L’air de Paris — La Ville Lumière dans le théâtre musical

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Liliane Montevecchi dans Follies en 1985 ©DR
Lil­iane Mon­tevec­chi dans Fol­lies en 1985 ©DR

En 1998, Qua­si­mo­do et Esmer­al­da ont con­quis les foules français­es avec le main­tenant célèbre Notre Dame de Paris de Plamondon/Cocciante. Le roman était déjà un clas­sique, et le spec­ta­cle a habile­ment trans­posé la tragédie de l’amour sans retour à une époque mod­erne. Aujour­d’hui, Notre Dame a con­quis Lon­dres et se fait désir­er à New York. Ces jours-ci, com­bi­en de touristes con­tem­plent la belle cathé­drale en l’ayant redé­cou­verte grâce au spec­ta­cle, et aus­si grâce au très musi­cal dessin ani­mé de Dis­ney Le Bossu de Notre Dame ? Depuis que le dessin ani­mé a été adap­té à la scène à Berlin, les pro­duc­teurs de Notre Dame de Paris et Le Bossu de Notre Dame se crêpent le chignon pour la con­quête des théâtres des cap­i­tales. Ain­si, la rival­ité entre Phoe­bus et Frol­lo se pro­longe bien après les bais­sers de rideaux, pour les beaux yeux de ces belles dames : Esmer­al­da et la cathédrale.

« Folies Bergère » chan­té aux… Folies Bergère !
D’autres hauts lieux parisiens davan­tage voués au plaisir ont fait l’ob­jet d’un traite­ment à Broad­way. Nine de Mau­ry Yeston com­porte la chan­son Folies Bergère, chan­tée par un per­son­nage ayant fait par­tie de la troupe. La chan­son rend un bel hom­mage au célèbre tem­ple de la beauté. Depuis peu le théâtre des Folies Bergère s’est tourné vers le Théâtre Musi­cal. Et Nine y a été représen­té en 1997, la chan­son Folies Bergère y pre­nait une saveur déli­cieuse et toute particulière.

Mais revenons à la créa­tion à Broad­way de Nine en 1982. Par soucis d’au­then­tic­ité, l’in­ter­prète de Folie Bergère était une française du nom de Lil­iane Mon­tevec­chi, une grande habituée de la scène new-yorkaise. Si ce nom ne dit rien (pour l’in­stant) dans les con­trées hexag­o­nales, elle incar­ne à Broad­way la femme mêlant gouaille et élé­gance avec cet accent frenchy dont raf­fo­lent les anglo­phones. Au som­met de son hom­mage a Paris, on plac­era son inter­pré­ta­tion de la chan­son… « Ah ! Paris » dans Fol­lies in Con­cert (1985 — Stephen Sond­heim), célébrant la ville comme la cap­i­tale de l’Amour. Elle a ravivé dans le coeur du pub­lic new-yorkais le mythe qu’ont crée entre les deux guer­res (1918–1939) les nom­breux artistes améri­cains en vil­lé­gia­ture à Paris. Par­mi eux les com­pos­i­teurs de Broad­way George Ger­schwin et Cole Porter. Ce dernier a même con­sacré ses pre­miers spec­ta­cles aux tribu­la­tions d’un play­boy à Paris (Paris, Fifty mil­lion French­men), faisant défil­er sur scène des lieux de rêve: la Tour Eif­fel, l’Hip­po­drome de Longchamp, le café de le Paix. Par la suite, Cole Porter est maintes fois revenu à Paris en chan­sons. En 1944, la fer­veur fran­cophile a été décu­plée par les GI’s qui ont libéré la France. Un améri­cain à Paris, c’est plus qu’un film musi­cal — excel­lent au demeu­rant — c’est un pro­gramme qui soulève des mon­tagnes d’en­vies et de fan­tasmes outre-atlantique.

Pour­suiv­ons notre tour des mon­u­ments de Paris. Et si l’opéra Gar­nier était han­té ? C’est l’his­toire qui se racon­te tous les soirs à Lon­dres et à New York dans Le fan­tôme de l’Opéra (1986), le musi­cal de Andrew Lloyd Web­ber. Côté scène, et surtout coulisse, le pub­lic suit pas à pas la rela­tion for­cé­ment sous le signe de l’Amour, entre la jolie chanteuse douée et son admi­ra­teur défig­uré réfugié dans les machiner­ies de la mai­son d’opéra.

