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Grey Gardens — Grands airs et décadence

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L'affiche de Grey Gardens©DR
L’af­fiche de Grey Gar­dens©DR
Pour tous ceux qui ont raté le coche dans les années 70, le revival de Grey Gar­dens est l’oc­ca­sion de décou­vrir une de ces curiosités de la grande aven­ture humaine, un pont entre la banale réal­ité quo­ti­di­enne et l’u­nivers dis­cret de la caste dirigeante améri­caine d’a­vant-guerre. Le doc­u­men­taire orig­inel se con­tente d’évo­quer sub­tile­ment une splen­deur passée par quelques pho­tos d’époque, de vieux dis­ques 78 tours et de gros plans sur des yeux mouil­lés par les sou­venirs ; la comédie musi­cale con­sacre son pre­mier acte au jour pré­cis de 1941 où tout a bas­culé à Grey Gar­dens, nom de la mai­son d’East Hamp­ton, aux sonorités pré­moni­toires (les jardins gris). Au départ, les créa­teurs voulaient appli­quer la méth­ode Wicked qui fit tant d’é­clats : écrire un prélude à une his­toire faisant par­tie du pat­ri­moine cul­turel améri­cain. En fin de compte, le spec­ta­cle inclut à la fois le prélude et le remake, comme deux pièces en une qui se com­plè­tent admirablement.

Grey Gar­dens com­mence par un flash-back. La vieille Edith Beale née Bou­vi­er, la tante de Jacque­line, sort sur le palier de la mai­son alors qu’au loin sa fille, Lit­tle Edie, lui hurle de ren­tr­er pour ne pas être vue par l’in­spec­tion san­i­taire. Elle fre­donne un air désuet, avec une voix désac­cordée par le temps, par-dessus un vieux disque craquant : « She was a girl who had every­thing… » (cette fille avait tout pour elle). Et d’un coup, la grise façade s’ou­vre en deux, empor­tant avec elle la vieille femme et dévoilant un intérieur lumineux et char­mant où Edith, en pleine répéti­tion de chant 30 ans plus tôt, prend le relais sonore avec sa voix de diva. Un ton­nerre d’ap­plaud­isse­ments accueille Chris­tine Eber­sole, salu­ant aus­si au pas­sage un effet de scène saisissant !

Le pre­mier acte s’ap­par­ente à une ver­sion musi­cale d’un théâtre de boule­vard dont le décor et les cos­tumes sem­blent sor­tis tout droit de La Michodière. Les airs sont gais et les textes aimables ; on les croirait tirés d’une comédie légère des années 30. En restant atten­tif, on com­prend néan­moins qu’ils sont annon­ci­a­teurs d’un futur som­bre. Le drame se noue autour des rela­tions ambiguës entre mère et fille, où s’en­tremê­lent ten­dresse et admi­ra­tion, jalousie et pos­ses­siv­ité. En ce jour ensoleil­lé de 1941, la famille Beale doit annon­cer le mariage de la jeune Edie avec Joe Kennedy Jr, riche et beau garçon dont la route vers la Mai­son Blanche est toute tracée (en fait, il péri­ra durant la sec­onde guerre mon­di­ale et c’est son frère John qui devien­dra Prési­dent). Mais Edith-mère fait capot­er le mariage en évo­quant les frasques passées de sa fille devant son futur gen­dre ; « La famille Beale a tou­jours su trans­former un scan­dale en un tri­om­phe » con­clut-elle, sachant bien que les Kennedy ont une approche bien dif­férente, plus dis­crète, de l’as­cen­sion sociale. Ses moti­va­tions ne sont pas explicites : agit-elle par pure mal­adresse ou bien par jalousie, quand son pro­pre cou­ple est en plein naufrage, ou enfin par amour pour sa fille lorsqu’elle com­prend que les ambi­tions du clan Kennedy étouf­fer­ont sa car­rière artis­tique ? Le télé­gramme de son mari annonçant son inten­tion de par­tir au Mex­ique avec une autre femme et les brimades de son pro­pre père — le major Beale — lui reprochant sèche­ment d’être à la fois épouse et artiste ratée finis­sent d’ef­fray­er Joe. Le pre­mier acte se ter­mine de façon dra­ma­tique : Edith tente de tenir son rôle devant les invités réu­nis alors qu’elle se sait con­damnée à rester seule, aban­don­née par son mari, son père et sa fille qui ne peut lui par­don­ner et que l’on voit par­tir avec des bagages à l’ar­rière plan. Edith chante « Will You ? », une admirable chan­son comme un chant du cygne qui, pour peu que le spec­ta­teur ait de la com­pas­sion pour les per­son­nages, sus­cite for­cé­ment des larmes.

Mais c’est là un des dan­gers de Grey Gar­dens : pass­er à côté, ne ressen­tir aucune empathie pour cette famille d’un temps révolu. Pour le pub­lic français, un min­i­mum d’ef­fort préal­able est recom­mandé pour s’ini­ti­er à l’his­toire des Bouvier/Beale (idéale­ment, le vision­nage du doc­u­men­taire), afin de pénétr­er plus facile­ment ce monde par­ti­c­uli­er par delà les bar­rières de la langue et de la culture.

