Lawrence Schulman : sur la piste des enregistrements rares de Judy Garland

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Lawrence Schul­man ©DR

À quand remonte votre intérêt pour la comédie musicale ?
Vous savez,  ma mère a vécu la Grande Dépres­sion des années 1930 comme jeune secré­taire à New York, et elle m’a sou­vent dit qu’elle dépen­sait son dernier sou pour voir Fred Astaire ou Ethel Mer­man à Broad­way. J’ai sûre­ment hérité de sa pas­sion. Moi, j’ai eu soix­ante ans en 2010, et je suis de la généra­tion améri­caine pour qui la comédie musi­cale exis­tait à tra­vers les films clas­siques qui pas­saient à la télévi­sion, déjà bien présente dans les années 1950 aux Etats-Unis.  Bien que new-yorkais, ma sit­u­a­tion famil­iale ne nous per­me­t­tait pas d’aller voir des pièces, comédies musi­cales ou autres, à Broad­way, mais la télévi­sion était une porte ouverte pour appren­dre beau­coup sur les arts. Par exem­ple, je me rap­pelle avoir vu beau­coup de films de Fred Astaire et de Gin­ger Rogers à la RKO à cette époque. Quant à Judy Gar­land,  je ne peux pas vous don­ner un moment exact où le jeune garçon que je fus l’a décou­verte, mais j’ai le sou­venir de m’être levé par­fois à trois heures du matin pour regarder The Late, Late, Late Show à la télévi­sion, où pas­saient des films de jeunesse de Gar­land, autrement invis­i­bles,  tels Pigskin Parade ou Every­body sing.  J’ai aus­si des sou­venirs de la sor­tie en 1963 du dernier film qu’elle ait tourné, I could go on singing. Je me sou­viens d’avoir cou­ru le voir au ciné­ma l’Allerton dans le Bronx, où je suis né. Gar­land n’était plus la grande vedette de l’écran qu’elle fut dans les années 1930, 1940 et 1950, et ce dernier film fut un bide, mais j’ai cou­ru quand même le voir sur grand écran. On était peu dans la salle, et le film, bien qu’intéressant, n’est pas un chef d’œuvre. Mais, là j’étais, presque seul dans l’Allerton à l’âge de treize ans.

The Aller­ton, The Bronx en 1927 ©DR

Je me sou­viens aus­si de ses presta­tions heb­do­madaires d’une heure à la télévi­sion pen­dant la sai­son 1963/1964. Une fois par semaine à 21 heures, juste après le Ed Sul­li­van Show à 20 heures, Gar­land parais­sait dans The Judy Gar­land Show, aujourd’hui disponible inté­grale­ment en DVD. Quelle prouesse, quelle magie, quel moment éphémère, car l’émission fut annulée de la chaîne CBS après une seule sai­son. Ces vingt-six émis­sions sont un petit mir­a­cle à regarder aujourd’hui. Enfin, je ne me sou­viens pas de la sor­tie du dou­ble LP Judy at Carnegie Hall en 1961, mais j’ai dû l’acheter pas très longtemps après sa mise en vente en juil­let 1961. Je pas­sais et repas­sais ce disque légendaire jusqu’à ce que je me rende compte que je l’utilisais comme une béquille émo­tion­nelle. À ce moment, j’ai com­mencé à l’écouter moins, et vivre la vie sans les émo­tions intens­es de Judy Garland.

Que représente pour vous Judy Garland ?
La vie. A son som­met, la vie la tra­ver­sait. Je sais que pour cer­tains elle est une vedette de ciné­ma, ou une bête de scène, mais pour moi il y a des moments lorsqu’elle chante où chaque syl­labe de chaque mot com­porte une charge émo­tion­nelle si riche qu’elle vous trans­porte dans un espace per­son­nel – pour elle et pour nous – qui vous rend meilleur. Sa voix était comme une flèche qui vous transperce, qui vous réveille du quo­ti­di­en, comme un pre­mier amour qui rend le temps impor­tant, lourd de sig­ni­fi­ca­tion. Elle don­nait un sens à la vie, rendait l’ordinaire extraordinaire.

Maque­tte enreg­istrée chez Dec­ca le 29 mars 1935 ©DR

Com­ment s’est déroulé votre tra­vail pour rassem­bler ces titres de Judy Garland ?

