Bandes dessinées au théâtre musical — Des bulles aux chansons

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Tintin ©Hergé/Moulinsart 2001
Tintin ©Hergé/Moulinsart 2001

On peut s’in­ter­roger sur les moti­va­tions der­rière l’adap­ta­tion d’une bande dess­inée à la scène musi­cale. Pour le pub­lic elles sont ana­logues à celles qui jus­ti­fient les adap­ta­tions au ciné­ma : voir enfin bouger les per­son­nages qui ont enchan­té notre enfance. Les plus célèbres BD ont con­stru­it un monde cohérent et splen­dide que le lecteur rêve de voir s’animer. L’autre atti­rance exer­cée par une adap­ta­tion réside dans le partage d’af­fec­tion autour des per­son­nages nés sur papi­er. En effet, la BD se lit en soli­taire. Même si elle touche des mul­ti­tudes, celles-ci s’ig­norent les unes les autres. À l’op­posé, le ciné­ma et le théâtre ont la capac­ité à génér­er une forte com­mu­nion dans le pub­lic. Mal­gré une his­toire récente liée à la dif­fu­sion des jour­naux (sec­onde moitié du XIXe siè­cle) et longtemps cat­a­loguée d’art mineur, la BD a enrichi l’imag­i­naire col­lec­tif au point d’avoir des per­son­nages vedettes recon­nus bien au-delà de leur sphère de nais­sance. Et par la même, elle a acquis de haute lutte ses let­tres de noblesse et de nou­veaux ter­rains de conquête.

Con­nus des jeunes de 7 à 77 ans (et même au-delà), Tintin, Milou et le cap­i­taine Had­dock vont men­er leurs aven­tures en chan­tant. Tintin n’est pas totale­ment étranger à la musique : la galerie des per­son­nages créés par Hergé com­prend la red­outable Castafiore, une sopra­no qui « rit de se voir si belle en ce miroir » (tiré de l’opéra Faust de Goun­od). Aujour­d’hui, avec les textes de Seth Gaaike­ma (et Didi­er van Cauwe­laert en français) tirés du Tem­ple du Soleil et une par­ti­tion de Dirk Brossé, c’est au tour de Tintin et com­pag­nie de faire val­oir leurs voix mélodieuses en Bel­gique tout d’abord, puis en France nous l’espérons.

La bande dess­inée à la française
Une autre grande bande dess­inée fran­coph­o­ne Astérix le Gaulois, met en images et bulles un chanteur comme per­son­nage sec­ondaire : Assur­ance­tourix. Il est le barde (red­outé) du vil­lage dans lequel vivent Obélix et Astérix. Mais les aven­tures de ces Gaulois qui résis­tent à l’en­vahisseur peu­vent-elles faite l’ob­jet d’un véri­ta­ble traite­ment musi­cal mal­gré le hand­i­cap du ter­ri­ble barde ? Les dessins ani­més tirés des albums s’y sont essayé sans rien laiss­er d’im­mor­tel, hormis peut-être la chan­son « Quand l’ap­pétit va, tout va ». Il faudrait un musi­cien inspiré pour écrire une par­ti­tion atti­rante avant d’abor­der la scène. Mais avec les car­ac­tères de l’hor­rip­i­lant Assur­ance­tourix et du chanteur poltron Goudurix (voir Astérix et les Nor­mands) qui a fait fuir son pub­lic venu de loin en drakkar (!), la par­tie sem­ble loin d’être gag­née. Le ciné­ma réus­sit mieux à Astérix, en tirant le meilleur par­ti des points forts : l’ad­mirable univers graphique et la fab­uleuse verve comique (Astérix et Obélix : Mis­sion Cléopâtre — 2002 — film de Alain Chabat).

À la fron­tière du théâtre musi­cal, la généra­tion des enfants nés en 1970–80 s’est adon­née à Chan­tal Goya et ses mis­es en scène basées sur des per­son­nages de bande dess­inée. Au début de sa car­rière, Dis­ney la choisit comme ambas­sadrice. Ses chan­sons évo­quaient notam­ment l’u­nivers de Mick­ey et celui de Riri, Fifi, Loulou, les trois neveux de Don­ald. Tintin et Milou firent égale­ment l’ob­jet d’une chanson.

Du côté des mau­vais garçons, les Pieds Nick­elés — un groupe de trois voleurs — eurent sa sym­pa­thie. Chan­tal Goya ren­dit égale­ment hom­mage à Snoopy et à Félix le Chat. Mais c’est surtout Bécas­sine qui reste pour­tant le per­son­nage le plus pop­u­laire de son réper­toire. Cette bre­tonne un rien pataude fit les beaux jours de la bande dess­inée française du début du siè­cle. La chanteuse la fit pass­er pour sa cou­sine et la con­via à la plu­part de ses spec­ta­cles, même si Bécas­sine avait la fâcheuse habi­tude de mon­tr­er son jupon… Chan­tal Goya lui doit son come-back scénique grâce à une ver­sion mod­ernisée et angli­cisée de son tube d’an­tan : « Bécas­sine is my cousine ».

