
Grey Gardens commence par un flash-back. La vieille Edith Beale née Bouvier, la tante de Jacqueline, sort sur le palier de la maison alors qu’au loin sa fille, Little Edie, lui hurle de rentrer pour ne pas être vue par l’inspection sanitaire. Elle fredonne un air désuet, avec une voix désaccordée par le temps, par-dessus un vieux disque craquant : « She was a girl who had everything… » (cette fille avait tout pour elle). Et d’un coup, la grise façade s’ouvre en deux, emportant avec elle la vieille femme et dévoilant un intérieur lumineux et charmant où Edith, en pleine répétition de chant 30 ans plus tôt, prend le relais sonore avec sa voix de diva. Un tonnerre d’applaudissements accueille Christine Ebersole, saluant aussi au passage un effet de scène saisissant !
Le premier acte s’apparente à une version musicale d’un théâtre de boulevard dont le décor et les costumes semblent sortis tout droit de La Michodière. Les airs sont gais et les textes aimables ; on les croirait tirés d’une comédie légère des années 30. En restant attentif, on comprend néanmoins qu’ils sont annonciateurs d’un futur sombre. Le drame se noue autour des relations ambiguës entre mère et fille, où s’entremêlent tendresse et admiration, jalousie et possessivité. En ce jour ensoleillé de 1941, la famille Beale doit annoncer le mariage de la jeune Edie avec Joe Kennedy Jr, riche et beau garçon dont la route vers la Maison Blanche est toute tracée (en fait, il périra durant la seconde guerre mondiale et c’est son frère John qui deviendra Président). Mais Edith-mère fait capoter le mariage en évoquant les frasques passées de sa fille devant son futur gendre ; « La famille Beale a toujours su transformer un scandale en un triomphe » conclut-elle, sachant bien que les Kennedy ont une approche bien différente, plus discrète, de l’ascension sociale. Ses motivations ne sont pas explicites : agit-elle par pure maladresse ou bien par jalousie, quand son propre couple est en plein naufrage, ou enfin par amour pour sa fille lorsqu’elle comprend que les ambitions du clan Kennedy étoufferont sa carrière artistique ? Le télégramme de son mari annonçant son intention de partir au Mexique avec une autre femme et les brimades de son propre père — le major Beale — lui reprochant sèchement d’être à la fois épouse et artiste ratée finissent d’effrayer Joe. Le premier acte se termine de façon dramatique : Edith tente de tenir son rôle devant les invités réunis alors qu’elle se sait condamnée à rester seule, abandonnée par son mari, son père et sa fille qui ne peut lui pardonner et que l’on voit partir avec des bagages à l’arrière plan. Edith chante « Will You ? », une admirable chanson comme un chant du cygne qui, pour peu que le spectateur ait de la compassion pour les personnages, suscite forcément des larmes.
Mais c’est là un des dangers de Grey Gardens : passer à côté, ne ressentir aucune empathie pour cette famille d’un temps révolu. Pour le public français, un minimum d’effort préalable est recommandé pour s’initier à l’histoire des Bouvier/Beale (idéalement, le visionnage du documentaire), afin de pénétrer plus facilement ce monde particulier par delà les barrières de la langue et de la culture.
Le deuxième acte est d’un tout autre genre, plus théâtral et moins musical, où le faste a cessé d’exister. Christine Ebersole réapparaît sous les traits de Edie-fille (sa mère étant dorénavant interprétée par Marie Louise Wilson). Elle est dans un accoutrement improbable, moulée dans des habits portés à l’envers ou sur la tête qui la rendent difforme, et elle donne, sans complexe et sur un ton à mi-chemin entre vulgarité et désinvolture, des leçons vestimentaires et des conseils de vie. C’est une représentation plus vraie que nature de la Little Edie du documentaire, Christine Ebersole réussissant là le tour de force de passer de la mère snob et mélancolique à la fille amère et primesautière. On pourrait écrire des livres entiers sur la personnalité de Little Edie ; à première vue, elle est complètement folle et, de fait, provoque l’hilarité de la salle. Mais au fur et à mesure de l’avancement de la pièce, ses moteurs psychologiques sont dévoilés et on saisit toute la détresse intérieure qu’elle tente d’étouffer. On apprend qu’Edie, finalement, n’a pas pu abandonner sa mère après son mariage avorté et est revenue à Grey Gardens. Elles sont restées toutes les deux, toutes ces années, honnies par le reste de la caste, telles des pestiférées scandaleuses. Elles ont vécu là avec leur musique, artistes sans public, sans réel talent non plus, mais solidaires l’une de l’autre. Elles n’ont pas vu le temps passer, 10, 20, 30 ans… jusqu’à ce que ce soit l’inspection sanitaire qui les retrouve.
Little Edie reproche à sa mère de lui avoir coupé les ailes, de l’avoir mise en cage, d’avoir fait fuir des prétendants nombreux. En fait, velléitaire, elle n’a jamais eu le courage de quitter le foyer mono-parental. Edith, quant à elle, était bien trop heureuse d’avoir la présence de sa fille (et de nombreux chats de gouttière) pour combler un gouffre sentimental. Toujours en désaccord, débordantes de reproches l’une envers l’autre, mère et fille sont pourtant comme des inséparables en cage.
Le thème de Grey Gardens est donc complexe, proposant une introspection poussée des personnages. L’atmosphère devient même extrêmement lourde vers la fin du spectacle, quand l’amusante folie de surface fait place à l’intensité du désespoir. Les silences s’allongent devant la confusion des sentiments et les airs deviennent franchement dramatiques, avec comme apothéose « Another Winter In A Summer Town » comprenant un furtif flash-back qui fera craquer les spectateurs les plus sensibles. Ce final semblera interminable à qui n’aura pas su communier avec les deux femmes ; les autres en sortiront marqués à jamais car ils comprendront qu’il y a un peu de Edith et Edie Beale en chacun d’entre nous.
Grey Gardens est de loin la comédie musicale la plus intelligente de ces dernières années sur Broadway, qui inclut aussi une bonne dose de pur divertissement. Déroulé à la perfection par une troupe brillante, le show a déjà fait une carrière sold-out sur Off Broadway en début d’année et fera sans aucun doute une belle moisson de Tonys en juin prochain. Ainsi, aux côtés de Christine Ebersole (Tony 2001 pour 42nd Street) et Marie Louise Wilson (nominée pour le revival de Cabaret en 96), les nouvelles coqueluches de Broadway, on retrouve avec plaisir le divin Matt Cauvenaugh (Urban Cowboy, 2003) dans le rôle de Joe Kennedy et le mythique John McMartin (le film Sweet Charity, 1969) dans celui du père Bouvier.
Allez donc cultiver votre jardin avec ce spectacle qui vous grisera !
—————-
Grey Gardens se joue depuis le début du mois de novembre 2006 au Walter Kerr Theater. Textes : Michael Korie, Musique : Scott Frankel, Livret : Doug Wright, Mise en Scène : Micheal Grief
—————-
Shopping :
— Le magnifique CD de Grey Gardens (Off-Broadway 2006) est déjà disponible. Notez que toutes les chansons n’ont pas été reprises dans la production de Broadway.
— Le DVD du documentaire original, une mythique curiosité (attention DVD ZONE 1)