Boris Bergman — Nostalgie russe

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Boris Bergman © François Vila
Boris Bergman © François Vila

Com­ment vous est-venue l’idée d’adapter La dame au petit chien ?
Depuis l’âge de douze ans, La dame au petit chien est mon livre de chevet. Tchekhov écrit dans une langue extrême­ment sim­ple et quand on a douze ans, on peut avoir l’il­lu­sion qu’on com­prend tout !
Au fur et à mesure des années, cette nou­velle m’a pour­suivi. Après La nuit du rat [NDLR : comédie musi­cale écrite par Boris Bergman, jouée au Théâtre Déjazet en 2006], j’ai eu envie de faire une comédie musi­cale min­i­mal­iste avec très peu de per­son­nages. J’ai pen­sé à cette nou­velle de Tchekhov dans laque­lle on ne voit que deux per­son­nes. Pour garder le regard extérieur d’un troisième pro­tag­o­niste, j’ai imag­iné quelqu’un qui n’ex­iste pas dans la nou­velle, Smer­hov, le pro­prié­taire du Pavil­lon Ver­ney, le lieu où se ren­con­trent la dame et Gourov, son amant. Et de toutes les his­toires dont Smer­hov a été témoin, il se sou­vient de cette ren­con­tre. Tout va se pass­er dans la mémoire de ce petit bon­homme et, comme dans la nou­velle, l’his­toire ne se ter­mine pas.
J’avais envie de faire un spec­ta­cle acous­tique, et nous voilà dans un petit théâtre en bois telle­ment mag­nifique que c’est un décor en soi. On a une vio­loniste qui jouera trois instru­ments (vio­lon, alto et vio­lon trompette).

Com­ment définiriez-vous le style de ce spectacle ?
Musi­cale­ment, je ne voulais pas d’un vrai com­pos­i­teur russe pour ne pas tomber dans les clichés. Je voulais qu’on soit néan­moins dans une sen­si­bil­ité cou­sine et je me suis rap­pelé que la meilleure ver­sion de L’Id­iot de Dos­toïevs­ki a été faite par un japon­ais. Toutes les grandes chan­sons russ­es ont été traduites en japon­ais avec une grande sen­si­bil­ité, il y a un cousi­nage dans le rythme. Donc, Mako­to Carteron, com­positrice, a écrit une musique assez ori­en­tale, slave. Musi­cale­ment, on est plutôt dans le lyrique.
De mon côté, je vais essay­er, avec ce que j’ai, d’ap­porter le ciné­ma au théâtre, car c’est ma for­ma­tion même si, comme tout enfant élevé en Grande-Bre­tagne, on m’a emmené voir toutes les comédies musi­cales du monde, de La mélodie du bon­heur à My Fair Lady
J’aimerais renouer avec le roman­tisme… Et puis, je ne sais pas si c’est à cause de l’âge, mais on m’a telle­ment reproché, depuis mes débuts, il y a quelques décen­nies, mes jeux de mots, mon 27e degré, que là, j’ai mis un point d’hon­neur à faire sim­ple. Pour les textes, je ne peux pas faire plus simple !

Sim­plic­ité et sincérité en même temps ?
Oui, Smer­hov est con­sciem­ment ou incon­sciem­ment inspiré de gens que j’ai vrai­ment con­nus : il est un peu mon grand-père, mon père… et un peu moi. Et une de mes tantes, quand elle avait une ving­taine d’an­nées, a sans doute ressem­blé à la dame au petit chien.
J’ai tou­jours dit que j’avais de la nos­tal­gie avant d’avoir des sou­venirs. Il y a un dic­ton qui dit que le Russe se penche vers le passé, il n’aime pas aujour­d’hui et a peur de demain.
J’ai réal­isé très vite que les per­son­nages qui étaient autour de moi quand j’é­tais plus jeune n’ex­is­teraient plus : ces émi­grants qui sont par­tis en Fin­lande, en France, aux Etats-Unis, ou à Shang­hai, dans la colonie judéo-russe, dans tous ces endroits où on accep­tait les gens sans visa… C’est for­mi­da­ble pour moi de les faire revivre.

Com­ment abor­dez-vous votre mise en scène ? Est-ce la pre­mière fois pour vous ?
J’ai mis en scène quelques con­certs. En vérité, je me sers de ma petite expéri­ence de réal­isa­teur de courts-métrages. J’es­saie de fonc­tion­ner au théâtre comme si j’é­tais au ciné­ma. Pour le ton des voix, j’es­saie de faire en sorte que les comé­di­ens ne par­lent pas trop fort, et je pense aux films de Jacques Tourneur. Et puis, j’ai vu telle­ment de comédies musi­cales que j’es­saie d’en garder les bonnes références.

Juste­ment, d’où vient votre amour de la comédie musicale ?
Déjà, je pense que ce goût vient du théâtre yid­dish, du cabaret, des émi­grés russ­es ou polon­ais qui arrivent en Alle­magne. Hol­lan­der, qui a écrit pour Diet­rich [NDLR : la chan­son « Falling In Love Again »], a com­mencé comme ça.
Mon grand-père écoutait donc beau­coup de 78 tours de théâtre yid­dish, et il y avait beau­coup de chansons.
Et très tôt, comme j’ai gran­di à Lon­dres, je suis allé voir beau­coup de comédies musi­cales. J’aime des choses aus­si var­iées que The Pro­duc­ers, Un Vio­lon sur le toit, West Side Sto­ry, Wicked ou Rose-Marie.
Et puis, c’est vrai que j’ai un grand faible pour Sond­heim. J’ai eu la chance de voir la ver­sion orig­i­nale anglaise de A Lit­tle Night Music avec Jean Sim­mons et la grande Hermione Gingold.
Régulière­ment, je vais à Lon­dres voir des comédies musicales.

Que pensez-vous du paysage actuel en ce qui con­cerne le théâtre musi­cal français ?
Je regrette que ce qu’on appelle ici « comédies musi­cales » soient en fait des « revues musi­cales », des suites de chan­sons sans dia­logues. Per­son­nelle­ment, j’aime le pas­sage du dia­logue à la musique, je trou­ve ça jouissif.
Pour moi, une comédie musi­cale, c’est déjà une his­toire, et puis une alter­nance de chan­sons et de dia­logues, avec des thèmes qui reviennent.

Et la comédie musi­cale, c’est un univers que vous avez envie de con­tin­uer à explorer ?
Oui, j’ai déjà com­mencé autre chose avec le pianiste Pas­cal Amoyel. Et puis, en comédie musi­cale, je peux touch­er à tout : les cos­tumes, les décors, la mise en scène. C’est for­mi­da­ble ! On peut aus­si explor­er des styles musi­caux dif­férents. J’e­spère qu’il y aura une suite et que je pour­rai faire d’autres spectacles.