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Bernard Alane — Bernard et le fantôme de l’Opéra Comique

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Bernard Alane ©DR
Bernard Alane ©DR
Racon­tez-nous votre arrivée dans le théâtre musical ?
Ce fut par hasard. Gérard Moulevri­er, qui s’oc­cupe de cast­ing, a été con­tac­té par des anglais en quête d’un « french lover » pour jouer Bless The Bride à Lon­dres. Il m’avait vu dans une Vie Parisi­enne qu’avait mon­té Jean-Luc Bouté. A l’époque, mon expéri­ence était très lim­itée, je n’avais pas de chan­son, rien. Nous étions 150 pour l’au­di­tion. J’ai passé les trois étapes et j’ai été choisi. J’ai joué toute une sai­son, puis je fus rap­pelé pour jouer Can Can de Cole Porter, tou­jours dans le West End. J’ai enchaîné avec Alain Mar­cel pour My Fair Lady, Peter Pan, Kiss Me Kate… Il faut dire égale­ment que j’ai fait beau­coup de voix français­es chan­tées et par­lées pour des films Dis­ney comme Le Bossu de Notre Dame ou encore Aladin. Mais on peut véri­ta­ble­ment par­ler de hasard. D’ailleurs, c’est après avoir com­mencé dans le domaine du théâtre musi­cal que j’ai pris des cours de chant. En tant que comé­di­en, j’y avais pen­sé, mais de manière molle : je ne voy­ais pas com­ment cela pour­rait un jour se con­cré­tis­er. Je dois avouer, avec l’ex­péri­ence, avoir le chant et le jeu, pour un acteur, c’est un sup­port émo­tion­nel formidable.
Dès qu’un per­son­nage français se trou­ve dans une comédie musi­cale, je le fais ! C’est le cas pour South Pacif­ic, que j’ai joué à Syd­ney. Avec Lam­bert Wil­son, qui lui a une vraie voix, nous sommes les deux français à pos­séder une véri­ta­ble expérience.

Peut-on par­ler de voca­tion théâtrale ?
Ma mère est comé­di­enne, j’ai suivi son exem­ple. L’é­cole ne m’in­téres­sait pas. Je suis entré à 16 ans au Con­ser­va­toire, avec une déro­ga­tion car c’est très jeune. De toute manière, je n’avais aucune autre idée : seul devenir comé­di­en m’occupait.

Quel regard portez-vous sur votre expéri­ence musicale ?
J’avais déjà une longue expéri­ence théâ­trale avant d’abor­der le genre. La comédie musi­cale est sans doute la chose qui me fait le plus peur au monde. On ne rat­trape pas le fait de com­mencer à chanter tard. Si vous respirez avec la musique comme cer­tains qui ont débuté dès leur plus jeune âge, vous pos­sédez une lib­erté que l’on ne pos­sède pas quand on com­mence à 38 ans… Pour moi le chant n’avait de sens que s’il s’in­té­grait à une oeu­vre dra­ma­tique. Je ne me vois pas faire un tour de chant, par exem­ple. Les émo­tions de la comédie musi­cale sont irrem­plaçables. Lorsque l’un­der­score appa­raît sous la parole et que tout à coup vous vous met­tez à chanter, cela a quelque chose de mag­ique et, pour moi, c’est une valeur ajoutée. Après avoir com­mencé dans le musi­cal, lorsque je remon­tais sur les planch­es pour des pièces clas­siques, j’at­tendais la musique, cher­chant en vain l’orchestre ! Main­tenant, le théâtre musi­cal représente cinquante pour cent de mon activ­ité. Pour la comédie musi­cale, il me sem­ble impor­tant que, pour un comé­di­en, la musique et le jeu soient au même niveau. L’un ne doit pas primer sur l’autre.
De ma généra­tion, nous sommes très peu, cela joue donc en ma faveur. Chez les jeunes, c’est dif­férent : la com­péti­tion est plus rude. Aujour­d’hui tout le monde peut chanter, c’est par­fois un peu dommage.

