Accueil Dossiers Faust à l’opéra — La tentation du diable

Faust à l’opéra — La tentation du diable

0

Les orig­ines du mythe de Faust restent obscures. Les spé­cial­istes ont iden­ti­fié un cer­tain Johann Georg Faust (1480–1540 env­i­ron). Il aurait été à la fois magi­cien, char­la­tan, beau par­leur, et doté d’une cul­ture sci­en­tifique éten­due pour l’époque. Il subit des accu­sa­tions de sor­cel­lerie et aurait été pour­chas­sé. On l’a soupçon­né de col­lu­sion avec le Dia­ble. Il s’en serait même van­té. Les nom­breuses zones d’om­bre qui entourent ce per­son­nage ont engen­dré des réc­its var­iés, dont cer­tains ont servi à l’élab­o­ra­tion du grand poème philosophique de Goethe. La force du Faust du poète alle­mand est de lier le des­tin de Faust à celui de l’Homme en général, celui qui est con­stam­ment en quête de ses limites.

Faust et les Romantiques
Le Faust de Goethe com­porte deux par­ties qui éclairent le per­son­nage sous des angles dif­férents. La pre­mière par­tie pub­liée en 1808 décrit un vieux Faust qui vend son âme à l’en­voyé du Dia­ble, Méphistophélès, en échange d’une nou­velle jeunesse. Ame immorale et insoumise, il séduit Mar­guerite puis l’a­ban­donne avec un enfant. Elle en meurt. Finale­ment, il mérite l’En­fer, autant à cause de son pacte que pour son atti­tude inqual­i­fi­able. La deux­ième par­tie de 1831 adopte un angle rad­i­cale­ment dif­férent : Faust est un savant qui se com­pro­met avec Méphistophélès pour aug­menter son savoir. Au moment fatidique où Faust doit céder son âme, Dieu le sauve de l’En­fer pour le récom­penser de son abné­ga­tion. A l’époque roman­tique, le des­tin de Faust con­fron­té à des forces malé­fiques et sur­na­turelles a con­sti­tué un matéri­au de choix pro­pre à tit­iller l’imag­i­na­tion des artistes.

Le per­son­nage de Faust appa­raît au réper­toire de l’opéra avec la par­ti­tion Faust (1813, révisé en 1852) par Lud­wig Spohr (1784–1859). Spohr et Goethe se con­nais­saient et s’es­ti­maient mutuelle­ment. Par mod­estie devant l’oeu­vre de son ami, Spohr préfère s’in­spir­er d’autres sources pour recréer le mythe. L’his­toire est traitée au pre­mier degré. Faust séduit une femme, entre en con­flit avec le fiancé de celle-ci et ter­mine en enfer con­for­mé­ment au pacte passé avec Méphistophélès.

A l’in­star de Spohr, les autres com­pos­i­teurs alle­mands n’ont jamais osé met­tre en musique le texte mon­u­men­tal de Goethe. Les com­pos­i­teurs français n’ont pas eu la même gêne. Leur admi­ra­tion pour le texte s’est traduite en par­ti­tions, qui s’at­tachent à l’ex­is­tence sans lim­ite de Faust et sa fin. Hec­tor Berlioz (1803–1869) créé dès 1846 La Damna­tion de Faust des­tiné aux salles de con­cert. L’idée est venue ensuite de l’in­ter­préter en cos­tumes avec une mise en scène. C’est ain­si que l’oeu­vre a inté­gré le réper­toire de l’opéra. Quelques années plus tard Charles Goun­od (1818–1893) fait représen­ter son Faust qui se trans­forme en énorme suc­cès inter­na­tion­al. Avec ses mélodies sub­limes et immé­di­ate­ment acces­si­bles, Faust s’érige en pili­er du réper­toire. L’air des bijoux est même devenu célèbre chez les jeunes de 7 à 77 ans puisque c’est l’air favori de la célèbre can­ta­trice la Castafiore dans les aven­tures de Tintin.

