Kiss Me, Kate ! — La mégère apprit… à chanter !

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Kiss Me Kate ©DR
Kiss Me Kate ©DR

Musique et Lyrics : Cole Porter, Livret : Sam et Bel­la Spewac d’après La Mégère apprivoisée de Shake­speare

Créa­tion à Broad­way le 30 décem­bre 1948 au New Cen­tu­ry The­atre, à l’af­fiche pour 1077 représentations.

Prin­ci­pales chansons

Anoth­er op’nin, anoth­er show ; So in love ; Wun­der­bar ; Why can’t you behave ; We open in Venice ; Tom, Dick or Har­ry ; Too darn hot ; Always true to you in my fash­ion ; Bian­ca ; Brush up your Shake­speare ; I’ve come to wive it wealth­ily in Pad­ua ; Were thine that spe­cial face ; I hate men ; Where is the life that late I led. ; I sing of love ; I’m ashamed that women are so simple.

Syn­op­sis

Fred Gra­ham et Lil­li Vanes­si, cou­ple d’ac­teurs stars et divor­cés sont réu­nis par un pro­duc­teur pour jouer les rôles prin­ci­paux de Shrew, une adap­ta­tion musi­cale de La Mégère Apprivoisée de Shake­speare. Leur mésen­tente cor­diale, aggravée par la présence de Lois Lane, vul­gaire maîtresse de Fred embauchée pour tenir le rôle de Bian­ca, sert judi­cieuse­ment leur inter­pré­ta­tion sur­voltée de Petruc­chio et Kata­ri­na dans la pièce. Tout se com­plique lorsque l’un des danseurs, « adop­té » par Lois, con­tracte une dette au nom de Fred dont la notoriété lui sert de garantie, provo­quant alors l’ar­rivée de deux gang­sters minables…

Thème

On l’a com­pris : les per­son­nal­ités et les péripéties de la troupe de théâtre trans­posent fidèle­ment celles de la pièce elle-même. Les scé­nar­istes ont astu­cieuse­ment util­isé l’oeu­vre de Shake­speare non pas en l’adap­tant mais en la met­tant en abîme dans leur comédie musi­cale. Cette archi­tec­ture per­met aux divers auteurs toutes les fan­taisies artis­tiques par rap­port à la pièce orig­i­nale. Pour les chan­sons, Cole Porter a réus­si l’ex­ploit excep­tion­nel de rassem­bler dans une par­ti­tion cohérente et abon­dante (17 chan­sons !) la plu­part des gen­res musi­caux qui exis­tent dans le diver­tisse­ment musi­cal : l’opérette, le music-hall, le jazz, le cabaret, le madri­gal, la ritour­nelle napoli­taine, les rythmes latins, etc. C’est LA par­ti­tion améri­caine par excel­lence, celle qui a mélangé tous les gen­res musi­caux importés pour créer ce qu’on appelle depuis le music-hall améri­cain. L’oeu­vre est ain­si dev­enue une source inépuis­able de stan­dards divers, surtout pour les inter­prètes de jazz.

Si la struc­ture des lyrics emprunte au style anglais clas­sique, on n’en retrou­ve pas moins cet esprit incisif et sophis­tiqué qui car­ac­téri­sait Cole Porter, celui-ci pous­sant encore plus loin que Shake­speare l’ex­pres­sion de la néces­sité d’une cer­taine libéra­tion de la femme…

