Claude-Michel Schönberg : retour à Saigon

0
314
Claude-Michel Schönberg (c) DR
Claude-Michel Schön­berg © DR

Miss Saigon tri­om­phe actuelle­ment à Lon­dres. Lors de l’ou­ver­ture des loca­tions, le spec­ta­cle a bat­tu le record des meilleures ventes pour un pre­mier jour. Aviez-vous con­science que ce spec­ta­cle était si attendu ?
On savait qu’il y avait une attente mais on ne savait pas dans quelle mesure ça allait se réper­cuter finan­cière­ment. Quand les loca­tions ont été ouvertes et qu’on a fait 4,4 mil­lions de livres dès le pre­mier jour, c’é­tait inespéré, d’au­tant que le spec­ta­cle en a coûté 4,5. Évidem­ment, on est tous très con­tents. On se demandait si on n’é­tait pas les derniers dinosaures, et on voit qu’il y a un renou­velle­ment for­mi­da­ble du pub­lic, comme pour la nou­velle pro­duc­tion des Mis­érables qu’on a mon­tée à New York en mars. Le film des Mis­érables a cer­taine­ment aidé.
Pour Saigon, on a repen­sé cette pro­duc­tion en fonc­tion de l’évo­lu­tion du goût du pub­lic qui change, avec le ciné­ma, la télévi­sion, la tech­nolo­gie. On peut se per­me­t­tre des choses qu’on ne se per­me­t­tait pas avant. Le spec­ta­cle est un peu plus cru qu’il ne l’é­tait. Dans la scène de Bangkok, par exem­ple, le go-go dancer a mis vingt-cinq ans à descen­dre du fond de la scène jusqu’au devant. Il y a une évo­lu­tion des pen­sées, mais il y a égale­ment une attente pour une tech­nolo­gie de lumières, de décors. Il faut s’adapter mais l’im­por­tant, c’est de tou­jours faire atten­tion que l’e­sprit de l’œu­vre soit respec­té. Et ça, ça été mon tra­vail pen­dant les deux mois et demi de pré­pa­ra­tion. Un spec­ta­cle trop par­fait, c’est comme une per­son­ne trop par­faite : ça peut man­quer de charme. Il faut qu’il y ait du charme et de la vulnérabilité.

On dit que cette vision est plus réaliste…
On pou­vait penser que ce prob­lème de la guerre, des réfugiés et des Améri­cains qui inter­vi­en­nent à l’é­tranger était révolu. Pour­tant, l’his­toire de cette mère et de son enfant, de ces jeunes gens qui s’ai­ment et qui sont séparés par la guerre, pour­rait se pass­er aujour­d’hui en Syrie ou en Ukraine. On ne pen­sait pas que l’ac­tu­al­ité n’al­lait faire qu’am­pli­fi­er le problème.

Il y a un cer­tain nom­bre de change­ments dans cette nou­velle production.
Tech­nologique­ment, c’est surtout en ce qui con­cerne les pro­jec­tions, les lumières et le son que les pro­grès sont énormes chaque année. Par exem­ple, tout le fond de la scène est un mur de LED, chaque LED pou­vant don­ner plusieurs couleurs. La très haute déf­i­ni­tion qu’on a aujour­d’hui n’é­tait pas pos­si­ble il y a cinq ou six ans. On ne pou­vait pas pro­jeter des images très nettes sur une scène très éclairée, par exem­ple. Aujour­d’hui, la puis­sance fait que les deux peu­vent cohab­iter très facile­ment. Et comme main­tenant, très sou­vent, les spec­ta­cles utilisent pro­jec­tions et éclairages, les créa­teurs de lumières et les réal­isa­teurs de pro­jec­tions appren­nent à tra­vailler ensem­ble. Aupar­a­vant, il y avait par­fois un peu d’antagonisme.

Vous avez aus­si retra­vail­lé les orchestrations.
C’est un long proces­sus qu’on entame à chaque pro­duc­tion. Il faut s’adapter au nom­bre de musi­ciens. Dans la pro­duc­tion orig­i­nale, on en avait une trentaine, mais les finances sont telles qu’au­jour­d’hui, on en a 17, ce qui est beau­coup de nos jours. Les pro­grès tech­nologiques sur les syn­thés nous per­me­t­tent de dou­bler les cordes, même si moi, ce que j’aime, c’est le son live. On a un orchestre très jeune. Ils sont très ent­hou­si­astes, il y a un très bon esprit. Il y a 18 nation­al­ités dif­férentes sur scène : ils vien­nent de partout dans le monde : Etats-Unis, Amérique du Sud, Corée, Philip­pines, Norvège… Juste avant la pre­mière, on s’est mis en cer­cle comme les Améri­cains. Pour clô­tur­er le tout, je leur ai dit : « Quand on vous regarde, on pense que la guerre n’est pas pos­si­ble ». C’est très moti­vant, ça donne de l’e­spoir, on a l’im­pres­sion que l’hu­man­ité est meilleure. Tout le monde a tra­vail­lé dans la même direc­tion, main dans la main.

