Bilan du Festival Alternative Lyrique — Une seule alternative… rendez-vous en 2001 !

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Alternative Lyrique ©DR
Alter­na­tive Lyrique ©DR
On peut être sur­pris par une telle ini­tia­tive, mais on est surtout enchan­té, de voir éclore des tal­ents hors des murs sou­vent académiques des grandes maisons d’opéras. Ce fes­ti­val n’avait qu’une « alter­na­tive », et ce fut le cas, nous faire partager l’en­t­hou­si­asme et l’o­rig­i­nal­ité de ces com­pag­nies lyriques.

Une des réus­sites essen­tielles de cette man­i­fes­ta­tion fut la cen­tral­i­sa­tion des spec­ta­cles et des ren­con­tres dans le site de la Vil­lette: entre la Cité de la musique et le Con­ser­va­toire nation­al, le théâtre Paris-Vil­lette et le Cabaret sauvage, en pas­sant par quelques cafés… On regret­tera juste que Le jardin des délices de la Péniche-Opéra n’y ait pas trou­vé sa place. Mais c’é­tait une sur­prise agréable de crois­er sur ces pelous­es, ama­teurs d’opéra et de rock se ren­dant au Zénith !

Une sit­u­a­tion française contrastée 
Qua­tre des neufs com­pag­nies présentes durant cette semaine étaient français­es: signe de bonne san­té du lyrique en France, ou hom­mage ren­du au pays organ­isa­teur de cet évène­ment ? Eton­nant, lorsque l’on pense à la mul­ti­tude de troupes exis­tantes en Europe, com­parée à la dizaine seule­ment se trou­vant dans notre pays…
C’est à la plus médi­atisée, l’in­con­tourn­able com­pag­nie Opéra-Eclaté d’O­livi­er Des­bor­des, que fut con­fié l’hon­neur d’ou­vrir les fes­tiv­ités, avec une nou­velle ver­sion des Noces de Figaro de Mozart. Une re-créa­tion en quelque sorte, car Olivi­er Des­bor­des, assisté de S. Ottin, avait pris soin de rem­plac­er les réc­i­tat­ifs ital­iens par des extraits de la pièce de Beau­mar­chais, comme à la créa­tion de cet ouvrage en France en 1793. Jolie soirée pour cette ouver­ture, dans un cadre rare, celui du Cabaret sauvage, un cirque en bois, où les spec­ta­teurs attablés, pre­naient le temps de sirot­er un demi, en grapil­lant du raisin, envahis par la musique mag­nifique de Mozart. Dans une mise en scène sobre, sans sur­prise, on put appréci­er les voix des solistes, tout en reprochant à cer­tains, le manque de sou­p­lesse, voir plus, d’imag­i­na­tion dans leur jeu : quel dom­mage en effet, qu’un Figaro ou une Comtesse ne s’emparent pas davan­tage de leurs rôles, si admirable­ment écrits ! La direc­tion musi­cale, nette et vigoureuse, quant à elle fut un régal.

Cepen­dant on était loin de la soirée mag­ique et enchanter­esse qu’al­lait nous pro­pos­er Mireille Lar­roche, avec son Jardin des Délices, le lende­main à la Man­u­fac­ture des Oeil­lets d’Ivry. La Péniche-Opéra accom­plit ain­si depuis plusieurs années un tra­vail remar­quable : autant de créa­tion que de re-décou­vertes de styles musicaux.

Alter­na­tive Lyrique allait nous per­me­t­tre de décou­vrir égale­ment des créa­tions, sans doute plus auda­cieuses, et par la même occa­sion plus ambitieuses, de par leur moder­nité et leur par­ti pris. Ce fut le cas avec The Glass Menagerie de l’i­tal­ien Anto­nio Biba­lo, présen­té par Opera West, une com­pag­nie norvégi­en­ne, au théâtre Paris-Vil­lette. Cette oeu­vre adap­tée de la pièce de Tenessee Williams (La ménagerie de verre), pour qua­tre per­son­nages et vingt musi­ciens, ne brille pas spé­ciale­ment par ses qual­ités musi­cales, sou­vent con­fus­es et où les quelques envolées s’ef­facent très vite devant les har­monies dif­fi­ciles, qui rebu­tent aisé­ment le mélo­mane novice. On retien­dra pour­tant l’ex­tra­or­di­naire mise en scène de Hilde Ander­sen, sen­si­ble, émou­vante et ô com­bi­en pudique, servie par l’in­ter­pré­ta­tion de qua­tre chanteurs habités et si sim­ple­ment humains, illus­trant par­faite­ment ce cru­el drame familial.

Mais ce sont nos voisins bri­tan­niques, dont la folie, l’ab­so­lutisme, et l’en­gage­ment scénique allaient sus­citer notre plus grand ent­hou­si­asme. Punch & Judy, opéra en un acte de Har­ri­son Birtwistle, date de 1967: et déjà quelle moder­nité, quelle inno­va­tion! L’orchestre est remar­quable, la dis­tri­b­u­tion est bril­lante; cette his­toire de mar­i­on­nettes issue du folk­lore anglais, devient un véri­ta­ble rit­uel mor­bide et sanglant. Ironique, voire cynique à souhait, les comé­di­ens chanteurs se don­nent sans compter. La musique, con­tem­po­raine certes, mais moins hos­tile, nous enveloppe dans un man­teau de sonorités étouf­fant: on rit, on s’in­ter­roge, on s’éveille à ce style avec plaisir. Bra­vo à toute cette équipe, aux qual­ités vocales évi­dentes, et à l’én­ergie farouche de défendre cette créa­tion du Music The­atre Wales.

Dans un genre plus sobre, et net­te­ment moins abouti, l’AR­CAL, et le met­teur en scène Chris­t­ian Gangneron, présen­taient Le pau­vre matelot de Dar­ius Mil­haud : une com­plainte en trois actes datant de 1926, sur un livret de Jean Cocteau. L’o­rig­i­nal­ité du spec­ta­cle, et bien la seule, fut de se dérouler dans un café, tout comme l’ac­tion de cet ouvrage, plusieurs soirs de suite. Que dire de la mise en scène sans intérêt, et de l’in­ter­pré­ta­tion lisse et sans vie ? le bémol de ce fes­ti­val, sans aucun doute.

Après un tel spec­ta­cle, on est en droit de se deman­der d’où vient cette énergie et cet investisse­ment scénique dont font preuve les artistes étrangers en com­para­i­son de cer­tains artistes français ? Est-ce leur for­ma­tion qui autorise ces excès, ces fan­taisies, cette lib­erté, cette façon si généreuse de nous trans­met­tre leur pas­sion et leur foi en leur tra­vail — sou­vent osé et risqué — ?. On aimerait voit éclore d’autres struc­tures, en France, qui feraient preuve, non pas d’imag­i­na­tion, car elles en ont déjà beau­coup, mais tout sim­ple­ment d’en­t­hou­si­asme, et quelque part de volon­té d’at­tein­dre un idéal…

Ces Alter­na­tives Lyriques ont été une occa­sion rare de s’en­richir, en faisant preuve de curiosité. Des ren­con­tres avec les com­pag­nies étaient organ­isées, qui (et c’est sans doute nor­mal pour une pre­mière édi­tion) sus­citèrent peu d’en­goue­ment de la part du pub­lic. Mais en tous les cas on peut féliciter l’équipe à l’o­rig­ine de cet événe­ment des choix d’une pro­gram­ma­tion sou­vent pas­sion­nante qui nous fait espér­er beau­coup de la prochaine édi­tion… en 2001 !