Kathleen Fortin : L’incroyable Mme Thénardier du Québec

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Kathleen Fortin © Agence Robitaille
Kath­leen Fortin © Agence Robitaille

On vous con­naît surtout comme comé­di­enne de théâtre tra­di­tion­nel. Qu’est-ce qui vous a amenée à la comédie musicale ?
En fait, c’est un rêve de petite fille. Lorsque je suiv­ais des études de théâtre à l’École nationale, il n’y avait pas de for­ma­tion en théâtre musi­cal. Alors, je me suis dirigée vers le théâtre con­ven­tion­nel, mais j’ai tou­jours aimé chanter. Pour moi, le théâtre musi­cal est un art par­fait, c’est-à-dire que je peux à la fois jouer et chanter. Lorsque les occa­sions se présen­tent, j’en suis vrai­ment ravie. Je crois que c’est ce que j’aime le plus faire.

Vous avez par­ticipé à la comédie musi­cale Chica­go. Que retenez-vous de cette production ?
Chica­go a été for­mi­da­ble : j’ai eu l’im­pres­sion de réalis­er mon rêve de jeune fille et d’être dans Fame… Je m’explique : lorsque le spec­ta­cle a été mon­té, nous avons tra­vail­lé avec l’équipe améri­caine (le met­teur en scène, le choré­graphe et le directeur musi­cal). Tout se déroulait en même temps mais dans des salles dif­férentes. Soit on pra­ti­quait la danse, soit on tra­vail­lait les scènes avec le met­teur en scène dans un autre espace : en fait c’était trép­i­dant et effer­ves­cent. En plus, avoir un orchestre sur scène, c’est un luxe que nous avons rarement. C’est en fait ce qui m’a le plus mar­quée. Chica­go était ma toute pre­mière comédie musi­cale et elle reste un sou­venir très cher à mon cœur.

Actuelle­ment, vous alternez deux pro­duc­tions musi­cales. Pou­vez-vous nous en dire plus ?
Je me sens très priv­ilégiée. En effet, je joue dans Belles-Sœurs, qui est la ver­sion musi­cale de la pièce de Michel Trem­blay, sur une adap­ta­tion de René-Richard Cyr et une musique de Daniel Bélanger. C’est vrai­ment une expéri­ence for­mi­da­ble pour moi. Tout d’abord parce que c’est une œuvre mythique. Ce qui arrive sou­vent dans le domaine du théâtre musi­cal, c’est qu’il peut s’avérer cat­a­strophique de trans­former une œuvre très con­nue, comme Les Belles-Sœurs. Mais, dans ce cas, c’est mer­veilleux car je pense que la pièce en ressort mag­nifiée. Nous sommes donc très gâtés : nous for­mons une super équipe, la musique est géniale, tout comme les chan­sons. Et le pub­lic accueille tout ça d’une manière mag­nifique. C’est un très gros suc­cès. Il est vrai que, lors de la pre­mière, nous étions fébriles, ne sachant pas com­ment la pièce allait être reçue. Et finale­ment, la réponse est excep­tion­nelle et nous en sommes ravis. Pour ce qui est de l’autre pièce, Les Mis­érables, nous en sommes à notre troisième année, soit env­i­ron 150 représen­ta­tions. Cette très belle aven­ture se ter­min­era, je crois, après les représen­ta­tions à Mon­tréal. Nous avons com­mencé à répéter avec la même équipe des trois derniers étés, avec l’impression de nous être quit­tés la veille. Nous révi­sons un petit peu le tout, his­toire de se ras­sur­er, de retrou­ver nos pan­tou­fles. J’ai vrai­ment hâte que le pub­lic de Mon­tréal décou­vre cette ver­sion car Les Mis­érables, ce n’est pas rien et la lec­ture de Frédéric Dubois, qui est aus­si le met­teur en scène, a quelque chose de très bien et de sobre. C’est vrai­ment l’histoire qui est en avant-plan et cela me touche beau­coup : il n’y a rien de clinquant !

