Jean-Pierre Brossmann — Le chatelain du lyrique

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Jean-Pierre Brossmann ©M.N. Robert - Châtelet
Jean-Pierre Bross­mann ©M.N. Robert — Châtelet
Jean-Pierre Bross­mann aurait pu être artiste lyrique ou inter­prète de comédie musi­cale. D’ailleurs, il l’a été… jusqu’au jour où il s’est ren­du compte qu’il ne serait « jamais le Diet­rich Fis­ch­er-Diskau ou le Fred Astaire français. J’ai alors décidé de me met­tre au ser­vice des autres artistes ». D’abord en tant qu’a­gent. Puis à l’Opéra du Rhin à Stras­bourg. Enfin, à l’Opéra de Lyon dont il était admin­is­tra­teur général quand on est venu le chercher pour suc­céder à Stéphane Liss­ner à la tête du Châtelet. Nom­mé en 1996, il a pris ses fonc­tions deux ans plus tard mais, à cause de la fer­me­ture du Théâtre Musi­cal de Paris pour travaux. Cette ren­trée mar­que donc l’ou­ver­ture de sa pre­mière saison.

Des goûts et des couleurs…
De ses amours de jeunesse, il lui reste une pas­sion, celle de faire tra­vailler ensem­ble des per­son­nal­ités très dif­férentes. « Si John Eliot Gar­diner et Bob Wil­son ou Luciano Berio et Yan­nis Kokkos ont envie de retra­vailler ensem­ble à l’avenir, pour moi, ce sera un suc­cès aus­si impor­tant que la note que me décerneront la presse ou le pub­lic ». Il voit cette ère qui com­mence comme « la syn­thèse des deux direc­tions qui m’ont précédé, Jean-Albert Carti­er et Stéphane Liss­ner, et de mes années à Stras­bourg et à Lyon. Je vise une plus grande ouver­ture du réper­toire pour aller vers des publics dif­férents ».

Cet éclec­tisme qu’af­fiche la pro­gram­ma­tion Bross­mann se retrou­ve bien évidem­ment dans ses goûts per­son­nels. Cet été il est par­ti en vacances avec des CDs de Mozart (« ses con­cer­tos pour piano : j’y reviens tou­jours ! »), de Haen­del (« il y a chez lui une économie de moyens que j’aime beau­coup ») et de… John­ny Hal­l­i­day ! Encore que, dans ce dernier cas, il con­cède que c’est plus le John­ny chanteur de bal­lades qui l’in­téresse que le rocker !

Il a tou­jours cher­ché à touch­er le pub­lic partout où il se trou­ve. Hier, il était con­seiller artis­tique pour la réal­i­sa­tions de films d’opéras : « C’est inimag­in­able le bien que ça fait au lyrique ! Même si c’est un pub­lic faible par rap­port à celui du ciné­ma [non chan­té], c’est un pub­lic énorme par rap­port à celui qui vient dans nos salles ».

Aujour­d’hui, il n’en­tend pas man­quer le virage des nou­velles tech­nolo­gies : « le câble, le pay-per-view, Inter­net : il faut être présent dans tous les cat­a­logues ». Et il se réjouit du suc­cès du site web du Châtelet : « L’autre jour, un inter­naute est resté con­nec­té trois quarts d’heure pour réserv­er ses places pour l’ensem­ble des spec­ta­cles de la sai­son ! Je suis sidéré de voir à quel point ce sys­tème facilite la com­mu­ni­ca­tion entre les spec­ta­teurs et nous ».

Une pro­gram­ma­tion déjà établie jusqu’en 2003
Néan­moins, le pub­lic du Châtelet reste dif­fi­cile à bien cern­er. Ne dis­posant ni d’orchestre, ni de choeur, ni de bal­let en rési­dence, le théâtre doit con­stam­ment inviter dif­férentes com­pag­nies extérieures, ce qui n’aide pas for­cé­ment à fidélis­er les spec­ta­teurs. Mais cette con­trainte ne présente pas que des incon­vénients : « Cer­tains chefs n’au­raient jamais accep­té de venir diriger un orchestre per­ma­nent. Et du coup, le per­son­nel qui tra­vaille ici — je pense en par­ti­c­uli­er aux tech­ni­ciens — prend une place qu’il a rarement ailleurs. Ces gens s’ap­pro­prient ce théâtre, c’est leur chose, ils sont la mai­son ».

La disponi­bil­ité des com­pag­nies invitées se décide couram­ment trois ou qua­tre ans à l’a­vance ce qui oblige Jean-Pierre Bross­mann à plan­i­fi­er sa pro­gram­ma­tion très en amont. Il a donc déjà une idée très pré­cise des saisons à venir : « L’an­née prochaine, nous ouvrirons avec La belle Hélène dans une nou­velle pro­duc­tion mon­tée par Lau­rent Pel­ly pour la mise en scène et Marc Minkows­ki à la direc­tion musi­cale autour de Felic­i­ty Lott et Michel Sénéchal. Et nous aurons aus­si une créa­tion mon­di­ale en décem­bre de John Adams, une nou­velle Nativ­ité ». Par­mi les temps forts à venir, beau­coup d’opéras qui seront créés au Châtelet, des oeu­vres de Richard Strauss et une sai­son russe en 2002–2003 avec la reprise du Coq d’or et d’autres pro­duc­tions mon­tées sous Carti­er et Liss­ner. « Je ne fais pas table rase du passé mais j’élargi­rai beau­coup la palette des invi­ta­tions et des représen­ta­tions », confirme-t-il.

Et quid des opérettes ? Ce théâtre leur doit pour­tant en grande par­tie sa gloire… « On en rever­ra quand on pour­ra les mon­ter avec les moyens de l’opéra et avec des chanteurs qui peu­vent les défendre… ». En atten­dant, il rêve d’amen­er sur la scène du Châtelet deux comédies musi­cales qui tri­om­phent actuelle­ment à Broad­way : Le roi lion de Dis­ney (« absol­u­ment fan­tas­tique ») et Fos­se, une revue inspirée par les choré­gra­phies du grand Bob Fos­se (« épous­tou­flant »). Mais rien n’est encore fait de ce côté-là…

Pour le moment, toute son énergie est con­cen­trée sur la réou­ver­ture du théâtre début octo­bre. C’est un moment qu’il a atten­du longtemps, plus que de rai­son, mais il fal­lait bien rénover la cage de scène ! A quelques semaines de l’événe­ment, alors que les répéti­tions pour le dyp­tique de Gluck ont com­mencé, on sent poindre l’im­pa­tience. « Il y a trois ans que j’ai été nom­mé et main­tenant, le moment arrive… ». Il fait une petite pause et lance un gour­mand : « … enfin ! ».