L’his­toire de Faust et Mar­guerite fascine. Elle per­met d’ex­plor­er les désirs refoulés. La lutte con­tre l’en­nui et le désir de s’élever con­stituent la moti­va­tion de Faust. A tra­vers ce per­son­nage, le pub­lic vit la trans­gres­sion des règles de la morale et de la foi. Il goûte aux pou­voirs de la séduc­tion, de la dom­i­na­tion, de la puis­sance jusqu’à se heurter à la pureté de Mar­guerite. Celle-ci ne résiste pas au pou­voir manip­u­la­teur de Méphistophélès. Elle cède et ne trou­ve que la mort pour vain­cre son dés­espoir. Après l’énuméra­tion com­plaisante des excès de Faust, le ver­dict tombe sous la baguette des com­pos­i­teurs: La damna­tion éter­nelle, sans cir­con­stances atténu­antes. Pour l’artiste et le pub­lic bien pen­sant et croy­ant, la morale un moment bafouée est sauvée.

Par un con­cours de cir­con­stances éton­nant, les opéras cités ci-dessus inspirés de Faust sont des oeu­vres de début de car­rière. Elles ont valu à leur auteurs un énorme suc­cès qui, pour Berlioz et Goun­od, se per­pétue jusqu’à nos jours. Une autre his­toire de pacte avec le Dia­ble a valu au com­pos­i­teur alle­mand, Carl Maria von Weber, un énorme suc­cès avec Der Freis­chütz. Il s’ag­it rien moins que de l’oeu­vre fon­da­trice de l’opéra roman­tique alle­mand. Rétro­spec­tive­ment, le cock­tail Faust, Méphistophélès, Dia­ble et roman­tisme a pro­duit de superbes et malé­fiques étincelles.

La soif de connaître
Après avoir don­né tous ses fruits, la tragédie con­jointe de Faust et de Mar­guerite cesse d’in­spir­er l’opéra. Les artistes se tour­nent vers la deux­ième par­tie du Faust de Goethe. Mahler fait représen­ter sa grande huitième sym­phonie (1910) sur un extrait de ce texte. Le 19e siè­cle assiste au tri­om­phe de la tech­nique et de la sci­ence comme vecteurs du pro­grès de l’hu­man­ité. Faust deux­ième par­tie offre une cor­re­spon­dance par­faite avec l’homme mod­erne. La soif de savoir ne sera jamais étanchée, et elle ne souf­fre aucun obsta­cle. Et la fin jus­ti­fie les moyens. Cette quête savante est perçue comme pos­i­tive et le texte de Goethe enseigne que le par­don divin est acquis.

Le début du 20e siè­cle a vu le champ des con­nais­sances attein­dre des ter­ri­toires inimag­in­ables pour le com­mun des mor­tels. Avec Freud et sa psy­ch­analyse, Dar­win et sa théorie l’évo­lu­tion des espèces, Ein­stein et sa théorie de la rel­a­tiv­ité, les chercheurs en physique des par­tic­ules et la physique quan­tique, la puis­sance de l’e­sprit humain s’ex­prime dans toute sa splen­deur et malmène bon nom­bre d’idées reçues. Or, le génie a de tout temps eu une con­no­ta­tion sus­pecte, les savants qui ont pré­ten­du que la terre était ronde et tourne autour du soleil en savent quelque chose. Celui qui décou­vre et crée est soupçon­né de dia­loguer avec des forces obscures. A la manière des crim­inels ou des fous, les créa­teurs et chercheurs voient et enten­dent des choses inac­ces­si­bles aux foules. La con­damna­tion au bûch­er n’est pas loin.

Le mythe de Faust deux­ième par­tie apporte un cadre poé­tique et philosophique à l’ex­pres­sion du génie humain. Au moment où la musique savante et l’opéra sont en crise de renou­velle­ment, deux de ses chefs de files sont asso­ciés au mythe de Faust. Ils se tour­nent toute­fois vers d’autres sources que Goethe, trop lié au roman­tisme. Fer­ruc­cio Busoni com­pose Dok­tor Faust (1925), mais il meurt sans l’avoir achevé. Son dernier opéra syn­thé­tise ses con­vic­tions d’artistes. Il se con­clut avec un Faust com­pro­mis pour le bien des con­nais­sances humaines. Il parvient néan­moins à trans­fér­er son esprit, c’est à dire l’essen­tiel, dans le corps d’un ado­les­cent. Le pacte avec Méphistophélès est vu avec indul­gence, car il est le prix à pay­er pour le pro­grès de l’humanité.

