Depuis 10 ans, le Synpos [SYndicat National des Producteurs et Organisateurs de Spectacles] regroupe la plupart des producteurs de spectacles de chanson, variétés, rock et jazz. « La réalité de ce métier, c’est que ce sont pour la plupart des micro-structures très fragiles car extrêmement dépendantes de la relation entre un producteur et l’un de ses artistes-phare », explique Colette Chardon, la déléguée générale du syndicat. « Nous sommes loin de l’image très showbiz qui nous colle à la peau : gros cigares et drogues… ». Seule idée reçue sur la profession qui semble un peu avérée, c’est l’individualisme des intervenants. Un travers bien français : « Le goût du secret est encore très fort. La plupart de nos 150 membres refusent les tentatives de rapprochement, de partage de certains services et structures, comme la comptabilité, qui permettraient pourtant des économies ». Le Synpos consacre donc une partie de ses activités à conseiller et informer ses membres, tant juridiquement que fiscalement.
Le Synpos alimente à lui seul près de 90% du Fonds de Soutien Variété « Fiscalité », le mot qui fâche est lâché. Une taxe égale à 3,5% de la billetterie est ainsi prélevée sur tous les spectacles présentés en France. Elle vient alimenter le Fonds de Soutien Chanson Variétés Jazz. Dès qu’il monte un nouveau spectacle, un producteur bénéficie du « droit de tirage » : il récupère automatiquement 60% des sommes versées précédemment. Le reste, soit 40%, vient alimenter la caisse du Fonds de Soutien (qui ne bénéficie que de 4 millions de francs d’aides publiques) qui attribue ces sommes en subventions de festivals, aides aux tournées en France et à l’étranger ou pour soutenir le développement de carrière de jeunes artistes.
Un équilibre précaire remis en cause
Le théâtre musical représente désormais une part non négligeable des sorties spectacles. Les comédies musicales, qui racontent une histoire en musique, bénéficient d’un traitement particulier. En effet comment décider clairement si La cage aux folles, produite par le Théâtre Mogador, ressort plus du théâtre que, par exemple, Starmania, produit par une structure plus orientées vers la variété (Gilbert Coullier Organisation en l’occurrence) et soutenu par la sortie d’un album ? Le consensus qui prévalait jusqu’à présent voulait que la taxe parafiscale soit équitablement répartie entre le Fonds de Soutien à la Variété et le Fonds de Soutien au Théâtre Privé. C’est cet équilibre que le Ministère de la Culture entend remettre en cause.
Ce que la rue de Valois propose en effet dans un « projet d’arrêté de décret sur le renouvellement de la taxe parafiscale sur les spectacles », c’est que, seules « les comédies musicales ne présentant pas de continuité de composition dramatique autour d’un thème central » soient désormais considérées comme ressortissant du domaine de la variété. Toutes les autres — le « prochain » Notre Dame de Paris en tête ! — seraient donc traitées au même titre qu’une pièce de théâtre et bénéficieraient exclusivement au Fonds de Soutien au Théâtre Privé. On conçoit que les sommes en jeu allèchent les appétits de ce dernier … au risque de lui donner une indigestion. Et l’on imagine sans peine l’amertume des producteurs de spectacles devant la perspective d’un tel manque à gagner. Même si un succès comme celui du spectacle écrit par Plamondon-Cocciante et produit par Talar-Loulling Système n’arrive pas tous les ans !
De plus, le terme de « continuité […] autour d’un thème central » porte lui-même à interprétation… « Aujourd’hui, même les albums des artistes de variétés sont conçus autour d’un thème central. Va-t-on les considérer pour autant comme dépendants du théâtre ? » ironise Colette Chardon. « Notre Dame, c’est le projet d’un producteur de variétés. C’est un CD de variétés. C’est un spectacle que les gens viennent voir comme un spectacle de variétés. Donc, c’est de la variété ». CQFD.
Dialogue de sourds
Dès l’été dernier, Le Synpos et son bouillant président, Gérard Louvin, sont donc montés au créneau et ont écrit à Catherine Trautmann pour protester contre une telle mesure. Mais la ministre leur a répondu que selon elle, « [ses] services ont cherché à établir des critères simples et surtout non susceptibles d’interprétations divergentes » et leur a opposé une fin de non recevoir. Le syndicat est revenu à la charge arguant que la proposition ne reflète pas « la réalité de [son] secteur d’activités. […] Les producteurs-générateurs de spectacles s’accordent à dire que la diversité du secteur des variétés — c’est-à-dire tout spectacle reposant sur des musiques actuelles — doit rester l’apanage du Fonds de Soutien Variété ».