Dans Les Mis­érables, vous tenez le rôle de Mme Thé­nardier. Est-ce un rôle facile à jouer ?
Cela demande énor­mé­ment d’énergie et moi, quand je pense aux Mis­érables, je ne pense pas néces­saire­ment aux Thé­nardier. Ce qui me touche, c’est davan­tage les rôles de Fan­tine ou d’Eponine. Les Thé­nardier, ce n’est pas ça du tout. Mais c’est très amu­sant à jouer : ce sont les clowns du spec­ta­cle ! On peut appel­er ça comme ça. Le spec­ta­cle est telle­ment dense et trag­ique que les Thé­nardier sont un peu là pour alléger l’atmosphère, en riant, pour ensuite un peu mieux retomber dans l’histoire qui est ter­ri­ble finale­ment. Donc facile à jouer : oui, mais ce ne sont pas des rôles en présence con­stante. Vocale­ment, cela dépend tou­jours de ce qu’on en fait. Il est cer­tain qu’il y a des réc­i­tat­ifs qui sont par­ti­c­uliers, qui ne sont pas « tout cuits dans le bec ». Comme ce sont des rôles un peu plus joués, je peux décider, un soir, de laiss­er une plus grande place à l’actrice. Cela demande plus des acteurs que des chanteurs pour jouer les Thénardier.

Com­ment on s’approprie un rôle tel que celui de Mme Thénardier ?
Je n’avais jamais vu de pro­duc­tion des Mis­érables. J’avais enten­du, sur CD, cer­taines pro­duc­tions, notam­ment celle de Lon­dres. Com­ment on se l’approprie ? J’y vais à l’in­stinct. Aus­si je vais être très à l’écoute de la lec­ture que va en faire le met­teur en scène. C’est évi­dent que nous l’avons tra­vail­lée ensem­ble et que j’y ai apporté mes sug­ges­tions. Mais j’y suis allée aus­si avec ce qu’il avait en vue. Je lui ai fait con­fi­ance et j’abonde dans le même sens que lui. C’est plaisant d’avoir créé ce rôle en étant vierge de toute inter­pré­ta­tion précé­dente. De plus, je suis sur scène avec mon pro­pre parte­naire (Jean-Ray­mond Châles), qui joue Maître Thé­nardier ; c’est aus­si l’histoire du cou­ple et la dynamique de ce cou­ple est amu­sante à créer et à tra­vailler. J’imagine que ça serait très dif­férent si je jouais Mme Thé­nardier avec un autre acteur.

Quel trait de car­ac­tère du per­son­nage de Mme Thé­nardier vous fait sourire ?
Tout me fait un peu sourire. Ce qui est intéres­sant avec Mme Thé­nardier : quand elle appa­raît à la pre­mière scène, ce n’est pas très joyeux, ni très drôle. Je dirais même qu’elle est méchante. Mais dès qu’arrive  la scène suiv­ante, à l’auberge, avec la chan­son des Thé­nardier, on décou­vre le côté un peu plus clow­nesque du per­son­nage. Nous avons ri énor­mé­ment à jouer cette scène. Je vire­volte alors qu’elle se prend un peu pour une fée : c’est très cocasse. C’est tou­jours un peu amu­sant de jouer ces per­son­nages qui sont fourbes et cru­els, mais qui font aus­si rire.

Kathleen Fortin et Jean-Raymond Châles dans la production Les Misérables © Érick Labbé
Kath­leen Fortin et Jean-Ray­mond Châles dans la pro­duc­tion Les Mis­érables © Érick Labbé

Ce sont peut-être les toutes dernières représen­ta­tions des Mis­érables. Qu’est-ce qui va vous manquer ?
La grandeur de cette œuvre, l’orchestre qui est présent tous les soirs et qui est for­mi­da­ble, mes com­pagnons aux­quels je me suis attachée. Lorsqu’on fait par­tie d’un spec­ta­cle depuis aus­si longtemps, on s’attache davan­tage que si nous n’avions offert qu’une quin­zaine de représen­ta­tions.  Enten­dre cette belle musique : je pleure encore, même après 150 représen­ta­tions. Et en même temps, le théâtre, on le sait, c’est l’art de l’éphémère. Donc je m’y suis un peu habituée et c’est un peu notre vie que de laiss­er un pro­jet pour en entre­pren­dre un autre. Les deuils sont moins douloureux à faire main­tenant que lorsque je suis sor­tie de l’École de théâtre. C’est tout de même une belle aven­ture que je vais laiss­er der­rière moi.

