corée du Sud), Silence … on tourne (Egypte), Lagaan (Inde, sur un match de crick­et !) et Mon­rak Tran­sis­tor (Thaï­lande). Ces films vien­nent enrichir de leur per­son­nal­ité pro­pre le cat­a­logue du film musi­cal inter­na­tion­al. Ils lais­sent entrevoir la richesse des pro­duc­tions locales dont elles sont issues. Pour l’ex­em­ple, citons le ciné­ma de l’Inde surnom­mé Bol­ly­wood (con­trac­tion de Bom­bay et de Hol­ly­wood). Celui-ci est réputé pour son abon­dance, notam­ment dans le genre qui nous intéresse. Toute­fois il garde un aspect idioma­tique qui con­traint le spec­ta­teur européen à quelques efforts d’adap­ta­tion pour en saisir les con­ven­tions. Plus ciblé vers le pub­lic inter­na­tion­al Lagaan est galop d’es­sai que bon nom­bre voudrait voir renouveler.

Dans des reg­istres com­plète­ment dif­férents, le film musi­cal s’ex­pose aus­si à tra­vers l’opéra avec Tosca (réal­isé par Benoît Jaquot d’après l’oeu­vre de Puc­ci­ni). Le com­man­di­taire reste l’indé­fectible pro­mo­teur de l’opéra au ciné­ma Daniel Toscan du Plantier (La Travi­a­ta, Don Gio­van­ni, La Bohème, Car­men… ). Par la grâce des chanteurs aux physiques dignes de Hol­ly­wood, le rêve (dis­cutable) d’ini­ti­er le pub­lic du ciné­ma à l’opéra reste vivant. Il s’est pour­suivi avec Callas For­ev­er de Fran­co Zef­firelli sur la célèbre can­ta­trice Maria Callas. Ces films sont exigeants, ils ont pour eux une démarche courageuse dans des temps où la facil­ité est ten­tante. Mais l’im­pact sur le pub­lic du ciné­ma, qui n’est pas for­cé­ment celui de la musique clas­sique, reste étroit. Du côté du coeur de cible du ciné­ma, les ado­les­cents ont droit à des films dont leurs chanteuses préférées sont les vedettes: Mari­ah Carey dans Glit­ter et Brit­ney Spears dans Cross­roads. N’ou­blions pas que les édi­teurs de dis­ques et les stu­dios de ciné­ma sont aco­quinés dans de grands groupes de com­mu­ni­ca­tion. Ces affich­es n’ont guère plus d’am­bi­tion que de val­oris­er leurs vedettes et leurs dis­ques. Nous lais­serons donc leurs publics respec­tifs juger la qual­ité de leurs presta­tions. Un film avec Eminem, le bad boy du rap améri­cain, sor­ti­ra bien­tôt : titre orig­i­nal 8 mile. En tout état de cause, ces films con­fir­ment la thèse déjà rabâchée qu’avec beau­coup de volon­té, un peu de chance et mal­gré des hand­i­caps en tout genre, on peut s’en sor­tir dans le show-busi­ness. Si la valeur de ces films reste vari­able, ils attes­tent quand même qu’il y a réelle­ment des oreilles atten­tives pour un ciné­ma musi­cal ciblé. Espérons que ses oreilles mûriront pour grossir les rangs d’un ciné­ma ou théâtre musi­cal plus exigeant.

À quelques semaines de la sor­tie de Chica­go prévue pour le 26 févri­er 2003, il y a de nom­breux façons de calmer son impa­tience. Les DVD de films musi­caux foi­son­nent, même sans avoir à remon­ter au siè­cle dernier ! Et puis pour l’a­ma­teur de théâtre musi­cal, de futures adap­ta­tions sur les planch­es telles que celle annon­cée par Elton John pour Bil­ly Elliot promet­tent de beaux moments. Rap­pelons les exem­ples récents de The Pro­duc­ers ou The Full Mon­ty mon­tés à Broad­way. Mort, le ciné­ma musi­cal ? N’en déplaise aux oiseaux de mau­vais augure à courte vue, le pré­ten­du cadavre con­tin­ue à chanter et danser vigoureuse­ment. Les musiques et les choré­gra­phies n’ont pas la même syn­taxe qu’autre­fois, mais pourquoi s’en plaindrait-on alors qu’on nous pro­pose tant de nou­velles beautés savoureuses à découvrir.

Liste des oeu­vres citées (les dates de sor­ties sont les dates françaises)
Année 2000
Accords et désac­cords (Sweet and low­down), réal­isé par Woody Allen.
Dancer in the dark, réal­isé par Lars von Trier.
Spinal Tap (This is Spinal Tap), réal­isé par Rob Reiner.
Top­sy Turvy, réal­isé par Mike Leigh.
In the mood for love, réal­isé par Wong Kar Wai
Calle 54, réal­isé par Fer­nan­do Trueba.
La spi­rale du pianiste, réal­isé par Judith Abitbol.
Le Chant de la fidèle Chun­hyang, réal­isé par Im Kwon-Taek.

Année 2001
Presque célèbre (Almost famous), réal­isé par Cameron Crowe.
Moulin Rouge, réal­isé par Baz Luhrmann.
Tout près des Etoiles, réal­isé par Nils Tavernier.
Hed­wig and the Angry Inch, réal­isé par John Cameron Mitchell.
Peines d’amour per­dues (Love’s labour’s lost), réal­isé par Ken­neth Branagh.
Silence … on tourne, réal­isé par Youssef Chahine.
Tosca, réal­isé par Benoît Jaquot.
La pianiste, réal­isé par Michael Haneke.

Année 2002
8 femmes, réal­isé par François Ozon.
Lagaan, réal­isé par Ashutosh Gowariker.
Mon­rak tran­sis­tor, réal­isé par Pen-ek Ratanaruang.
Callas For­ev­er, réal­isé par Fran­co Zeffirelli
Glit­ter, réal­isé par Vondie Curtis-Hall.
Cross­road, réal­isé par Tam­ra Davis.
Le pianiste, réal­isé par Roman Polanski.

Année 2003 (annon­cés)
Chica­go, réal­isé par Rob Marshall.
8 mile, réal­isé par Cur­tis Hanson.