Autres lieux, autres per­son­nages. Les jeunes étu­di­ants idéal­istes et désar­gen­tés du Quarti­er Latin sont des fig­ures uni­verselle­ment con­nues. L’opéra de Puc­ci­ni La Bohème (1896) a beau­coup con­tribué à les pop­u­laris­er dans une forme roman­tique. Un roman de Vic­tor Hugo (le même auteur que Notre Dame de Paris) a dressé un por­trait d’é­tu­di­ants parisiens en lutte pour ses idées: Les Mis­érables. L’adap­ta­tion musi­cale con­tient des tableaux sai­sis­sants de com­bats sur les bar­ri­cades des années 1830. Ils rap­pel­lent que Paris a tou­jours été un haut lieu du débat d’idées, par­fois les armes à la main. La ville a été le creuset des grands mou­ve­ments poli­tiques, artis­tiques et soci­aux qui se sont propagés dans le monde entier, bref le phare qui éclaire l’hu­man­ité. Autant de pres­tige et de séduc­tion n’ont pas échap­pé au théâtre musi­cal, qui bâtit ses suc­cès sur les mêmes arguments.

Ah, les petites femmes de Paris !
Mais Paris ne serait pas com­plète­ment ce qu’il incar­ne, s’il n’y avait ces femmes par lesquelles on voudrait être cro­qué. Il n’y a pas un seul type de femme, mais plutôt plusieurs qui tous ensem­ble incar­nent l’idéal féminin parisien. D’un côté, elles peu­vent être lestes et accortes, c’est le min­i­mum syn­di­cal pour être danseuse de french can­can au Moulin Rouge. Mais on voudrait s’en faire des amies à la manière du pein­tre Toulouse-Lautrec qui les a si bien peintes. C’est ce qu’ont évo­qué Cole Porter (Can-Can en 1953) ou Charles Aznavour (Lautrec en 2000 à Lon­dres). Autrement, la Parisi­enne est élé­gante, glam­our, et est sou­vent styl­isée comme la meneuse de revue entourée et con­voitée. Lil­iane Mon­tevec­chi en est la par­faite incar­na­tion sur scène musi­cale. Un point com­mun revient chez elles toutes: Elles pos­sè­dent un coeur gros comme ça, tel celui d’E­po­nine dans Les Mis­érables ou Irma la douce dans l’oeu­vre éponyme et elles sont prêtes au sac­ri­fice pour leurs con­vic­tions et leur amour.

Paris a longtemps été une place de rêve pour le music-hall et le théâtre musi­cal, jusqu’aux années 50 env­i­ron. Le pub­lic por­tait alors une grande affec­tion à l’opérette et à la revue musi­cale. L’Air de Paris, créé en 2000, a remis au goût du jour des aspects jusque-là nég­ligés de ce riche réper­toire mécon­nu. Et faut-il rap­pel­er cette évi­dence que la ville demeure un lieu superbe pour les amoureux ? Tout s’est passé comme si les Parisiens eux-mêmes décou­vraient en musique ce qui fait le charme de leur ville vu de l’é­tranger. Grand bien leur en fasse, Paris rede­vient ain­si une grande ville du théâtre musi­cal, ce qu’elle n’au­rait jamais dû cess­er d’être. Opéra, opérette, revue, comédie musi­cale, Paris a aimé tous ces gen­res de spec­ta­cles, il n’y a pas de rai­son que cela cesse au détri­ment de l’un ou l’autre. Paris sera tou­jours Paris, et en chan­sons c’est encore mieux

Les oeu­vres citées 
La Bohème (1896), Opéra de Gia­co­mo Puccini.
Paris (1928), musi­cal de Cole Porter (musique et paroles).
Fifty mil­lion French­men (1929), musi­cal de Cole Porter (musique et paroles).
Can Can (1953), musi­cal de Cole Porter (musique et paroles).
Irma la douce (1956) de Mar­guerite Monn­od (musique) et Alexan­dre Bref­fort (paroles).
Fol­lies (1971), musi­cal de Stephen Sohd­heim (musique et paroles) et James Gold­man (livret). Repris en con­cert en 1985.
Nine (1982), musi­cal de Mau­ry yeston (musique et paroles) et Peter Stone (livret). Créa­tion en France en 1997.
Les Mis­érables (1985), musi­cal de Claude Michel Schoen­berg (musique), Her­bert Kret­zmer et Alain Bou­blil (paroles). La ver­sion fran­caise orig­i­nale avait été créée en 1980.
Le fan­tôme de l’Opéra (1986), musi­cal de Andrew Lloyd Web­ber (musique et livret), Charles Hart (paroles) et Richard Stil­goe (paroles et livret ).
Notre Dame de Paris (1998), Comédie musi­cale de Richard Coc­ciante (musique) et Luc Pla­m­on­don (paroles).
Lautrec (2000), musi­cal de Charles Aznavour.
L’air de Paris (2000), revue de Jacques Pessis.