Par­lons un peu des Belles-Sœurs et de votre rôle de Des-Neiges Ver­rette. Com­ment la décrivez-vous ?
Des-Neiges est un per­son­nage for­mi­da­ble : c’est la vieille fille, la fille très timide, pognée. Elle est très touchante et j’ai beau­coup de plaisir à tenir ce rôle, d’autant qu’on me sol­licite rarement pour ce genre de per­son­nage frag­ile, plus en douceur. Nous avons beau­coup tra­vail­lé la tonal­ité car, au début, j’étais très con­fort­able, ma voix était plus ronde, plus chaude, mais ça ne fonc­tion­nait pas. Alors nous l’avons mon­tée pour que ce soit dans ma voix de pas­sage, pour que la fragilité exces­sive sorte plus. Comme la pièce Belles-Sœurs est tra­vail­lée à la manière du théâtre de Brecht plutôt que Broad­way, ce sont vrai­ment les per­son­nages qui chantent et je suis con­tente que la chanteuse s’efface un peu der­rière le personnage.

De quelle façon appré­ciez-vous ces deux rôles qui sont en fait com­plète­ment différents ?
C’est le grand plaisir d’être actrice, de pou­voir explor­er cette palette que — je pense — chaque actrice pos­sède mais à un degré dif­férent. Tu es plus libre et tu as accès à un éven­tail de per­son­nal­ités à faire ressor­tir. C’est ce que j’aime le plus dans mon méti­er : pou­voir  jouer la jeune pre­mière amoureuse ou la marâtre frus­trée… En fait,  j’éprouve un malin plaisir à jouer des per­son­nages qui ne se ressem­blent pas du tout.

Cela vous est déjà arrivé de regret­ter un rôle ?
Jamais ! Quand je m’embarque dans un pro­jet, je m’y lance la tête la pre­mière et je sais que, de toute façon, je vais y trou­ver ce qui va me plaire. Et c’est tou­jours une nou­velle équipe. Non, j’exerce vrai­ment un méti­er que j’adore et je me trou­ve très chanceuse. Je touche du bois tous les matins. Dire que je gagne ma vie en exerçant ce méti­er ! Peut-être que je suis jusqu’à présent bien tombée dans mes choix de rôles.

Que pensez-vous des pro­duc­tions québé­cois­es en théâtre musical ?
Bonne ques­tion ! Je pense que les meilleures sont encore à venir. En tous cas, j’ai ce souhait-là, ce grand désir, car je pense qu’il y a une place au Québec pour ce genre de théâtre. Il est cer­tain que nous avons moins de cul­ture de ce côté-là que New York ou Lon­dres, mais il y a la pos­si­bil­ité de se con­fron­ter à des textes d’ici, peut-être à plus petite échelle. Je pense que le dan­ger qui nous guette, lorsqu’on décide de mon­ter une comédie musi­cale, c’est d’aller dans le grandil­o­quent, dans les énormes pro­duc­tions à grands frais. Avec un bon texte, un musi­cien « live », des chan­sons inédites, dans une petite salle, cela a tout son charme et toute sa place. Je tra­vaille beau­coup actuelle­ment, je n’ai pas vrai­ment le temps, mais si un jour je n’avais plus ou moins de pro­jets, je ten­terais à coup sûr de me lancer dans une telle aven­ture car il y a beau­coup de tal­ents au Québec. Il faut seule­ment dévelop­per une autre façon de faire.

Alors l’écriture d’une comédie musi­cale, ce serait envis­age­able pour vous ?
Je ne sais pas si je l’écrirais moi-même. Je ne sais pas non plus si j’ai le tal­ent pour le faire. Mais je pour­rais plac­er des com­man­des ou encore attis­er cet intérêt chez les auteurs et créer des asso­ci­a­tions entre auteurs et com­pos­i­teurs. J’ai envie de faire ça toute ma vie car je  suis vrai­ment très heureuse quand je peux chanter et jouer en même temps.