Croquefer / L’Île de Tulipatan (Critique)

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Croquefer-TulipatanCro­que­fer ou le Dernier des pal­adins, opérette-bouffe suiv­ie de L’Île de Tuli­patan, opéra-bouffe.
Musique : Jacques Offenbach.
Direc­tion musi­cale : Christophe Grapperon
Mise en scène : Jean-Philippe Salério
Avec Emmanuelle Goizé (Boute­feu et Alex­is), Flan­nan Obé (Cro­que­fer et Her­mosa), Loïc Boissier (Mousse-à-mort et Caca­tois XXII), Lara Neu­mann (Fleur-de-soufre et Théodor­ine), Olivi­er Hernandez/François Rougi­er (Ramasse-ta-tête et Rom­boï­dal). Nico­las Ducloux (piano), Pablo Schatz­man ou Samuel Nem­tanu (vio­lon), Lau­rent Camat­te (alto), Annabelle Brey ou Jérôme Huille (vio­lon­celle), Nico­las Crosse ou Simon Drap­pi­er (con­tre­basse), Boris Gre­li­er (flûte), François Miquel ou Chris­t­ian Laborie (clar­inette), Takénori Némo­to ou Pierre Rémondière (cor), Eriko Mina­mi ou Guil­laume Le Picard (per­cus­sions).
Orches­tra­tion : Thibault Per­rine. Chef de chant : Nico­las Ducloux. Scéno­gra­phie et lumières : Thibaut Fack. Cos­tumes : Élis­a­beth de Sauverzac. Choré­gra­phie : Jean-Marc Hoolbecq.

Résumé : Où sommes-nous ? En plein délire, à n’en pas douter. D’une part, dans un Moyen Âge dont la loufo­querie n’a rien à envi­er aux Mon­ty Python, où guer­roient et s’agitent un pal­adin sans pudeur, un cheva­lier incom­plet, un gen­til­homme nom­mé « Ramasse-ta-tête » et une princesse infor­tunée qui « pince du luth comme Pagani­ni et qui se résigne à devenir assas­sin »… D’autre part, « à 25 000 kilo­mètres de Nan­terre, 473 ans avant l’invention des cra­choirs hygiéniques », sur l’île de Tuli­patan, où le duc Caca­tois XXII et le grand sénéchal Rom­boï­dal mari­eraient volon­tiers leurs respec­tives progéni­tures, si une vilaine affaire de con­fu­sion des gen­res ne s’y oppo­sait pas… Dans les deux cas, nous sommes bien chez Offen­bach, qui prête son élé­gance aux dingueries de deux tandems de libret­tistes : Chiv­ot et Duru et Jaime et Tréfeu. Opérettes, opéras bouffes, comédies musi­cales des Années Folles : Les Brig­ands aiment ressus­citer des pièces oubliées ou mécon­nues. Dès leur pre­mière appari­tion à l’Athénée en 2002, ils s’étaient mesurés à la fan­taisie médié­vale avec une trép­i­dante Geneviève de Bra­bant. On les retrou­ve ici dans leur élé­ment : don­nant à admir­er deux per­les d’Offenbach, nacrées d’anachronismes char­mants, de plaisirs androg­y­nes et de fan­taisies digestives.

Notre avis : On sait gré aux Brig­ands, depuis plus de dix ans, de ressus­citer avec panache des œuvres légères peu ou prou tombées dans l’oubli. En piochant par­mi les nom­breuses opérettes en un acte d’Offenbach, la troupe renoue avec le com­pos­i­teur qui lui a inspiré son nom et lui a servi ses pre­miers suc­cès (Geneviève de Bra­bant, Barbe Bleue). Com­posée après les tri­om­phes d’Orphée aux Enfers et de La Belle Hélène, L’Île de Tuli­patan et son his­toire de con­fu­sion des gen­res offrent une suc­ces­sion de quipro­qu­os, de dia­logues trou­bles et d’apartés immé­di­ate­ment prop­ices au rire. En com­para­i­son, Cro­que­fer ou le dernier des pal­adins, com­posé dix ans plus tôt dans la car­rière d’Offenbach et aujourd’hui qua­si­ment absent des théâtres, pâtit a pri­ori d’un livret certes pas moins absurde mais plus ver­beux, moins riche en rebondisse­ments et où la musique paraît moins aboutie, à l’exception d’un joli duo. Pour associ­er ces deux pièces, leur insuf­fler un nou­v­el élan et les dépous­siér­er (nonob­stant le choix assumé du ‘r’ roulé qui n’améliore pas for­cé­ment la com­préhen­sion du texte chan­té mais qui le ren­voie assuré­ment à une époque révolue de l’opérette), il fal­lait bien le tal­ent et l’énergie des Brigands.

La direc­tion de Christophe Grap­per­on et son orchestre ren­dent aus­si bien jus­tice à la bril­lance d’Offenbach qu’à la par­o­die qu’il fait du grand opéra français (Meyer­beer, Halévy). Même si on pou­vait préfér­er une scéno­gra­phie plus fournie et aux couleurs plus cha­toy­antes, on salue des effets visuels réus­sis (notam­ment un immense miroir incliné en fond de scène) et une direc­tion d’acteurs et des choré­gra­phies qui évi­tent de trop vers­er dans la grivois­erie des livrets et met­tent l’accent sur les personnages.

Et pré­cisé­ment, sur scène, les cinq artistes, tous dis­tribués dans les deux œuvres, s’en don­nent à cœur joie ! François Rougi­er fait enten­dre une solide voix de ténor. La stature déjan­tée de Caca­tois XXII sied par­faite­ment à Loïc Boissier. Emmanuelle Goizé passe sans com­plexe des déchaîne­ments qua­si-hys­tériques de l’écuyer Boute­feu à la féminité calme et nais­sante d’Alexis. Flan­nan Obé, caméléon chan­tant-dansant, habille Cro­que­fer, le cheva­lier peureux, de démesure et de clowner­ies avant d’incarner une Her­mosa rebelle et mali­cieuse aux faux airs de Lady Di. Enfin, Lara Neu­mann, par sa sim­ple présence, ses mim­iques, sa gouaille, sa voix sonore et sa jovi­al­ité campe une Fleur-de-soufre héroïque puis une Théodor­ine tan­tôt bien décidée à ne pas se laiss­er faire, tan­tôt dépassée par le événements.

Le ren­dez-vous annuel auquel nous con­vient les Brig­ands au moment des fêtes est sans con­teste une nou­velle réus­site : la musique pétille, le plateau est épatant, les rires fusent, les applaud­isse­ment ton­nent et le pub­lic repart plus léger.