Par­lez-nous de Viva l’Opéra (Comique)
Un cor­niste qui a fait toute sa car­rière à l’Opéra Comique est très ami avec le fan­tôme qui hante les lieux. Ce point de départ per­met de dress­er l’his­toire de cet endroit mythique en citant dif­férents spec­ta­cles musi­caux, plus ou moins con­nus, qui y ont été créés (comme Car­men, de Bizet) ou joués. Ce cor­niste est invité dans un petit groupe d’élèves de chanteurs d’opéra pour un thé cul­turel. Leur hôte les amène au théâtre pour une vis­ite par­ti­c­ulière, escorté par ce fan­tôme qui est là depuis 300 ans. Dis­ons qu’il s’ag­it d’une com­pi­la­tion de tout ce qui s’est passé de prin­ci­pal avec des scènes écrites par Benoît Duteurtre.
J’adore ce théâtre, il m’évoque Offen­bach. Je trou­ve dom­mage qu’il n’ait plus d’im­age. Le fan­tôme est dés­espéré de voir que ce lieu ne sert plus la musique française, n’aide plus les jeunes chanteurs. Dès qu’on met à l’af­fiche des oeu­vres que les gens aiment, c’est bourré.
D’ailleurs je ne serais pas éton­né qu’un pub­lic jeune décou­vre ce théâtre et ces com­pos­i­teurs : le spec­ta­cle est tout à fait acces­si­ble au plus grand nom­bre. Gérard For­tune, le met­teur en scène, est quelqu’un d’é­patant. Nous avons déjà tra­vail­lé ensem­ble pour La Grande Duchesse de Gérol­stein, oeu­vre dans laque­lle il m’a écrit un rôle. Le mélange lyrique et acteur me fascine. J’aime la con­fronta­tion des mon­des, faire tomber les barrières.

Com­ment abor­dez-vous un nou­veau rôle ?
Je ne lis pas la musique… Alors je bétonne avant. Avec ma pro­fesseur de chant, je tra­vaille d’ar­rache pied. Cela dit, c’est facile sur des choses car­rées, je ren­con­tre des prob­lèmes dès qu’il faut se lancer dans des choses plus élaborées comme des duos. J’ai pour moi d’avoir une bonne oreille. Avec ma méth­ode, j’ai acquis une sorte d’au­toma­tisme qui serait sans doute trou­blé si j’ap­pre­nais les par­ti­tions de manière clas­sique. Dans ce nou­veau spec­ta­cle, je ne chante que très peu. Et là, je suis un acteur qui chante…
Il faut dire que je me frotte à des chanteurs con­fir­més. Je compte sur leur indul­gence. Comme beau­coup de paresseux, et qui plus est angois­sé, je peux rester des jours à ne rien faire, mais en fait je n’ar­rête pas. Je ne sup­port­erais pas d’être pris en fla­grant délit d’in­com­pé­tence. D’autre part, comme cette voca­tion est tar­dive, je dois de toute manière tra­vailler deux fois plus que les autres. Et là nous chan­tons sans micro.

Quels sont vos projets ?
Je ferai un spec­ta­cle à Héber­tot. J’aime, pen­dant les répéti­tions, les théâtres vides, le silence… On entend presque le monde. Plus j’a­vance et plus je trou­ve le théâtre musi­cal effrayant. Et à chaque fois je me retrou­ve avec ces choses com­pliquées vocale­ment, rien de reposant dans tout ça. Mais mieux vaut être tiré par le haut ! D’ailleurs en ce qui con­cerne mes désirs, je dois vous dire que je suis fou de Sond­heim. C’est d’une classe folle. Ses mélodies sem­blent immatérielles, en oppo­si­tion avec tous les tubes qui doivent impéra­tive­ment « rester dans l’or­eille ». ce n’est pas un musi­cien à ren­gaine, il est trop sophis­tiqué pour cela. Sweeney Todd me ten­terait vrai­ment. Je le répète : j’ador­erais jouer le rôle du bar­bi­er qui tru­cide ses voisins. Vous pensez que je serai entendu ?