Hey, Mr Producer ! Le producteur Cameron Mackintosh nous parle des Misérables

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Cameron Mack­in­tosh © Olivi­er Bor­de / Uni­ver­sal

Cameron Mack­in­tosh, au début des années 90, on par­lait déjà d’une ver­sion ciné­matographique des Mis­érables, réal­isée par Alan Park­er. Que s’est-il passé entre-temps ?
Déjà, le spec­ta­cle est devenu un énorme suc­cès. Nous auri­ons peut-être fait le film si je n’avais pas demandé à Alan Park­er d’at­ten­dre quelques années, mais qui sait qui nous auri­ons casté à l’époque… Alan est ensuite par­ti sur d’autres pro­jets, ce que je com­prends très bien. On a dis­cuté avec quelques autres réal­isa­teurs, puis plus rien ne s’est passé. Du côté des films musi­caux, il ne se pas­sait pas grand-chose non plus, il n’y avait pas de grands suc­cès. Il a fal­lu atten­dre Moulin Rouge, Evi­ta, et surtout l’in­croy­able suc­cès de Chica­go et de Mam­ma Mia! Cela a sus­cité un appétit. Le fait que les films musi­caux puis­sent être renta­bles a don­né envie aux stu­dios d’en pro­duire. Et je pense que c’est exacte­ment le bon moment. Et puis, je con­state un regain d’in­térêt pour le théâtre musi­cal, notam­ment auprès des jeunes. Quand j’ai com­mencé dans le méti­er, les jeunes ne s’y intéres­saient pas, main­tenant c’est le cas. C’est aus­si pour eux une façon viable d’avoir une car­rière.

Quelle était votre part d’im­pli­ca­tion dans l’élab­o­ra­tion du film ?
J’é­tais impliqué dans le moin­dre aspect car je détiens les droits ! Le film n’au­rait pas pu se faire sans moi, car je représente les auteurs, Alain [Bou­blil] et Claude-Michel [Schön­berg], qui sont mes col­lègues et amis. Ils ne pou­vaient pas faire de change­ments dans le musi­cal sans notre accord, que ce soit en ter­mes d’orches­tra­tions ou de cast­ing. Nous voulions tous les trois réin­ven­ter le spec­ta­cle, nous ne voulions pas que Tom Hoop­er filme juste une ver­sion scénique. Et nous étions très excités que ce soit Tom qui emmène l’œu­vre de la scène à l’écran. Nous avons dis­séqué le spec­ta­cle ensem­ble et l’avons recon­sti­tué à nou­veau, autour du piano. Nous étions aus­si par­tie prenante dans le cast­ing, et durant le tour­nage, et dans tout ce qu’il impli­quait en ter­mes de son. Puis, après le pre­mier mon­tage, on a tra­vail­lé avec toute notre équipe théâ­trale sur la par­ti­tion. On a tran­spiré des litres de sueur pour pou­voir sor­tir le film à temps. On a com­mencé à tourn­er mi-mars, avec une livrai­son prévue mi-novem­bre. C’est incroy­able­ment court.

Com­ment est venue l’idée de tout enreg­istr­er en son direct ?
Tom est allé voir le spec­ta­cle quand il a appris que le film allait se faire. Il l’a beau­coup aimé et a appelé Work­ing Title [la société de pro­duc­tion, N.D.L.R.], avec qui j’é­tais en pour­par­lers, pour dire qu’il était intéressé. À l’époque, Le Dis­cours d’un roi avait été tourné mais com­mençait juste le cir­cuit des fes­ti­vals. Tom est venu me voir, j’avais vu un de ses films, que j’avais aimé, mais c’é­tait tout. Il a eu des pro­pos très intel­li­gents sur ce qu’il aimerait faire, et il a notam­ment évo­qué l’en­vie d’en­reg­istr­er le son en direct. Et depuis des années, je me dis égale­ment que c’est la seule façon pos­si­ble. Le fait que Tom soit si con­va­in­cu de son idée nous don­nait plus de chance que les stu­dios l’ac­ceptent. Si moi, je l’avais demandé, je ne suis pas sûr que cela aurait été accep­té !