L’his­toire der­rière l’histoire

Si les com­pos­i­teurs lyriques ont large­ment puisé dans l’oeu­vre de Shake­speare pour leurs opéras, curieuse­ment, aucun créa­teur de musi­cals anglo-sax­on n’a fait de même. La trans­po­si­tion excep­tion­nelle, jus­ti­fiée et très réussie de Roméo et Juli­ette a per­mis en 1957 de créer West Side Sto­ry, qui n’est pas loin aujour­d’hui d’être con­sid­éré plutôt comme un opéra que comme un musi­cal. Lorsqu’un pro­duc­teur de La Mégère Apprivoisée, pour Broad­way dans les années 30, deman­da en 1947 à Sam et Bel­la Spewack d’en écrire une adap­ta­tion en comédie musi­cale, ils lui rirent au nez car ils étaient avant tout des intel­lectuels très en vue et ne voulaient faire une telle offense à une grande pièce de réper­toire. Aus­si, lorsque ce même pro­duc­teur évo­qua, au détour d’une phrase, les scènes de cou­ple orageuses qu’avaient en couliss­es, entre deux scènes, les deux pro­tag­o­nistes prin­ci­paux, les scé­nar­istes lui pro­posèrent d’u­tilis­er l’anec­dote comme point de départ éventuel d’un scé­nario fan­tai­siste qui se prêterait mieux à une comédie musi­cale. Il ne restait plus qu’à con­va­in­cre Cole Porter de se remet­tre à l’ou­vrage. Celui-ci voy­ait sa car­rière déclin­er depuis le ter­ri­ble acci­dent qui lui avait coûté les deux jambes ; en effet, les années 1940 avaient vu fleurir deux nou­veaux types de musi­cals qui répondaient à la demande d’un pub­lic excédé par la guerre, et dans lesquels il n’é­tait pas très à l’aise : ceux util­isant la var­iété de l’époque (le swing), et les opérettes exal­tant l’âme améri­caine. L’op­por­tu­nité de trou­ver une nou­velle for­mule musi­cale lui fut servie par ce sujet à la fois clas­sique et con­tem­po­rain. La dis­tance prise par rap­port à l’oeu­vre de Shake­speare per­me­t­tait d’u­tilis­er sans risque de blas­phème des élé­ments qui n’avaient rien à voir avec l’I­tal­ie du seiz­ième siè­cle ou le texte orig­i­nal de la pièce. Le résul­tat fut sen­sa­tion­nel et tri­om­phal, et don­nait la même année une autre idée géniale à un célèbre cou­ple : Jerome Rob­bins et Leonard Bern­stein mirent ensuite huit années avant de trou­ver le meilleur moyen de trans­pos­er une autre pièce de Shake­speare. L’oeu­vre inau­gu­rait une nou­velle ère musi­cale. Les arrange­ments orches­traux son­nèrent le glas du son 1940’s pour créer celui indé­mod­able que nous con­nais­sons encore aujour­d’hui , et tous les autres com­pos­i­teurs de musi­cals durent repren­dre leurs par­ti­tions en cours pour leur insuf­fler ce nou­veau son. Les chan­sons furent immé­di­ate­ment « annexées » par Ella Fitzger­ald, Sina­tra, Peg­gy Lee et nom­bre d’artistes de music-hall ou de jazz. Le texte, qui aujour­d’hui encore n’a pas pris une seule ride, est un véri­ta­ble régal de verve, d’e­sprit acide et de bons mots, et les divers­es sit­u­a­tions scabreuses per­me­t­tent aux comé­di­ens un jeu par­ti­c­ulière­ment déjanté.

Ver­sions de référence

Toutes les ver­sions enreg­istrées de Kiss Me, Kate sont réussies, tant les orchestres et les chanteurs pren­nent un plaisir évi­dent à inter­préter cette par­ti­tion. Men­tion spé­ciale pour la pro­duc­tion orig­i­nale de Broad­way : c’é­tait le pre­mier musi­cal présen­té en 33 tours et en stéréo­phonie (excusez du peu).

L’oeu­vre détient d’autres « records » nota­bles : pre­mier musi­cal de l’his­toire à être mon­té à l’é­tranger (en Alle­magne et en Autriche dès les années 1950), et unique musi­cal mon­té à la Roy­al Shake­speare Com­pa­ny en 1987 à Londres.

L’adap­ta­tion ciné­matographique, bien qu’ayant élim­iné quelques chan­sons (les moins bonnes d’ailleurs), déplacé cer­taines, et ajouté une (« From This Moment On » provenant d’un autre musi­cal de Cole Porter, écrite pour Out Of This World en 1950, mais élim­inée en répéti­tions) est restée fidèle à la pièce et fut une grande réus­site du genre. Elle fut réal­isée par George Sid­ney en 1953 à la MGM et eut un immense suc­cès. Elle ajou­ta d’autres records à l’oeu­vre : le film fut l’u­nique comédie musi­cale présen­tée en relief (avec lunettes) ; la par­tie de tap-dance d’Ann Miller sur « Too Darn Hot » fut le roule­ment de cla­que­ttes enreg­istré le plus rapi­de de l’his­toire du music-hall ; enfin, last but not least : la choré­gra­phie dans le film. Celui-ci, avec le recul, appa­raît aujour­d’hui comme le tour­nant fon­da­men­tal de la danse dans un spec­ta­cle, aus­si bien sur scène qu’à l’écran.. Les bal­lets y furent con­fiés à la fois à un choré­graphe de la vieille tra­di­tion dont l’élé­gance avait servi dans les années 1930 les films de Fred Astaire et Gin­ger Rogers, Her­mès Pan, et à un tout jeune débu­tant dont la par­tic­i­pa­tion fut LE man­i­feste d’un style qui allait révo­lu­tion­ner le monde du spec­ta­cle : Bob Fos­se, dans sa pre­mière appari­tion ciné­matographique, y choré­graphi­ait et dan­sait, avec Car­ol Haney, sur « From This Moment O » un bal­let devenu historique…

On ne regret­tera jamais assez qu’au­cun enreg­istrement n’ait été fait de la pro­duc­tion de Mogador en 1994 avec Bernard Alane et Fabi­enne Guy­on (l’adap­ta­tion était signée Alain Marcel)…

La ver­sion filmée sur dis­ques audio MGM, CBS et Turn­er (avec Howard Keel, Kathryn Grayson, Ann Miller, Tom­my Rall, Bob Fos­se, Bob­by Van) est bien sûr disponible en vidéo et DVD.