Bruno Agati — C’est tellement Agati !

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Com­ment tout a débuté pour vous ?
Ce méti­er est une voca­tion pour moi. J’ig­nore d’où ça vient. Très tôt j’ai ressen­ti le besoin de diriger les gens, pas for­cé­ment d’être moi-même sur scène. Vers 11 ans, je mon­tais des con­certs, de la danse, du théâtre. « Spec­ta­cle » était véri­ta­ble­ment un terme mag­ique qui me fai­sait rêver. Pour me for­mer pro­fes­sion­nelle­ment, je suis allé dans dif­férentes direc­tions. Par exem­ple, j’ai com­mencé par le théâtre. Je ne désir­ais pas devenir comé­di­en mais con­naître un peu mieux ce milieu. Le théâtre m’a per­mis d’ap­préhen­der dif­férem­ment la danse, je pense à la mise en scène, à la direc­tion d’ac­teur sur des danseurs ce qui influ­ence mes choré­gra­phies. J’ai fait l’é­cole du cirque avec Sylvia Mon­fort, j’ai tra­vail­lé au cours Simon, je suis ensuite venu à la danse : clas­sique, mod­erne et jazz. J’ai tou­jours refusé les éti­quettes : ma curiosité avant tout.

A mes yeux, un danseur qui ne fait que de la gestuelle n’a rien d’in­téres­sant : il est pri­mor­dial de lui don­ner une iden­tité, un rôle un per­son­nage qu’il exprime à tra­vers la danse. C’est pour ça que mes créa­tions dif­fèrent de celles de choré­graphes purs et durs qui ne tra­vail­lent que dans le mouvement.

Devenir danseur est-il facile aujourd’hui ?
Je viens de Mon­tar­gis dans le Loiret. Il était dif­fi­cile de com­mencer la danse en province, tout sim­ple­ment parce qu’il y avait très peu de cours. Je me sou­viens être allé avec ma mère au cours de danse de la ville. Sur la porte, une plaque indi­quait : « Pour jeunes filles et dames ». Nous avons donc fait demi-tour… La sit­u­a­tion a sans doute un peu changé aujour­d’hui mais pas tant que ça. Je donne des cours et des stages un peu partout. Pour 60 filles, on trou­ve un ou deux garçons. Un garçon qui veut devenir danseur trou­ve sans aucun prob­lème du tra­vail, même s’il n’est pas extra­or­di­naire. En revanche, une fille doit être excel­lente car la com­péti­tion est rude. Faire de la danse pour un garçon n’est pas encore entré dans les moeurs. Je con­nais beau­coup de pro­fesseurs en province qui accueil­lent de jeunes garçons à leurs cours. Les enfants adorent ça mais arrê­tent à l’ado­les­cence à cause des préjugés. On préfère faire du foot comme le copain plutôt que se dif­férenci­er en faisant de la danse. C’est une ques­tion de mentalité.

Quels sont les repères de votre parcours ?
A 23 ans j’ai mon­té la com­pag­nie Why not, j’é­tais sur scène avec mes danseurs. Très vite, j’ai arrêté de danser pour diriger et choré­gra­phi­er. La com­pag­nie a duré 10 ans, ce fut la pre­mière com­pag­nie de jazz sub­ven­tion­née par le Min­istère de la Cul­ture, la pre­mière à entr­er dans de nom­breux fes­ti­vals. Ce fut une expéri­ence for­mi­da­ble. Après toutes ces années, j’en ai eu marre. Beau­coup de pres­sion, de fatigue. J’ai arrêté alors que la com­pag­nie était au top. Le Min­istère m’avait pro­posé une année sab­ba­tique à con­di­tion que je monte une créa­tion. J’avais besoin de lib­erté, j’ai tout refusé et suis par­ti en Inde, j’ai une pas­sion pour ce pays. Une fois ren­tré, je me suis retrou­vé sans rien, à repren­dre des cours, à rel­a­tivis­er, à réfléchir à ce que je pour­rais faire d’autre.

