Dreamgirls — Les rêves ne sont pas éternels

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Dreamgirls ©DR
Dream­girls ©DR

Livret et Lyrics : Tom Eyen
Musique : Hen­ry Krieger
Mise en scène orig­i­nale : Michael Bennett

Créa­tion
20 décem­bre 1981 à l’Im­pe­r­i­al The­atre, New York (1521 représen­ta­tions et 10 previews ).

Prin­ci­pales chansons
Move (You’re step­pin’ on my heart) — Fake your way to the top — Cadil­lac Car — Step­pin’ to the bad side — Fam­i­ly — Dream­girls — Press con­fer­ence — And I am telling you I’m not going — Ain’t no par­ty — When I first saw you — I am chang­ing — I meant you no harm — The Rap — Fir­ing of Jim­my — I miss you old friends — One night only — Hard to say goodbye

L’his­toire
Deena, Lor­rell et Effie, trois jeunes femmes afro-améri­caines, par­ticipent à un con­cours de chan­sons organ­isé au fin fond des Etats Unis. Elles sont immé­di­ate­ment repérées par Cur­tis Tay­lor Jr, l’or­gan­isa­teur de cette man­i­fes­ta­tion qui n’a pour but que de pro­mou­voir un chanteur local, James Thun­der Ear­ly. Or, celui-ci est aban­don­né par ses cho­ristes le soir même de la représen­ta­tion. Tay­lor se tourne alors vers ses trois nou­velles décou­vertes et leur pro­pose un rem­place­ment au pied levé. Mais si Deena et Lor­rell sont ravies de cette « pro­mo­tion », Effie, qui a le tem­péra­ment le plus fort, refuse caté­gorique­ment de servir la soupe à qui que ce soit. Tay­lor s’arrange alors pour que les trois chanteuses per­dent le con­cours et, per­dant aus­si leurs espoirs de réus­sir par elles-mêmes, acceptent son offre. En out­re, il promet à l’am­bitieuse Effie qu’il fera d’elle une star. Cette dernière cède et, accom­pa­g­née de ses deux parte­naires, rejoint Ear­ly sur scène. C’est un tri­om­phe. Un nou­veau groupe est né. Jim­my Ear­ly et les Dreamettes par­tent sur les routes accom­pa­g­nés de Tay­lor, Mar­ty, le man­ag­er d’Ear­ly et C.C, le frère d’Effie qui est engagé pour com­pos­er les nou­velles chansons.

Plus ambitieux et arriv­iste que Mar­ty, Tay­lor décou­vre le monde du show busi­ness à grande échelle et déclare que s’il doit soudoy­er tous les disc-jock­eys d’Amérique pour faire con­naître ses poulains, il le fera. Sa tech­nique sem­ble fonc­tion­ner puisque le groupe arrive rapi­de­ment en tête du hit-parade. Jim­my et les filles vont alors se pro­duire à l’At­lantic City Hotel, un lieu où les chanteurs noirs appa­rais­sent rarement, puis à Mia­mi. Le suc­cès ne se dément pas mais Tay­lor, pour touch­er un pub­lic encore plus vaste et plus « blanc », décide de chang­er l’im­age du groupe et de per­me­t­tre aux filles de vol­er de leurs pro­pres ailes, sans Jim­my. Elle devi­en­nent donc les Dreams tan­dis que le chanteur est remer­cié. Effie est ravie. Tay­lor, qui est devenu son amant, va enfin tenir sa promesse de faire d’elle une star. Mais elle déchante vite quand elle apprend que c’est Deena qui sera la nou­velle vedette de la for­ma­tion. Plus mince, plus jolie, Deena pos­sède aus­si une voix plus légère que celle, pro­fondé­ment « soul » d’Effie. Elle est donc, selon Tay­lor, un argu­ment com­mer­cial bien plus con­va­in­cant. Dés­espérée, Effie ne trou­ve, de plus, aucun sou­tien auprès de son frère qui tente de la con­va­in­cre que la solu­tion choisie par Tay­lor est la meilleure. La sit­u­a­tion se détéri­ore d’au­tant plus que Tay­lor quitte Effie pour devenir l’a­mant de Deena. La chanteuse délais­sée provoque alors con­flits sur con­flits jusqu’au jour ou Tay­lor décide de la rem­plac­er. Aban­don­née par tous, Effie jure qu’elle ne quit­tera jamais la partie.

