El Tigre (Critique)

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el-tigreTexte & mise en scène : Alfre­do Arias.
Avec : Denis D’Ar­can­ge­lo, Arielle Dom­basle, Ale­jan­dra Radano, Andrea Ramirez & Alex­ie Ribes.

El Tigre donne son nom à un ensem­ble d’îles argen­tines et de marais peu gays. Là, un groupe de cinéphiles fana­tiques a trou­vé refuge. Ensem­ble, le same­di soir, ils recréent les films adorés, les rejouent, se trav­es­tis­sent avec les moyens du bord. Au final, Vam­pi­ra croque les jugu­laires des enfants de chœur, Lana Turn­er trou­ve le temps long et Holy se remaquille.

Les créau­res de El Tigre déclenchent une série de quipro­qu­os et de coups de théâtre qui les propulsent dans un univers plus déli­rant que celui qu’elles voulaient représen­ter. Elles retrou­vent la tonal­ité des univers fan­tasques des Marx Broth­ers ou d’Ed Wood, alors qu’elles croy­aient plonger dans les mélo­drames vénérés. Dark, Holy, Lana, Lani­ta, Tota et Vam­pi­ra chantent, dansent, illu­mi­nent d’étincelles col­orées un monde trop gris, trop triste. Elles s’envolent en fusée, côtoient les météores qu’elles préfèrent aux étoiles mortes, et se pul­vérisent à coups d’apéricubes à la mortadelle.

Notre avis : Alfre­do Arias ouvre la soirée en expli­quant s’être inspiré d’une tra­di­tion bri­tan­nique, celle de détourn­er à Noël les con­tes du réper­toire, rebidouil­lés pour l’oc­ca­sion, dans l’e­sprit du vaude­ville d’an­tan. Et c’est bien d’un vaude­ville (les pro­tag­o­nistes le rap­pel­lent à l’en­vi) qu’Arias nous pro­pose avec cette folie argen­tine. Cette entrée en matière amu­sante se révèle être, au fur et à mesure du spec­ta­cle, qua­si­ment un mot d’ex­cuse. En effet, si l’on aime cet auteur et met­teur en scène pour ses délires et la démesure cal­culée (il en faut de la rigueur pour qu’une folie touche un vaste pub­lic) ici, il a vraisem­blable­ment dépassé les lim­ites, pro­duisant une œuvre sans queue ni tête, où cha­cun pour­ra au choix pro­jeter ses inter­pré­ta­tions, s’a­muser par­fois, s’en­nuy­er aussi.

Tout com­mence avec une fée hydrocéphale, Fatafale, qui se révèlera être un rien schiz­o­phrène puisqu’elle devien­dra Vam­pi­ra, créa­ture malé­fique inven­tée par Ed Wood, juste après l’ar­rivée des soucoupes volantes… dans une intrigue (?) pour le moins décousue, où il est ques­tion de ren­dre hom­mage aux divas mortes, en l’oc­cur­rence Lana Turn­er qui revit d’en­tre les morts sous les traits d’Arielle Dom­basle. Dans cette mai­son sur pilo­tis où les caï­mans peu­vent mor­dre, le trav­es­tisse­ment est roi, l’in­ven­tiv­ité au pou­voir. Hélas, elle se révèle le plus sou­vent foutraque, usant de facil­ités (Lana/Arielle, suite à un dérè­gle­ment, se met­tant à user de gros mots, oulala…) et l’on guette ce que l’on aime tant chez Arias : une démesure, un rythme, une bril­lance. Il arrive que l’on en trou­ve, lorsque l’hys­térie laisse la place à des moments plus doux, courts moments vite escamotés pour rep­longer dans un délire las­sant. La galerie de per­son­nages a de quoi ten­ter, pour­tant. Nous trou­vons, out­re la fée préc­itée, Lana Turn­er et sa fille Lani­ta (mais laque­lle des deux a tué l’a­mant de la star ?), une péru­vi­enne égarée, Holy pro­prié­taire de la mai­son où se déroule ces ren­con­tres hasardeuses et Dark, son major­dome français dev­enue femme de ménage.

Un quatuor à cordes accom­pa­gne ces délires. Bonne sur­prise du spec­ta­cle, la par­ti­tion de Bruno Coulais, de tan­go en java en pas­sant par des mélodies mélan­col­iques, se révèle en totale oppo­si­tion avec le côté débridé et far­felu du livret. Cer­taines chan­sons offrent de jolis moments et per­me­t­tent à la troupe, qui ne démérite pas, de briller. Denis d’Ar­can­ge­lo, qu’il incar­ne Dark ou Jean Gabin (si, si) mon­tre là encore l’é­ten­due de son tal­ent. Chaque artiste sem­ble avoir un masque que ce soit par un maquil­lage exces­sif ou des cos­tumes découpant des sil­hou­ettes extra­or­di­naires. Et l’on recon­naît bien dans ce trav­es­tisse­ment total, l’art du met­teur en scène qui dit s’être inspiré de pho­tos de trav­es­tis, hors du milieu du show biz, pour rêver ses per­son­nages. Nous auri­ons aimé partager ce rêve/cauchemar totale­ment. Ce n’est que par­tiel, mais l’ex­péri­ence peut être ten­tée, esprit ouvert et folie aux aguets. Et si vous souhaitez appro­fondir cette expéri­ence où Ed Wood côtoie Dou­glas Sirk au pays des « ciné­folles », une bande dess­inée de Cuéno (qui cosigne la scénographie).