J’ai arrêté env­i­ron 7 ans et suis revenu avec un spec­ta­cle que j’ai écrit et mis en scène de A à Z : La mère qu’on voit danser, une toute autre expéri­ence qui m’a per­mis d’in­tro­duire l’hu­mour à tra­vers la danse. Tout ce qui m’est arrivé par la suite a découlé de ce spec­ta­cle. J’ai ren­con­tré Sylvie Joly. Elle m’a pro­posé de tra­vailler pour elle. J’ai eu envie de mon­ter une revue dans laque­lle elle serait meneuse : C’est telle­ment Joly. C’é­tait un rêve pour elle qui est devenu réal­ité. Nous avons présen­té à Mogador un show­case avec 95 per­son­nes sur scène, une folie ! Ce fut un moment mag­ique. Le spec­ta­cle sera repris sous une autre forme. J’écrirai avec sa soeur des textes qui alterneront avec des chan­sons. Sylvie pos­sède un réper­toire qu’elle n’a jamais chan­té ni enreg­istré, com­posé de pures mer­veilles. Les chan­sons col­lent avec son per­son­nage, avec cet humour décalé. Sylvie danserait égale­ment : une vraie comédie musi­cale en somme… en con­ser­vant l’aspect revue, clin d’oeil inclus.

2000 fut une année par­ti­c­ulière pour vous.
Cette année j’ai eu la chance incroy­able d’en­chaîn­er des pro­duc­tions qui m’ont toutes intéressé. L’an­née 2000, je l’ai com­mencé sur scène pour présen­ter un spec­ta­cle événe­men­tiel sur le ciné­ma, ensuite j’ai présen­té La mère à par­tir du 19 jan­vi­er pen­dant deux mois et demi au Lucer­naire. Tout de suite après j’ai mon­té une créa­tion, Zap­ping, que je vais repren­dre et dévelop­per. Ce spec­ta­cle évoque l’évo­lu­tion de la danse de Louis XIV au hip hop ver­sion comique. En accord avec le Min­istère, je vais dévelop­per ce spec­ta­cle en ajoutant un peu de chant pour le présen­ter à Paris. On retrou­ve toutes les grandes ten­dances de la danse ain­si que tous les grands per­son­nages, de Nijin­sky à Gene Kel­ly. On voit Les demoi­selles de Rochefort se faire atta­quer par West Side Sto­ry… C’est très drôle et très grand pub­lic. Ensuite la revue C’est telle­ment Joly à Mogador, John­ny Hal­ly­day, Ali Baba puis L’air de Paris. Un an de bonheur…

Com­ment tra­vaillez-vous vos chorégraphies ?
Pour la gestuelle, l’at­mo­sphère de la musique me guide. Je n’é­coute pas inlass­able­ment un morceau : je préfère réa­gir instinc­tive­ment. Je n’aime pas pré­par­er, décor­ti­quer : je priv­ilégie la spon­tanéité, comme si j’é­tais guidé par quelqu’un. Je tra­vaille avec une assis­tante, très habituée à ma manière de fonc­tion­ner. Je fais les choses, elle mémorise et retient ce qu’elle voit. C’est comme cela que j’ai fait pour ma com­pag­nie ou pour Ali Baba. Appren­dre le mou­ve­ment avec les comptes aux danseurs m’en­nuie. Je ne suis pas assez dans le mou­ve­ment pour cela, j’ai tout de suite envie d’aller plus loin. J’aime faire tra­vailler les danseurs la qual­ité et surtout l’in­ter­pré­ta­tion. La col­lab­o­ra­tion me motive : cette méth­ode me con­vient parfaitement.

Quelles sont les dif­férences dans votre tra­vail entre L’air de Paris et Ali Baba ?
Le tra­vail entre ces deux spec­ta­cles est dif­férent car ce sont deux familles dis­tinctes. Les dix per­son­nes pour L’air de Paris ont des rôles bien défi­nis. Les danseurs engagés ne l’ont pas été par moi, j’é­tais à Toulon. Même si je les con­nais­sais, c’est le met­teur en scène qui les a choi­sis. Ils n’avaient pas for­cé­ment tra­vail­lé avec moi. Il a fal­lu que nous nous adap­tions les uns aux autres. Cer­tains sont des chanteurs comé­di­ens, cer­tains ont été danseurs mais n’avaient plus envie de danser. Mon rôle a été de leur redonner l’en­vie, un beau défi. J’ai apporté mon humour et ma déri­sion pour éviter les clichés liés aux chan­sons de Paris.