Cinq ans plus tard, les Dreams sont au som­met tan­dis qu’­Effie, aidée par Mar­ty, tente tou­jours de percer. Mais alors que la jeune femme vient de sabot­er un nou­veau con­tact à cause de son car­ac­tère impérieux et que son seul ami décide de jeter l’éponge, Effie lui promet qu’elle va chang­er. De son côté, Tay­lor ren­con­tre des prob­lèmes avec Deena, désor­mais son épouse, à qui on a pro­posé un rôle au ciné­ma. Il s’op­pose égale­ment à C.C à pro­pos des orches­tra­tions de sa dernière chan­son, « One night only », qu’il veut ren­dre plus com­mer­ciale. Finale­ment, après une vio­lente con­fronta­tion, C.C reprend sa chan­son, quitte le groupe et se tourne vers celle qui acceptera de l’in­ter­préter telle qu’elle est écrite, Effie. Par l’in­ter­mé­di­aire de Mar­ty, il se réc­on­cilie avec sa soeur, et le trio part en stu­dio d’en­reg­istrement. « One night only » est un suc­cès immé­di­at. Furieux, Tay­lor fait enreg­istr­er à Deena sa pro­pre ver­sion qui sup­plante rapi­de­ment celle d’Effie. Mais un soir, alors que les Dreams se pro­duisent à Chica­go, Tay­lor voit débar­quer Effie, C.C et Mar­ty accom­pa­g­nés d’un avo­cat. Ceux-ci appor­tent la preuve que Tay­lor a, une nou­velle fois, soudoyé les disc-jock­eys pour qu’ils fassent tourn­er la ver­sion de Deena plutôt que celle d’Effie. Il est donc pas­si­ble de prison. Apprenant les magouilles de son mari, Deena le quitte et aban­donne les Dreams. Le groupe don­nera cepen­dant un dernier con­cert à New York. Cha­cun par­ti­ra ensuite pour suiv­re sa pro­pre destinée.

Le thème
Dream­girls est donc un musi­cal « de coulisse » mais s’avère surtout le pen­dant som­bre d’un mod­èle du genre, créé la même année à Broad­way, 42nd Street. Là où le spec­ta­cle de Gow­er Cham­pi­on flir­tait avec tous les arché­types de la comédie musi­cale (une sym­pa­thique artiste, bour­rée de tal­ent, rem­place au pied levé une star vieil­lis­sante et capricieuse, et devient star à son tour à l’oc­ca­sion d’un final éblouis­sant), Dream­girls pro­pose une vision, non pas trag­ique, mais assez cynique et ambiguë de ce même rêve de gloire. Il y est ques­tion d’e­spoir, de tal­ent, de musique mais aus­si d’am­bi­tion, de cupid­ité et de jalousie et surtout de com­pro­mis­sion. Ce dernier thème est au cen­tre du spec­ta­cle. Effie a un tal­ent énorme mais elle doit ren­tr­er dans un moule pour plaire au plus grand nom­bre. De la même façon, la vul­gar­i­sa­tion opérée par Tay­lor sur la musique « soul » afro-améri­caine, de manière à la ren­dre plus acces­si­ble à un pub­lic « blanc », sym­bol­ise bien ce for­matage artistique.

Formelle­ment, le musi­cal « de coulisse » per­met de jus­ti­fi­er une grande par­tie des chan­sons puisque le monde dans lequel évolu­ent les per­son­nages implique la présence de musi­ciens ou de chanteurs qui, pour exercer leur méti­er, doivent se lancer dans un numéro. Michael Ben­nett lui-même se dis­ait plus à l’aise avec ce genre de con­struc­tion et d’une cer­taine façon, une bonne par­tie des numéros musi­caux de A Cho­rus Line étaient ain­si amenés (pour mémoire, les per­son­nages de ce musi­cal, sont des danseurs qui passent une audi­tion devant un met­teur en scène sus­cep­ti­ble de les engager). Pour­tant, Dream­girls débor­de aus­si de réc­i­tat­ifs ou de dia­logues chan­tés entre les numéros pro­pre­ment dits. Il faut se sou­venir qu’en 1981, époque où Dream­girls a été créé, Evi­ta spec­ta­cle inté­grale­ment chan­té d’An­drew Lloyd Web­ber et Tim Rice, tri­om­phe depuis quelques saisons seule­ment et la notion d’opéra pop est, alors, à la mode. Elle s’ap­plique par­faite­ment à Dream­girls.

