Broadway 1998 — 1999 — Une saison à Broadway

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Brent Carver et Carolee Carmello dans Parade ©DR
Brent Carv­er et Car­olee Carmel­lo dans Parade ©DR
Un livret s’il vous plait… 
Attribuer le Tony du meilleur spec­ta­cle musi­cal à Fos­se, un hom­mage aux grandes choré­gra­phies de Bob Fos­se, est cer­taine­ment représen­tatif d’une sai­son pau­vre en livrets et forte en nos­tal­gie. Les con­cur­rents de Fos­se dans la caté­gorie « Best Musi­cal » ne font pas for­cé­ment mieux au niveau du livret puisque It Ain’t Noth­ing But The Blues est une revue. Quant à The Civ­il War, même les cri­tiques n’ont par réus­si à le définir. Seul Parade béné­fi­ci­ait d’un vrai livret mais le spec­ta­cle ayant déjà fer­mé, il était dif­fi­cile pour le comité des Tonys de lui décern­er la récom­pense suprême du meilleur musical.

Chaque sai­son a son lot d’in­jus­tices. Parade en est une. Mal­gré une mag­nifique mise en scène du célèbre Harold Prince, une dis­tri­b­u­tion par­faite de bout en bout (dom­inée par Car­olee Carmel­lo et Brent Carv­er), un livret intel­li­gent et une par­ti­tion sophis­tiquée, ce spec­ta­cle de n’a pas su trou­ver son pub­lic. Le procès d’un juif accusé du meurtre d’une de ses petites ouvrières et finale­ment lynché par la pop­u­la­tion a dû sem­bler bien trop som­bre aux yeux du grand pub­lic. Trop her­mé­tique, trop dép­ri­mant, pas de grande star… voilà sans doute quelques autres raisons qui ont fait que le spec­ta­cle a dû fer­mer après seule­ment 39 « pre­views » et 84 représen­ta­tions. Avec ses récom­pens­es gag­nées récem­ment, ain­si qu’avec la sor­tie du CD, Parade est en train de se forg­er une répu­ta­tion de spec­ta­cle culte au sein des fans de théâtre musical.

Plus grand pub­lic, You’re a Good Man, Char­lie Brown — où l’u­nivers de Snoopy et des Peanuts se décline en chan­sons — a fer­mé juste après les Tony Awards même si Kristin Chenoweth et Roger Bart ont rem­porté le Tony des meilleurs sec­onds rôles féminin et mas­culin. Prob­lème de communication ?
Char­lie Brown n’a sans doute pas su se posi­tion­ner entre le spec­ta­cle pour enfants et la comédie musi­cale pour adultes… Pour­tant, il était tout cela à la fois et l’in­tel­li­gence du livret per­me­t­tait plusieurs niveaux de lec­ture sus­cep­ti­bles de séduire un très large pub­lic. Frais, char­mant et bien plus sophis­tiqué qu’on ne pour­rait le croire, Char­lie Brown n’a pas su (ou pu) attein­dre la bonne cible de spectateurs.

Par­lons donc d’in­jus­tice quand on voit que Foot­loose — adap­té du film du même nom — tient encore l’af­fiche alors que tous prédi­s­aient un échec cinglant.
D’autres n’ont pas eu cette chance. The Gersh­win’s Fas­ci­nat­ing Rythm, revue de chan­sons des frères Gersh­win, a sans doute espéré un suc­cès à la Smokey Joe’s Cafe mais en vain. Autre revue nos­tal­gique qui n’a duré qu’un été, An Evening With Jer­ry Her­man aurait peut-être été plus à sa place dans un cabaret intimiste. La reprise du clas­sique On The Town (de Bern­stein, Com­den et Green) n’a pas su non plus trou­ver son pub­lic mal­gré la per­for­mance de la comique les­bi­enne Lea DeLar­ia qui a su ral­li­er tous les cri­tiques. Plus sur­prenant, The Civ­il War de Frank Wild­horn a déjà fer­mé, alors que ses deux autres spec­ta­cles (Jekyll And Hyde, The Scar­let Pim­per­nel) tien­nent encore vaille que vaille.