La grande fig­ure pro­gres­siste de la musique est Arnold Schoen­berg. Il a for­mal­isé la musique dite dodé­ca­phonique puis sérielle, qui pré­side à l’écri­t­ure de la musique con­tem­po­raine. Sa con­tri­bu­tion est évo­quée en ter­mes à peine voilés dans un grand roman d’un ama­teur accom­pli de musique, Thomas Mann: Doc­teur Faus­tus (1949). Le livre suit la vie d’un musi­cien qui attrape la syphilis et pactise avec le Dia­ble. Il « invente » la Nou­velle musique (la musique sérielle) et meurt. Ici encore, le génie humain est lié à une ren­con­tre « dia­bolique ». Pour l’écrivain, il s’agis­sait de mêler deux grands mythes de la man­i­fes­ta­tion du génie. La syphilis a fait des rav­ages chez les artistes du 19e siè­cle. Faus­tus sera une grande fig­ure du 20e siè­cle car il crée dans la douleur et au mépris de sa pro­pre personne.

Le com­pos­i­teur de l’ex URSS Alfred Schnit­tke a renoué avec le mythe de Faust, avec son opéra L’his­toire du Dr Johann Faust (1995). L’en­seigne­ment de cet opéra est que le chercheur doit rester vig­i­lant car les nom­breuses embûch­es dans son tra­vail sont accom­pa­g­nées d’au­tant de ten­ta­tions pour trans­gress­er la moral­ité ou l’éthique. La créa­tion est certes fab­uleuse, mais elle com­porte son lot de dan­gers qu’il appar­tient au chercheur de dis­tinguer et juger.

Faust, une fig­ure trop humaine
Faust et son mythe sont éter­nelle­ment présents, pour l’art et les activ­ités humaines en général. Dans une société qui se cherche des repères moraux lorsqu’elle mesure que la foi ne suf­fit plus, Faust a ini­tiale­ment agi comme un garde-fou moral et religieux. Puis il est apparu comme acteur du pro­grès de l’Hu­man­ité. Au final, il reste que Faust per­son­ni­fie le besoin d’a­gir pour com­pren­dre et se dépass­er. Il atteint la fron­tière mal iden­ti­fiée entre l’ac­cept­able et de l’i­nac­cept­able. Avec ses agisse­ments hors normes, il nous invite à nous inter­roger sur nos respon­s­abil­ités, indi­vidu­elle et vis à vis de la com­mu­nauté, et leurs con­flits. Faust est com­plexe et mul­ti­ple, bref c’est une fig­ure bien humaine. Et un per­son­nage d’opéra fascinant.

Les oeu­vres citées dans l’article
Faust (1816, révisé en 1852) par Lud­wig Spohr (1784–1859), livret de JK. Bernard.
Der Freis­chütz (1821 Le franc-tireur), opéra de Carl Maria von Weber (1786–1826), livret de Friedrich Kind.
La damna­tion de Faust (1846), légende dra­ma­tique de Hec­tor Berlioz (1803–1869), livret du com­pos­i­teur et de G. Almire Gan­don­nière d’après Faust de Goethe.
Faust (1859), opéra de Charles Goun­od (1813–1893), livret de Jules Bar­bi­er et Michel Car­ré d’après Faust de Goethe.
Dok­tor Faust (1925), opéra de Fer­ruc­cio Busoni (1866–1924), livret du com­pos­i­teur d’après une pièce de Mar­lowe. Opéra achevé par Philipp Jarnach.
Le doc­teur Faus­tus, la vie du com­pos­i­teur alle­mand Adri­an Lev­erkühn par un ami (1949) Roman de Thomas Mann.
L’his­toire du Dr Johann Faust (1995). Opéra de Alfred Schnit­tke (1934–1998), livret du com­pos­i­teur et Jörg Morgener.