Pour Ali Baba, je me suis occupé inté­grale­ment du cast­ing. Je con­nais­sais par coeur le par­cours des vingt danseurs que j’ai engagé. Ce fut facile de faire des bal­lets d’ensem­ble car tous avaient une écoute, une facil­ité de cap­ta­tion. J’ai égale­ment pu deman­der à Fab­rice Aboulk­er de com­pos­er des musiques pour la danse.

Avez-vous eu des ren­con­tres pri­mor­diales dans votre vie ?
Une ren­con­tre avec Pierre Pal­made a joué le rôle d’un révéla­teur en me per­me­t­tant de dévelop­per mon humour et ma déri­sion dans la danse. J’ai mon­té La mère en pen­sant à lui tout le temps. D’ailleurs il a été la pre­mière per­son­ne à le voir. Ce fut comme une véri­ta­ble audi­tion pour moi. A mes yeux, c’est un vrai auteur et quelqu’un de fon­cière­ment drôle. On peut l’aimer ou pas en spec­ta­cle, c’est autre chose. Depuis, je mets de l’hu­mour dans tout ce que je fais. Cet artiste m’a apporté beau­coup de choses. Par ailleurs, j’aime pro­fondé­ment Sylvie (Joly). Elle est sim­ple, touchante, émou­vante, en résumé elle est « vraie » et son tal­ent est immense. Elle aime Le défunt d’Obal­dia, j’aimerais lui pro­pos­er de la met­tre en scène avec Manon Landows­ki. J’ai aus­si beau­coup de ten­dresse pour Manon. Une belle ren­con­tre artis­tique, nous avons envie de faire des choses ensem­ble. Ce serait ma pre­mière mise en scène de théâtre pour un texte que je n’ai pas écrit. Mais ce pro­jet ne pour­ra voir le jour que dans… un bon moment, en rai­son des emplois du temps des uns et des autres. Cela n’empêche pas de com­mencer à y tra­vailler dès à présent.

Revenons à La mère qu’on voit danser
Le met­teur en scène d’Ali Baba cher­chait un choré­graphe qui met en scène les danseurs. C’est en voy­ant mon spec­ta­cle qu’il m’a choisi. La mère a vécu pen­dant trois ans, de reprise en reprise. Le spec­ta­cle mon­tre trois femmes qui par­lent de leur mère dis­parue et, comme des enfants, s’en réin­ven­tent une. Ce qu’il faut savoir c’est qu’il y aura deux ver­sions du spec­ta­cle. La pre­mière telle qu’on la con­naît avec les per­son­nages entre 30 et 40 ans mais aus­si une ver­sion dif­férente avec des femmes plus mûres. Je trou­ve très émou­vant d’en­ten­dre ces gens là par­ler de leurs mères. En plus j’ai une pro­fonde admi­ra­tion pour les comé­di­ennes de cette généra­tion qui ont, pour la plu­part, con­nu le music-hall. Elles sont famil­ières du chant, de la danse… On n’a pas cela aujour­d’hui. Des Ginette Garcin, des Annie Cordy ou Line Renaud me fasci­nent. On pour­rait même con­sid­ér­er voir ces per­son­nages « jeunes », cela me per­me­t­trait d’in­cor­por­er davan­tage de danse. Le spec­ta­cle est en effet très visuel. On peut faire un tra­vail sur le sou­venir. Tout un tra­vail d’écri­t­ure m’at­tend, je suis très motivé. La pièce ini­tiale sera reprise de toute façon prochainement.

Quels sont vos pro­jets immédiats ?
Par­tir trois semaines en vacances à Bali et revenir en pleine forme ! il faut savoir pren­dre du temps pour réfléchir. Je n’aime pas la pré­cip­i­ta­tion. Je com­mencerai à mon retour la ver­sion théâtre d’Ali Baba, en accord avec le met­teur en scène. Le show va se remon­ter, dans un pre­mier temps pour la Corée du Sud en juil­let puis pour le Cana­da. Et bien­tôt Paris…