L’ombre de la guerre sur le théâtre musical — Souvent évoquée, rarement représentée

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Assassins ©DR
Assas­sins ©DR

Vic­time d’actes ter­ror­istes d’une vio­lence insen­sée, New York panse ses énormes plaies à la pointe sud de Man­hat­tan. Broad­way la cap­i­tale du musi­cal au coeur de New York, a accusé le coup. Les théâtres ont mar­qué le deuil du 11 sep­tem­bre 2001 et peinent depuis à recon­quérir un pub­lic qui n’a plus envie d’ivresse. On aurait pu croire que sous les néons de Broad­way, les échos de la dure réal­ité s’ar­rê­taient dès le lever de rideau. Au con­traire, une pro­duc­tion de Assas­sins (1990) de Stephen Sond­heim qui devait ouvrir plus tard cet automne a été indéfin­i­ment reportée, venant con­tredire ain­si l’im­age d’un Broad­way friv­o­le. L’am­bitieux et trou­blant Assas­sins rassem­blent les per­son­nages de l’His­toire des États-Unis qui ont atten­té à la vie des Prési­dents en exer­ci­ce. Le musi­cal explore les moti­va­tions de ces êtres qu’on peine à com­pren­dre et en guerre con­tre la société. Ensem­ble ils incar­nent le rejet du rêve améri­cain : idéal de vie ou miroir aux alou­ettes ? En sub­stance, la ques­tion appa­raît claire­ment : Pourquoi peut-on s’at­ta­quer à l’in­car­na­tion du som­met de l’E­tat améri­cain et de ses insti­tu­tions. À musi­cal sin­guli­er, des­tin sin­guli­er. La créa­tion off-Broad­way de Assas­sins en 1990 a lieu alors que les chaînes de télévi­sion boucle­nt sur les pré­parat­ifs de la Guerre du Golfe (La Tem­pête du Désert). La fer­veur nation­al­iste d’alors a empêché l’ap­pré­ci­a­tion de ce musi­cal orig­i­nal à sa juste mesure. Onze ans plus tard, les chan­sons de Assas­sins auraient réson­né trag­ique­ment sur les décom­bres du World Trade Cen­ter devenu le tombeau des quelques 6000 pre­mières vic­times d’une nou­velle guerre que l’Amérique livre aus­si sur son sol. Pour cette rai­son, les pro­duc­teurs ont préféré dif­fér­er sine die la reprise du musi­cal décidé­ment mau­dit à Broadway.

Moscou et Broad­way s’en vont en guerre !
Les artistes n’ont pas pu échap­per à l’am­pleur des guer­res. Goya peignant la lutte des espag­nols con­tre Napoléon, Picas­so peignant l’hor­reur du bom­barde­ment de Guer­ni­ca durant la Guerre d’Es­pagne ont leurs équiv­a­lents sur la scène musi­cale, avec peut être moins de reten­tisse­ment mais avec la même indig­na­tion. L’ex-URSS fut durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale le pays le plus dévasté par les com­bats. Les grands com­pos­i­teurs Chostakovitch et Prokofiev ont témoigné des sac­ri­fices endurés durant la Grande Guerre Patri­o­tique (1941–1945) con­tre l’en­vahisseur alle­mand. Le pre­mier a con­sacré deux sym­phonies à l’héroïsme de ses com­pa­tri­otes. La Sep­tième (1942) encour­age Leningrad assiégé, la Huitième (1943) célèbre la vic­toire de Stal­in­grad. De son côté Prokofiev a exalté le nation­al­isme russe à tra­vers l’adap­ta­tion en opéra du roman de Tol­stoï Guerre et Paix (en 1946, puis 1959 en ver­sion com­plète), entré récem­ment au réper­toire de l’Opéra Bastille.