Hugh Jack­man et Anne Hath­away dans Les Mis­érables © Uni­ver­sal

C’é­tait un choix d’avoir des comé­di­ens issus du théâtre comme Aaron Tveit ou Saman­tha Barks ?
Une des choses dont je suis le plus fier, c’est qu’en fait, le plu­part des comé­di­ens vien­nent du théâtre. J’ai pro­duit Okla­homa! dans lequel jouait Hugh [Jack­man]. Eddie Red­mayne a débuté dans Oliv­er! que j’ai pro­duit. Rus­sell a même audi­tion­né pour moi quand il a ter­miné son école de théâtre en Aus­tralie. Durant les qua­tre pre­mières années de sa car­rière, il ne fai­sait que du musi­cal. Saman­tha [Barks] a joué dans le spec­ta­cle, de même que le petit Daniel [Hut­tle­stone, qui joue Gavroche]. La mère d’Anne [Hath­away] était dans Les Mis­érables. J’avais vu Sacha [Baron Cohen] et Hele­na [Bon­ham-Carter] dans Sweeney Todd, je savais qu’ils pou­vaient jouer les Thé­nardier. Quant à Aman­da [Seyfried], je l’avais vue dans Mam­ma Mia! Et je ne par­le pas de tous les autres comé­di­ens qu’on voit dans le film qui vien­nent tous du théâtre.

Qu’avez-vous le plus aimé dans cette aven­ture ciné­matographique ?
J’aime le fait qu’on puisse se pencher sur le texte, le dévelop­per et ne pas se préoc­cu­per du fait, comme au théâtre, qu’on ne peut pas avoir tel comé­di­en dans cette scène parce qu’il est en train de chang­er de cos­tume ! Ce qui était intéres­sant égale­ment, c’est que nous avions « refait » le spec­ta­cle une pre­mière fois lorsqu’on est passé de la ver­sion parisi­enne à la ver­sion lon­doni­enne. Là, c’é­tait une nou­velle oppor­tu­nité. Nous ne voulions pas chang­er pour chang­er, mais il y avait plein de petits détails, de zones qu’on a sans doute clar­i­fiées. Et je ne dis pas que je préfère une ver­sion à l’autre. Nous avons fait des change­ments pour que ça marche à l’écran, ça ne veut pas dire qu’on les réper­cutera for­cé­ment dans la ver­sion scénique qui fonc­tionne déjà très bien.

Étiez-vous plus impliqué que sur une pro­duc­tion théâ­trale ?
J’é­tais autant impliqué, mais bien plus que ce que je ne pen­sais au départ. En dehors de la pré­pa­ra­tion et des audi­tions qui se ressem­blent, la grande dif­férence, c’est que je savais qu’à par­tir du moment où le tour­nage com­mençait, il fal­lait pren­dre du recul pour laiss­er Tom faire son tra­vail, sauf s’il voulait dis­cuter d’un prob­lème ou si j’avais le sen­ti­ment que quelque chose devait être cou­vert dif­férem­ment. Tom tra­vail­lait plus de seize heures par jour pour que cette énorme chose soit filmée dans un temps lim­ité !

Quel est votre moment favori du film ?
Je vous en cit­erai deux, et je dirai que ce ne sont pas les seuls. J’aime la fin du « Solil­o­quy » quand Val­jean jette ses papiers en l’air et que la caméra est tout en haut, avant de redescen­dre sur Javert à Mon­treuil-sur-Mer. Je trou­ve ça génial. Et l’autre est le moment où Rus­sell accroche la médaille sur Gavroche. Je crois d’ailleurs que c’est lui qui a eu l’idée. C’est très court, mais je trou­ve ça très fort.