Nos­tal­gie, quand tu nous tiens… 
De Fos­se à Blues en pas­sant par Fas­ci­nat­ing Rythm et An Evening With Jer­ry Her­man, les pro­duc­teurs n’au­ront pas pris énor­mé­ment de risques avec des nou­velles oeu­vres. Utilis­er un thème por­teur du pat­ri­moine cul­turel n’est pas for­cé­ment un gage de suc­cès. La revue est une solu­tion de facil­ité qui ne marche pas à tous les coups. Seul Fos­se, avec son côté hot et sexy, a su tir­er son épin­gle du jeu.

Les nou­veaux « musi­cals » (ou du moins qual­i­fiés de tels) comme Mar­lene et Swan Lake (Le lac des cygnes) ne sont pas for­cé­ment allés chercher très loin au niveau du sujet. La pièce de Pam Gems sur Diet­rich ne repose que sur la per­for­mance d’une actrice, Siân Philipps. Quant au célèbre bal­let, revis­ité par Matthew Bourne, cer­tains se deman­dent encore ce qu’il est venu faire dans cette catégorie.

Band In Berlin, rela­tant les aven­tures d’un groupe de musi­ciens juifs dans l’Alle­magne nazie, pre­nait plus de risques dra­maturgiques mais a puisé son réper­toire dans les chan­sons et les morceaux de l’époque. Et les fautes d’orthographe sur les pro­jec­tions n’ont pas été par­don­nées… Encore une fois, au milieu de tout ça, Parade fait vrai­ment fig­ure d’OVNI.

Par­mi les repris­es, You’re a Good Man, Char­lie Brown et Lit­tle Me sont sans aucun doute plus nova­teurs qu’Annie Get Your Gun ou Peter Pan mais cela n’a pas payé pour autant. Encore une fois, Annie Get Your Gun est un clas­sique qui cul­tive à la fois la nos­tal­gie du Far West et celle d’un cer­tain âge d’or de Broad­way (Irv­ing Berlin et son célèbre « There’s no busi­ness like show busi­ness »). Quant à Peter Pan, il vise bien évidem­ment un pub­lic famil­ial, par­ents, enfants et adultes qui ne veu­lent pas grandir.

A côté de ça, l’im­moral Lit­tle Me de Cy Cole­man, se moque out­rageuse­ment des biogra­phies de stars et se per­met de se moquer de Chica­go, West Side Sto­ry et même Titan­ic (le film) avec un humour féroce. Une reprise de toute évi­dence moins con­sen­suelle que Annie Get Your Gun, qui n’est finale­ment qu’un pré­texte à retrou­ver ‑enfin- Bernadette Peters dans un grand rôle.

Le come-back des divas 
Récom­pen­sée par le Tony de la meilleure actrice dans une comédie musi­cale, la flam­boy­ante Bernadette Peters fait un retour atten­du sur une scène de Broad­way. Dans le clas­sique d’Irv­ing Berlin, Bernadette est Annie Oak­ley, sur­douée de la gâchette dans un Far-West haut en couleurs. Plus pétil­lante que jamais, Peters est de toute évi­dence adulée par un pub­lic qui serait prêt à la voir réciter les pages de l’an­nu­aire ou les fich­es-cui­sine de Elle. On n’en arrive pas encore à ces extrémités mais il faut recon­naître que Bernadette et son parte­naire Tom Wopat sont les seuls atouts d’une pro­duc­tion plutôt inégale.

Broad­way a égale­ment retrou­vé Lea Salon­ga, de retour dans Miss Saigon dans le rôle qui lui a valu tous les hon­neurs il y a dix ans. Plus mûre dans son approche du rôle, plus femme et moins ronde, Salon­ga a prou­vé qu’elle n’avait pas volé sa répu­ta­tion de « best Kim ever ». On espère main­tenant la voir dans un nou­veau rôle — autre que les sem­piter­nels Epo­nine des Mis­érables et Kim de Miss Saigon - peut-être dans la prochaine pro­duc­tion de Flower Drum Song ?