Au départ, j’ai tout sim­ple­ment demandé à John Sted­man, le fon­da­teur et patron de JSP Records, s’il était d’accord pour faire une com­pi­la­tion de titres provenant de la radio, la scène et le ciné­ma, et il a tout de suite dit oui. Ces raretés devaient provenir de ma pro­pre col­lec­tion, ain­si que celles d’autres col­lec­tion­neurs autour du monde. Mais, j’ai tout de suite pen­sé que je pour­rais essay­er d’inclure les maque­ttes inédites que Gar­land avait faites chez Dec­ca Records en 1935. Je devais don­ner une con­férence à leur sujet en 2008, et j’avais demandé à la pro­prié­taire des dis­ques le droit d’utiliser un court extrait de chaque face. Il faut se rap­pel­er qu’à cette époque per­son­ne, en dehors de sa pro­prié­taire, n’avait accès à ses acé­tates. Iné­coutés, ils étaient aus­si inac­ces­si­bles. La pro­prié­taire a hésité à autoris­er l’audition de ces dis­ques en pub­lic, et la con­férence ne s’est pas faite.  Mais, la pro­prié­taire et moi avons forgé un très bon rap­port au cours des mois, et vers le début de 2010 j’ai pu la con­va­in­cre de l’importance de sor­tir ces enreg­istrements his­toriques. Après la sig­na­ture d’un accord entre elle et JSP Records, et les appelant ses « tré­sors », elle m’a envoyé une copie numérique, ain­si qu’une face inédite d’une émis­sion de radio. Par la suite, ces faces ont été restau­rées par Gary Galo aux États-Unis et remas­ter­isées par Peter Ryn­ston au Royaume-Uni.

Quel est le titre que vous préférez ? Pourquoi ?
On m’a sou­vent demandé quel est le titre que je préfère de Judy Gar­land, et je réponds tou­jours de même : « Have Your­self a Mer­ry Lit­tle Christ­mas ». Cette chan­son, créée pour le film Meet Me in St. Louis (1944), dirigé par Vin­cente Min­nel­li, est la seule que je con­naisse qui soit une chan­son de Noël triste. Au départ, les paroles était encore plus tristes, et pen­dant le tour­nage Gar­land deman­da au paroli­er Hugh Mar­tin de les alléger un tant soit peu. Bien qu’elle man­i­feste un soupçon d’espoir (le titre fut encore retra­vail­lé par Mar­tin dans les années suiv­antes pour qu’il soit davan­tage dans l’esprit joyeux de Noël), la chan­son, de par sa mélodie, est un mélange d’espoir que l’avenir soit meilleur et d’incertitude qu’il ne le sera peut-être pas. Lorsque Gar­land chante « Un jour nous nous réu­nirons, si le des­tin le per­met », on n’est pas telle­ment sûr des ses vrais sen­ti­ments. Ses sen­ti­ments sont, en fait, un mélange, et ce mélange de sen­ti­ments est l’essentiel de Judy Gar­land. Non seule­ment elle émeut, mais son abon­dance d’émotion et son aban­don à celle-ci nous stupé­fie. On dirait qu’elle ressent tout et son con­traire à tout moment, et ce spec­tre éten­du rend l’auditeur inqui­et. Aucun autre artiste de sa généra­tion ne fut capa­ble de ce niveau d’humanité, et bien que l’on appelle cela de l’« enter­tain­ment », il s’agit en fait d’une porosité à la vie qui donne envie de goûter à cette vie-là, si vraie, si pal­pa­ble, si pro­fondé­ment vécue. Quant à Lost tracks, il y a telle­ment de titres remar­quables que je ne serais pas en mesure de vous dire lesquels je préfère.

Avez-vous des projets ?
Je suis en train de dis­cuter d’un pro­jet avec une mai­son de dis­ques hongkon­gaise, mais tant que cela reste en dis­cus­sion, je préfère ne pas en par­ler. Autrement, l’été prochain je vais don­ner une con­férence sur Gar­land au Col­lege of the Atlantic à Bar Har­bor dans le Maine. Elle s’appellera « Judy Gar­land : Moments de Magie ».

Retrou­vez le descrip­tif de Judy Gar­land : Lost tracks en cli­quant sur ce lien (en anglais).