Au cours de cette même Sec­onde Guerre mon­di­ale, les Etats-Unis ont égale­ment sup­porté le poids de la guerre sans toute­fois subir de destruc­tion sur son sol. Par devoir, les artistes s’ef­forçaient de main­tenir le moral des troupes en se por­tant sur le front au besoin. On ne revien­dra pas sur les suc­cès faciles des amuseurs entourés d’un essaim de jolies filles. D’autres artistes pre­naient leur tra­vail à coeur. Tel un témoignage, le film musi­cal For the Boys (1992) de Mark Rydell mon­tre le par­cours d’un cou­ple (fic­tif) d’artistes de scène qui suit l’ar­mée améri­caine dans ses cam­pagnes (Europe, Corée en 50–53, puis Viet­nam en 65–75). Entre les hauts et les bas, le spec­ta­cle musi­cal venait illu­min­er une soirée des « boys » loin de leur foyer.

La vic­toire de 1945 acquise, la pure pro­pa­gande s’ef­face et Broad­way jette par­fois un oeil sur des indi­vidus sai­sis par la tour­mente de la guerre. Dans cette démarche, le plus sig­ni­fi­catif des musi­cals est South Pacif­ic (1949) de Rodgers et Ham­mer­stein. South Pacif­ic se déroule durant la guerre du Paci­fique (1941–1945). Dans une de ses deux his­toires d’amour, un offici­er améri­cain s’éprend d’une jeune asi­a­tique. L’idylle est jugé incon­venante par leurs proches très mar­qués par la sépa­ra­tion des « races ». Si la guerre a amené le rap­proche­ment de ces deux per­son­nes qui n’au­raient jamais dû se ren­con­tr­er, c’est aus­si elle qui résout le dilemme en fauchant l’of­fici­er en opéra­tion. Entre l’in­com­préhen­sion et le chaos de la guerre, le cou­ple n’avait guère d’avenir et c’é­tait absurde. En ce sens South Pacif­ic apporte aux nou­velles généra­tions un mes­sage de tolérance, comme une alter­na­tive pos­i­tive au mal­heur. Car il faut bien penser à une coex­is­tence har­monieuse, prélude à la paix future.

La guerre est peu représen­tée sur scène
La guerre elle-même appa­raît peu sur la scène. Plutôt élé­ment d’at­mo­sphère, elle entre­tient l’ar­bi­traire et la destruc­tion. Elle rend incer­taines les choses les plus sim­ples. Dans Les Para­pluies de Cher­bourg (1964), film porté aus­si à la scène de Jacques Demy sur une musique de Michel Legrand, la Guerre d’Al­gérie brise l’amour d’un cou­ple hum­ble qui aspire à une vie toute sim­ple. De même, la Guerre du Viet­nam appa­raît en fil­igrane dans Hair (1968). Un jeune provin­cial améri­cain entre en con­tact avec des hip­pies dans les années 60. Décou­vrant un monde chaleureux, d’u­topie réal­isée de fra­ter­nité, il cède à son corps défen­dant sa place pour le Viet­nam, échap­pant à un sort d’au­tant plus trag­ique qu’il appa­raît incom­préhen­si­ble à sa génération.

Le théâtre musi­cal mon­tre peu la guerre sur scène, donc. Il existe pour­tant une excep­tion notoire. La guerre, civile ou mil­i­taire, est la matière pre­mière des musi­cals de Bou­blil et Schön­berg (B&S). En effet, elle élar­git le cadre dra­ma­tique. Ensuite, elle agit comme un révéla­teur des âmes et un accéléra­teur de sen­ti­ments. B&S bous­cu­lent leurs his­toires avec le sen­ti­ment d’ur­gence venant de l’in­cer­ti­tude sur l’avenir. Jean Val­jean se bat­tant sur les bar­ri­cades avec les insurgés parisiens (Les Mis­érables ‑1985), les derniers Marines quit­tant Saigon (Miss Saigon ‑1989), le fra­cas des armes noue le drame en plongeant les pro­tag­o­nistes dans des sit­u­a­tions boulever­santes. Pour représen­ter le chaos au théâtre, le visuel recourt à de vraies scènes de guerre. Entre mag­nif­i­cence et hor­reur, Jean Val­jean et Kim se débat­tent dés­espéré­ment pour ne pas som­br­er dans le flot de la destruction.