L’his­toire der­rière l’histoire
A la fin des années 70, Michael Ben­nett est l’heureux met­teur en scène-choré­graphe de A Cho­rus Line devenu un véri­ta­ble phénomène à Broad­way et dans le reste du pays. Mais son spec­ta­cle suiv­ant, Ball­room, est un échec reten­tis­sant. Il faut dire qu’au­tant Cho­rus Line était « expéri­men­tal », autant Ball­room s’ap­parentait à un musi­cal tra­di­tion­nel, sans doute pas ce qu’on attendait de Ben­nett après son pre­mier tri­om­phe. Ce dernier s’at­tache alors au pro­jet Dream­girls écrit par Tom Even, un dra­maturge jusque là auteur de pièce off Broad­way, et Hen­ry Krieger (futur auteur du mag­nifique Side Show) qui signe là sa pre­mière par­ti­tion. Le spec­ta­cle s’in­spire libre­ment de l’his­toire des Supremes, le groupe de Diana Ross, et va être l’oc­ca­sion pour Ben­nett d’ex­péri­menter un nou­veau « con­cept » de mise en scène. Con­sti­tué, prin­ci­pale­ment, de qua­tre tours amovi­bles se déplaçant à volon­té, et d’une poutre hor­i­zon­tale mon­tant et descen­dant sur scène grâce à des câbles reliés aux cin­tres, le décor de Robin Wag­n­er, par sa mani­a­bil­ité, per­mit à Ben­nett, à tra­vers une série d’im­ages util­isant les élé­ments de façon chaque fois dif­férente, d’évo­quer les nom­breux lieux de l’ac­tion d’une manière élé­gante et épurée.

Le soir de la créa­tion, Dream­girls com­pre­nait dans sa dis­tri­b­u­tion Jen­nifer Hol­l­i­day (Effie), Sheryl Lee Ralph (Deena), Loret­ta Devine (Lor­rell), Ben Har­ney (Tay­lor), Vondie Cur­tis Hall (Mar­ty), Obba Babatunde (C.C) et Clea­vant Der­ricks (Jim­my). Les qual­ités visuelles et musi­cales du spec­ta­cle et son inten­sité séduisirent le pub­lic. Dream­girls ne rem­por­ta pas le Tony Award de la meilleure comédie musi­cale en 1982 (au prof­it de Nine) mais Jen­nifer Hol­l­i­day et Clea­vant Der­rick furent récom­pen­sés dans les caté­gorie meilleure actrice et meilleur acteur de com­plé­ment pour un musi­cal. Tom Eyen reçu un Tony pour le livret et Tharon Muss­er, pour les éclairages. Michael Ben­nett con­tin­ua à mod­i­fi­er le show pen­dant plusieurs mois jusqu’à ce qu’il atteigne sa forme défini­tive en 1984.

Sans attein­dre la renom­mée de A Cho­rus Line, Dream­girls a don­né lieu à de nom­breuses pro­duc­tions aux Etats Unis et dans le monde. Le spec­ta­cle a fait l’ob­jet d’un revival à Broad­way en 1997 à l’Am­bas­sador Theatre.

Ver­sions de référence
Dream­girls — Orig­i­nal Broad­way cast record­ing (1982-Dec­ca US). Avec Jen­nifer Hol­l­i­day, Sheryl Lee Ralph et Loret­ta Devine.

Dream­girls in con­cert — 2001 con­cert cast (None­such). Avec Lil­lias White (Effie), Audra McDon­ald (Deena) et Heather Headley (Lor­rell).

Le pre­mier CD pro­pose seule­ment quelques extraits du spec­ta­cle. Mag­nifique­ment inter­prétés par la troupe orig­i­nale (et, en par­ti­c­uli­er, Jen­nifer Hol­l­i­day, incroy­able dans « I am telling you I’m not going »), ils n’en demeurent pas moins frus­trants car ils ne don­nent pas une idée juste de la richesse de la par­ti­tion. Il vaut mieux se pré­cip­iter sur le sec­ond qui com­porte, cette fois, la ver­sion inté­grale et qui, en plus des trois vedettes citées plus haut, béné­fi­cie de la présence, dans des sec­onds rôles, de tout le gratin de Broad­way, Emi­ly Skin­ner (Side Show, Full Mon­ty), Alice Rip­ley (Sun­set Boule­vard, Side Show), Bri­an Stokes Mitchell (Rag­time, Man of La Man­cha), Dar­ius de Haas (Rent) ou Patrick Wil­son (Full Mon­ty, Phan­tom of the Opera au ciné­ma) pour ne citer qu’eux. Un must à pos­séder absolument.