Le deux­ième acte est d’un tout autre genre, plus théâ­tral et moins musi­cal, où le faste a cessé d’ex­is­ter. Chris­tine Eber­sole réap­pa­raît sous les traits de Edie-fille (sa mère étant doré­na­vant inter­prétée par Marie Louise Wil­son). Elle est dans un accou­trement improb­a­ble, moulée dans des habits portés à l’en­vers ou sur la tête qui la ren­dent dif­forme, et elle donne, sans com­plexe et sur un ton à mi-chemin entre vul­gar­ité et dés­in­vol­ture, des leçons ves­ti­men­taires et des con­seils de vie. C’est une représen­ta­tion plus vraie que nature de la Lit­tle Edie du doc­u­men­taire, Chris­tine Eber­sole réus­sis­sant là le tour de force de pass­er de la mère snob et mélan­col­ique à la fille amère et prime­sautière. On pour­rait écrire des livres entiers sur la per­son­nal­ité de Lit­tle Edie ; à pre­mière vue, elle est com­plète­ment folle et, de fait, provoque l’hi­lar­ité de la salle. Mais au fur et à mesure de l’a­vance­ment de la pièce, ses moteurs psy­chologiques sont dévoilés et on saisit toute la détresse intérieure qu’elle tente d’é­touf­fer. On apprend qu’Edie, finale­ment, n’a pas pu aban­don­ner sa mère après son mariage avorté et est rev­enue à Grey Gar­dens. Elles sont restées toutes les deux, toutes ces années, hon­nies par le reste de la caste, telles des pes­tiférées scan­daleuses. Elles ont vécu là avec leur musique, artistes sans pub­lic, sans réel tal­ent non plus, mais sol­idaires l’une de l’autre. Elles n’ont pas vu le temps pass­er, 10, 20, 30 ans… jusqu’à ce que ce soit l’in­spec­tion san­i­taire qui les retrouve.

Lit­tle Edie reproche à sa mère de lui avoir coupé les ailes, de l’avoir mise en cage, d’avoir fait fuir des pré­ten­dants nom­breux. En fait, vel­léi­taire, elle n’a jamais eu le courage de quit­ter le foy­er mono-parental. Edith, quant à elle, était bien trop heureuse d’avoir la présence de sa fille (et de nom­breux chats de gout­tière) pour combler un gouf­fre sen­ti­men­tal. Tou­jours en désac­cord, débor­dantes de reproches l’une envers l’autre, mère et fille sont pour­tant comme des insé­para­bles en cage.

Le thème de Grey Gar­dens est donc com­plexe, pro­posant une intro­spec­tion poussée des per­son­nages. L’at­mo­sphère devient même extrême­ment lourde vers la fin du spec­ta­cle, quand l’a­mu­sante folie de sur­face fait place à l’in­ten­sité du dés­espoir. Les silences s’al­lon­gent devant la con­fu­sion des sen­ti­ments et les airs devi­en­nent franche­ment dra­ma­tiques, avec comme apothéose « Anoth­er Win­ter In A Sum­mer Town » com­prenant un fur­tif flash-back qui fera cra­quer les spec­ta­teurs les plus sen­si­bles. Ce final sem­blera inter­minable à qui n’au­ra pas su com­mu­nier avec les deux femmes ; les autres en sor­tiront mar­qués à jamais car ils com­pren­dront qu’il y a un peu de Edith et Edie Beale en cha­cun d’en­tre nous.

Grey Gar­dens est de loin la comédie musi­cale la plus intel­li­gente de ces dernières années sur Broad­way, qui inclut aus­si une bonne dose de pur diver­tisse­ment. Déroulé à la per­fec­tion par une troupe bril­lante, le show a déjà fait une car­rière sold-out sur Off Broad­way en début d’an­née et fera sans aucun doute une belle mois­son de Tonys en juin prochain. Ain­si, aux côtés de Chris­tine Eber­sole (Tony 2001 pour 42nd Street) et Marie Louise Wil­son (nom­inée pour le revival de Cabaret en 96), les nou­velles coqueluches de Broad­way, on retrou­ve avec plaisir le divin Matt Cau­ve­naugh (Urban Cow­boy, 2003) dans le rôle de Joe Kennedy et le mythique John McMartin (le film Sweet Char­i­ty, 1969) dans celui du père Bouvier.

Allez donc cul­tiv­er votre jardin avec ce spec­ta­cle qui vous grisera !

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Grey Gar­dens se joue depuis le début du mois de novem­bre 2006 au Wal­ter Kerr The­ater. Textes : Michael Korie, Musique : Scott Frankel, Livret : Doug Wright, Mise en Scène : Micheal Grief

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Shopping :
— Le mag­nifique CD de Grey Gar­dens (Off-Broad­way 2006) est déjà disponible. Notez que toutes les chan­sons n’ont pas été repris­es dans la pro­duc­tion de Broadway.
— Le DVD du doc­u­men­taire orig­i­nal, une mythique curiosité (atten­tion DVD ZONE 1)