Con­sid­érez-vous que ce jour où vous avez décidé d’é­couter le 33 tours des Mis­érables, en français, a changé votre vie ?
Bien sûr. Ça a changé notre vie à tous, Alain, Claude-Michel et moi. Et c’est drôle car on s’est ren­con­trés pour la pre­mière fois à Paris il y a pile trente ans, le 4 févri­er exacte­ment.

Isabelle Allen et Hugh Jack­man dans Les Mis­érables © Uni­ver­sal

Depuis ces trente ans, en tant que pro­duc­teur des Mis­érables, quel est votre sou­venir le plus mar­quant ?
Ce qui est incroy­able, c’est que Les Mis­érables con­tin­u­ent à se réin­ven­ter, en con­cert, en film, en nou­velles ver­sions sur scène. Quand je crois ne plus pou­voir être sur­pris, Cosette réus­sit alors à m’é­ton­ner. Le spec­ta­cle n’a jamais aus­si bien marché ! C’est le spec­ta­cle le plus demandé à Lon­dres actuelle­ment. Nous faisons plus de béné­fices qu’à la grande époque. C’est extra­or­di­naire. Et je ne par­le pas de l’aspect financier, mais du pou­voir du spec­ta­cle. Quand on a ouvert les licences pour les spec­ta­cles sco­laires, je n’au­rais jamais cru que des enfants de dix ans voudraient le jouer, et le jouer aus­si bien !

Main­tenant que la ver­sion film des Mis­érables est un suc­cès, est-ce que Miss Saigon va suiv­re le même chemin ?
Peut-être. Mais je ne veux pas faire un un autre film tout de suite, j’ai besoin de retrou­ver mon tra­vail ordi­naire et m’oc­cu­per de mes spec­ta­cles. Mais, oui, c’est une pos­si­bil­ité.

Et le revival de Miss Saigon sur scène à Lon­dres ?
On com­mence à audi­tion­ner. Ce n’est pas « con­fir­mé » mais j’en­vis­age sérieuse­ment de le faire. Ça va faire vingt-cinq ans depuis sa créa­tion. Et de tous mes spec­ta­cles, c’est celui qu’on me demande le plus de faire revenir.

Et on par­le d’une nou­velle pro­duc­tion des Mis­érables à Broad­way en 2014.
C’est pos­si­ble. Je vais audi­tion­ner prochaine­ment. Le nou­velle ver­sion va bien­tôt jouer à Toron­to, puis en Corée, au Japon, en Aus­tralie. Ça va revenir à Broad­way…

Vous êtes là aus­si pour la future pro­duc­tion de Mary Pop­pins à Paris…
Si on trou­ve la dis­tri­b­u­tion adéquate !

Pensez-vous que le pub­lic français a changé depuis la pro­duc­tion des Mis­érables à Mogador ?
Je n’en ai aucune idée. Il me laisse tou­jours per­plexe !

Mais on a plus de spec­ta­cles qu’il y a vingt ans.
Oui, ça s’améliore. Et il y a plus de tal­ents qu’a­vant, mais c’est tou­jours dif­fi­cile de cast­er.

Pensez-vous que Les Mis­érables pour­raient revenir sur une scène parisi­enne ?
J’en doute… même si je pense que Les Mis­érables et Miss Saigon devraient être dans votre réper­toire : votre pays devrait en être très fier, ce sont des grands opéras pop­u­laires.

Pensez-vous que le film va marcher en France ?
Je n’en ai aucune idée. Et je ne veux plus jamais prédire quoi que ce soit en rap­port avec la France hormis le fait que je passe tou­jours du bon temps quand je viens ici !

Lire notre inter­view de Claude-Michel Schön­berg.
Voir les pho­tos de l’a­vant-pre­mière parisi­enne.

Aman­da Seyfried et Eddie Red­mayne dans Les Mis­érables © Uni­ver­sal