Aujour­d’hui, il y a beau­coup plus de tal­ents d’o­rig­ine asi­a­tique qu’à l’époque de la créa­tion, non ?
Absol­u­ment. En Asie, Miss Saigon est un énorme suc­cès. Il y a eu — et il y a tou­jours — beau­coup de pro­duc­tions de Miss Saigon. Ca a dévelop­pé toute une généra­tion de jeunes gens qui ont vu qu’ils pou­vaient faire quelque chose, dans leur pays, mais aus­si à l’ouest et aux Etats-Unis. Jon-Jon Briones, qui est un mer­veilleux Engi­neer actuelle­ment à Lon­dres, était dans la troupe orig­i­nale en 1989. A par­tir de là, sa vie a com­plète­ment changé. Il est par­ti ensuite faire le spec­ta­cle aux Etats-Unis, il est devenu Améri­cain, il a eu une famille. Sa vie n’au­rait pas été ce qu’elle est sans Miss Saigon.

Kwang-Ho Hong et Eva Noblezada dans Miss Saigon (c) Matthew Murphy
Kwang-Ho Hong et Eva Nobleza­da dans Miss Saigon © Matthew Murphy

La ques­tion d’un Engi­neer joué par un Cau­casien ne se poserait plus aujourd’hui ?
A l’époque, ce qu’on a fait, qui était très prob­a­ble­ment mal­adroit mais qui était courant, était de trans­former Jonathan Pryce en Eurasien [NDLR : dans la pro­duc­tion de Lon­dres, Jonathan Pryce, acteur blanc, jouait un rôle asi­a­tique, ou sup­posé eurasien, avec des faux yeux bridés]. A ce moment-là, en Europe, on n’é­tait pas aus­si con­scients du poli­tique­ment cor­rect qu’il y avait aux Etats-Unis. C’est tou­jours quelque chose que je ne com­prends pas très bien. Com­ment peut-on encore exiger de clas­si­fi­er des gens en Afro-Améri­cains, Asi­a­tiques-Améri­cains… ? Ils ne sont pas « Afro » Améri­cains, ils sont Améri­cains, c’est tout. Il n’y a aucune dif­férence à faire. Pour moi, l’in­té­gra­tion, ce n’est pas de met­tre une vignette sur quelqu’un. Je n’ai aucune idée que ma fille adop­tée est Asi­a­tique. C’est juste ma fille.

Il était ques­tion à un moment d’une tournée européenne de Miss Saigon qui passerait par la France…
J’aimerais bien que ce spec­ta­cle soit vu en France une fois. Mal­heureuse­ment, en français, je ne suis pas sûr, en anglais, ce serait déjà pas mal. Mais actuelle­ment, je n’en­tends pas par­ler de tournée qui passerait par la France.

Vous tra­vaillez actuelle­ment sur une nou­velle ver­sion de Mar­tin Guerre.
Quelques per­son­nes dont Cameron Mack­in­tosh [NDLR : pro­duc­teur] ont insisté pour repren­dre Mar­tin Guerre. On sait que dans le livret, beau­coup de choses n’ont pas fonc­tion­né. On a repris le prob­lème à bras le corps en essayant de le réin­ven­ter par rap­port à ce qui exis­tait. Est-ce une tâche pos­si­ble ? Je ne peux pas vous le dire, mais on s’y est attelé, en reprenant tout du départ, avec quelques chan­sons nou­velles, et un angle, une vision, une lumière qui sont dif­férents. J’e­spère qu’il y aura une pro­duc­tion en 2015 ou en 2016. On com­mencera peut-être par un fes­ti­val : Chich­ester ou le fes­ti­val de plein air à Lon­dres, on ne sait pas encore.

C’est ce qui vous occupe le plus en ce moment ?
Au milieu de tout le reste ! En jan­vi­er, on est allés don­ner deux con­certs de char­ité aux Philip­pines pour venir en aide aux vic­times du typhon Yolan­da. On a pu recon­stru­ire 250 maisons grâce aux béné­fices. Ensuite, il y a eu Les Mis­érables à New York, puis Miss Saigon à Lon­dres. Là, je pars en Aus­tralie pour une nou­velle pro­duc­tion des Mis­érables. Mon bal­let Wuther­ing Heights reprend l’an­née prochaine et j’en ai égale­ment un autre en pro­jet. Je vais avoir 70 ans bien­tôt. Il faut con­tin­uer ! (rires) Mais ce qui est impor­tant, ce n’est pas ce que je vais faire, c’est ce que les jeunes vont faire. J’at­tends une nou­velle généra­tion de con­teurs à tra­vers la comédie musicale.