Sep­tem­bre 2001 a vu émerg­er une nou­velle forme de guerre : une organ­i­sa­tion ter­ror­iste aux ram­i­fi­ca­tions mon­di­ales s’op­posant à une coali­tion d’E­tats. Les moti­va­tions des uns et des autres sont trop com­plex­es pour être dévelop­pées ici. Toute­fois, le théâtre musi­cal s’est per­mis d’abor­der le ter­ror­isme au proche-Ori­ent à tra­vers l’opéra de John Adams The Death Of Kling­hof­fer (1991). L’oeu­vre évoque le vécu des indi­vidus durant le détourne­ment d’un paque­bot de croisière L’Achille Lau­ro. L’événe­ment réel a eu lieu en 1985 au large du Caire et un touriste améri­cain a trou­vé la mort. Comme pour Assas­sins, les pré­parat­ifs de la créa­tion de cet opéra dérangeant ont lieu pen­dant la Guerre du Golfe. Avec la chance d’une Pre­mière en Europe, l’opéra s’est main­tenu dans une ambiance moins crispante qu’aux Etats-Unis. Les peu faciles d’ac­cès Assas­sins et The Death of Kling­hof­fer ont trop bien incar­né leur époque qui se chargeait de noirs nuages. Ils anticipent sur cette guerre du futur à men­er simul­tané­ment à l’ex­térieur et à l’in­térieur de ses fron­tières. Par leurs qual­ités et leur valeur pré­moni­toire, ils hon­orent le ver­sant noble du théâtre musi­cal, même s’ils ne peu­vent pré­ten­dre à un large public.

Le théâtre musi­cal a envis­agé la guerre. Mais le pub­lic s’imag­i­nait à l’abri, et les événe­ments sur scène comme ceux relatés dans les médias gar­daient une dis­tance ras­sur­ante. Depuis peu, cette époque sem­ble révolue. Des oeu­vres sur les con­flits récents en rap­pel­lent les pro­fondes et sin­istres con­séquences. Étrange­ment, la vie quo­ti­di­enne acquiert une pré­car­ité com­pa­ra­ble à celle des artistes : le sourire pour dis­simuler l’an­goisse. Au quo­ti­di­en comme dans le spec­ta­cle, il faut faire avec et con­tin­uer à vivre. The show must go on…

Liste des oeu­vres citées
Guerre et Paix (1946 puis ver­sion com­plète en 1959). Opéra de Ser­guei Prokofiev, livret de Mira Mendelson.
South Pacif­ic (1949). Musi­cal de Richard Rodgers (musique), Oscar Ham­mer­stein (paroles et livret) et Joshua Logan (livret). Adap­ta­tion au ciné­ma en 1958, film réal­isé par Joshua Logan.
Les para­pluies de Cher­bourg (1964). Film de Jacques Demy, chan­sons de Michel Legrand (musique) et Jacques Demy (textes).
Hair (1968). Musi­cal de Galt Mac­Der­mot (musique), Gerome Rag­ni et James Rado (paroles et livret). Adap­ta­tion au ciné­ma en 1979, film réal­isé par Milos Forman.
For The Boys (1992). Film de Mark Rydell avec Bette Midler et James Caan.
Les Mis­érables (1985). Musi­cal de Alain Bou­blil de Claude-Michel Schoenberg.
Miss Saigon (1989). Musi­cal de Alain Bou­blil de Claude-Michel Schoenberg.
Assas­sins (1990). Musi­cal de Stephen Sond­heim (chan­sons) et John Wei­d­man (livret).
The Death of Kling­hof­fer (1991). Opéra de John Adams, livret de Alice Goodman.