On note néanmoins une évolution dans la position du Synpos et une main tendue. Par sa définition des « variétés », on est clairement dans le domaine des « musiques actuelles ». Quid donc des musiques « non » actuelles ? « Nous sommes effectivement prêts à considérer que les opérettes, basées sur des musiques traditionnelles, puissent dépendre du Fonds de Soutien au théâtre », admet Colette Chardon tout en maintenant que « les comédies musicales conçues à partir de musiques contemporaines sont de purs spectacles de variétés ».
Délit de sale gueule ?
Mais la cause étant, semble-t-il, entendue, le Synpos ne négligera rien pour faire entendre sa voix : courriers, pétitions, lobbying auprès des députés et sénateurs… avec néanmoins un espoir de succès limité. « Nous avons un peu l’impression de payer notre mauvaise image et le fait que nous ne passons pas une partie importante de notre temps dans les couloirs du Ministère », constate, amère, Colette Chardon, « et ce, alors que nous travaillions de concert avec lui sur l’abrogation de l’ordonnance de 1945 [NDLR : L’ordonnance de 1945 régit les licences accordées aux producteurs. Elle est aujourd’hui largement dépassée et une nouvelle circulaire doit lui succéder] ou sur la convention collective. C’est un coup de canif dans le contrat ».
Et d’agiter la menace d’une déstructuration de la profession qui affecterait en premier lieu les artistes. « Si le Fonds perd les recettes importantes que génèrent maintenant les comédies musicales, nous craignons qu’à terme, les producteurs ne veuillent plus prendre de risques. Ils se recentreront sur des artistes formatés pour les majors du disque et laisseront au Ministère de la Culture et à ses crédits le soin d’accompagner les artistes en développement. Il n’y aura plus de passerelles permettant à ses derniers de toucher le grand public ».
L’affaire n’est donc pas encore entendue. Elle confirme en tout cas que la comédie musicale est bien un genre en plein essor en France. Car, pour se disputer les meilleurs parts d’un gâteau, encore faut-il qu’il y ait un gâteau. C’est bien la seule bonne nouvelle de cette sombre polémique !
Droit de réponse du SYNPOS
Le Synpos ne s’étant pas reconnu dans la teneur de cet article et dans les propos que nous prêtons à Colette Chardon, sa déléguée générale, il nous demande de publier un rectificatif.
« L’objet de ce courrier est de revenir sur l’article que vous avez diffusé car il ne reflète pas du tout l’état d’esprit et la politique du SYNPOS concernant le problème et la nature des comédies musicales. »
Il ne s’agit pas d’entrer en guerre contre le secteur du théâtre, que nous respectons profondément et avec lequel nous travaillons régulièrement, mais d’envisager une répartition de la taxe parafiscale qui soit juste pour tout le monde (la variété et le théâtre), et qui corresponde à la réalité du terrain.
Avant tout, nous voulons souligner le fait que nous ne remettons absolument pas en cause le partage de la taxe parafiscale entre le Fond de soutien Chanson à la Variété et le Fond de soutien Théâtre, concernant les comédies musicales. Ce système nous paraît même très sain pour que puisse s’organiser, en parallèle, un développement culturel entre le théâtre et la variété.
En revanche, ce sont les critères pour l’établissement de ce partage que nous contestons :
- La distinction entre théâtre et variétés reposant sur l’idée d’un thème central ne correspond pas à la réalité du spectacle. Presque toutes les créations en la matière comportent un thème central, on ne peut pas pour autant les étiqueter comme faisant partie de la branche théâtre.
- Il serait plus judicieux de pouvoir distinguer les comédies musicales relevant du théâtre de celles relevant de la variété sur des critères différents et plus proches de l’économie d’un spectacle auprès du public. Une comédie musicale relève, a priori, davantage du secteur variétés/musiques actuelles quand le spectacle est précédé d’un disque, CD et/ou qu’il comporte la présence de chanteurs de variétés et/ou en toute logique dans lequel y sont diffusées des musiques actuelles.
Le SYNPOS met l’accent sur le danger que représente la remise en cause, pour les comédies musicales, de la répartition de la taxe parafiscale entre les deux fonds de soutien, parce qu’elle est la porte ouverte à une fragilisation du secteur de la variété.
C’est la conséquence la plus préoccupante pour les producteurs de spectacles, qui s’inquiètent à juste titre, quant à la pérennité de leurs activités. Cette pérennité étant liée notemment à la possibilité de prendre des risques financiers pour pouvoir développer de jeunes artistes ou faire des tournées, cette décision n’entraîne pas un manque à gagner pour les producteurs eux-mêmes, mais elle est surtout un frein au développement culturel de ce secteur.
En conclusion, le SYNPOS s’élève simplement contre la décision de Catherine Trautmann, qui par ce partage très inéquitable de la taxe parafiscale concernant les comédies musicales sacrifie véritablement le secteur de la variété ».
REGARD EN COULISSE : dont acte. Mais l’article ne disait pas autre chose. S.D.