Les clas­siques améri­cains ont aus­si du coffre
En col­lant inté­gral bleu orné d’une cape rouge du plus bel effet, il vole dans les airs et sauve la planète men­acée par les pires sadiques. Lui, c’est bien sûr Super­man, ou le falot Clark Kent dans le civ­il. Depuis sa nais­sance en 1938, le per­son­nage créé par Jer­ry Siegel et Joe Schus­ter est devenu une icône uni­verselle de la lutte con­tre le mal et de ce fait un sym­bole de l’Amérique. Broad­way à New York a vu Super­man com­bat­tre des vilains dans It’s a bird, it’s a plane, it’s Super­man (1966). Hélas loin du super suc­cès espéré, le musi­cal de Charles Strouse et Lee Adams n’a con­nu qu’une faible audi­ence sans rap­port avec la pop­u­lar­ité du personnage.

Orphe­li­nat, Pirou­ette et cacahouète
Les aven­tures de Annie (1977) de Charles Strouse (encore lui après Super­man) et Mar­tin Charnin, tirées de Annie, the lit­tle orphean con­stituent à ce jour le suc­cès le plus notable de BD adap­tée à la scène musi­cale. Et ceci au point qu’on peut appréci­er le musi­cal sans en con­naître la source dess­inée. Annie est une jeune fille très mal­heureuse dans un orphe­li­nat dirigé par une mégère tyran­nique. Après une alter­nance fournie d’é­mo­tions et de bons sen­ti­ments, une pirou­ette du livret la voit adop­tée par un mil­liar­daire. La suite : Annie War­bucks (1993) a con­nu une car­rière moins heureuse commercialement.

Par­mi les enfants qui savent se faire écouter des adultes, Char­lie Brown (Peanuts) règne en maître. Avec sa petite bande (Lucy, Linus et le chien Snoopy), Char­lie a un don unique pour inter­roger le monde qui l’en­toure. Le dessi­na­teur, con­cep­teur et scé­nar­iste Charles Schultz (1922–2000) trou­ve les mots justes de naïveté et de ten­dresse pour inter­peller l’en­fant tapi au fond de chaque adulte et moquer l’ab­sur­dité de l’ex­is­tence. L’am­biance de pes­simisme juvénile s’est retrou­vée dans You’re a good man Char­lie Brown (1967) écrit par Clark Ges­ner et créé off-Broad­way. Habile à tran­scrire le ton de la BD, le musi­cal a ren­con­tré un suc­cès mérité tout à la gloire de la bande dess­inée et dont il s’est mon­tré digne. Un Snoopy a vu le jour en 1975 (par Lar­ry Gross­man, Hal Hack­ady), mais il est demeuré dans un quasi-anonymat.

Notons, par­mi les autres « com­ic strip » améri­cains adap­tés sous forme de comédie musi­cale : Buster Brown (1905), Lit­tle Nemo (1908), Bring­ing up Father (1925), Li’l Abn­er (1956), Doones­bury (1983). Même si ces shows n’ont pas franchi la bar­rière de la célébrité, force est de con­stater que la BD a forte­ment inspiré les auteurs de Broadway.

La con­tri­bu­tion du maître Stephen Sondheim
Les aven­tures du détec­tive Dick Tra­cy ont fait l’ob­jet d’un traite­ment musi­cal au ciné­ma (Dick Tra­cy en 1990) sous l’im­pul­sion de l’ac­teur réal­isa­teur War­ren Beat­ty. Grand ami du maître de Broad­way Stephen Sond­heim, il lui a demandé d’écrire les chan­sons dont cer­taines sont inter­prétées par Madon­na. Il y a là matière à une éventuelle adap­ta­tion sur scène (non annon­cée) avec un graphisme fidèle à la BD, comme le film. Avec sa belle bro­chette de laids vilains et la par­ti­tion, il y aurait de quoi se régaler.

Tout compte fait, il y a peu de ban­des dess­inées adap­tées au théâtre avec suc­cès. Le matéri­au est peu mal­léable : la BD pos­sède une iden­tité forte, une énergie et un rythme pro­pre à son for­mat papi­er. Hormis le son, un album de BD est déjà presque une oeu­vre totale à sa manière. Oeu­vre com­mune d’un dessi­na­teur et d’un scé­nar­iste, une BD s’ex­pose à la trahi­son en pas­sant entre les mains d’un libret­tiste et d’un musi­cien. Cepen­dant les suc­cès des Astérix et Bat­man au ciné­ma pour ne citer qu’eux mon­trent une réelle demande de la part du pub­lic à voir ces per­son­nages en chair et en os, alors pourquoi pas aus­si dans un théâtre musi­cal, à l’in­star de Annie ?