Dans un autre genre d’ex­o­tisme, la gal­loise Siân Philipps a endossé la robe four­reau de Mar­lene dans la pièce musi­cale de Pam Gems (que l’on a pu applaudir en France l’an dernier). La belle per­for­mance de Philipps n’a pour­tant pas suf­fi à pal­li­er les mal­adress­es de l’oeu­vre et de la mise en scène de Sean Matthias que l’on a con­nu plus inspiré.

Il faut égale­ment désor­mais compter sur les divas de Chica­go. Véri­ta­ble noeud de vipères et nid à divas, la prison pour femmes de Chica­go nous livre régulière­ment ses glam­oureuses meur­trières à grands coups d’é­clats médi­a­tiques. Cette sai­son, c’est la gen­tille Karen Ziem­ba (Crazy For You, Steel Pier) qui enfile les bas résille pen­dant qu’Ute Lem­per et Ruthie Hen­shall, directe­ment venues de Lon­dres, se pré­par­ent dans les coulisses.

Avec Ute Lem­per, c’est un peu d’Eu­rope qui souf­fle sur Broad­way. Lem­per s’of­fre même le luxe de par­o­di­er Chica­go — en français ! — lors d’un tour de chant don­né dans un cabaret new-yorkais. Après cette Chica­go fever, on attend le retour d’Ute Lem­per en France, son pays d’adop­tion, avec un esprit plus Broad­way que jamais. Quant à la très bri­tan­nique Ruthie Hen­shall, elle com­mence douce­ment sa con­quête de Broad­way. Après avoir été une superbe Rox­ie à Lon­dres, elle est désor­mais Vel­ma à Broad­way avant d’in­té­gr­er la pro­duc­tion de Putting It Togeth­er, revue de chan­sons de Sond­heim, prévue à Broad­way cet automne.

La légendaire Chi­ta Rivera, la Vel­ma orig­i­nale de Broad­way (en 1976), fait quant à elle le tra­jet inverse et endosse cette fois le cos­tume de Rox­ie pour la pro­duc­tion de Las Vegas. Les fans de théâtre musi­cal s’a­musent gen­ti­ment du non-âge de miss Rivera et la voient déjà inté­gr­er la troupe de Rent dans le rôle de Mimi Mar­quez, la strip-teaseuse droguée, séropos­i­tive et très très souple…

Citons encore la déli­cieuse Judy Kuhn (vue off-Broad­way dans un spec­ta­cle inti­t­ulé Dream True) ain­si que Faith Prince dans Lit­tle Me (même si Mar­tin Short, l’in­ven­tive choré­gra­phie de Rob Mar­shall et le strip-tease de Michael Parks n’ont eu aucun mal à lui vol­er la vedette).
Quant aux divas en devenir, il fau­dra désor­mais compter sur Kristin Chenoweth, absol­u­ment stel­laire dans You’re a Good Man, Char­lie Brown et Car­olee Carmel­lo dans Parade qui méri­tait bien son Dra­ma Desk Award partagé avec Bernadette Peters.

Et demain ?
Une sai­son s’achève, une autre va bien­tôt com­mencer. Dif­fi­cile de prévoir quels spec­ta­cles tien­dront le haut de l’af­fiche demain à Broad­way, les aléas du méti­er étant ce qu’ils sont. On peut néan­moins espér­er Mar­tin Guerre de Bou­blil et Schön­berg, Marie Chris­tine avec Audra Mac Don­ald, Havana de Frank Wild­horn avec Mme Wild­horn (Lin­da Eder) ou encore Aida d’El­ton John ou Sat­ur­day Night Fever, sans oubli­er le nou­veau Stephen Sond­heim, inti­t­ulé Wise Guys. Dans les repris­es, on attend un Kiss Me, Kate, un Finni­an’s Rain­bow ain­si qu’un A Lit­tle Night Music avec Glenn Close. Vien­dront, ne vien­dront pas ? Il nous reste plus qu’à rêver sur les pos­si­bles affich­es qui vien­dront illu­min­er Broad­way à l’aube du prochain millénaire.