Accueil Talent à suivre Antoine Campo et Stephan Druet — Offenbach, Poulenc et Stravinski revisités à l’Athénée

Antoine Campo et Stephan Druet — Offenbach, Poulenc et Stravinski revisités à l’Athénée

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Antoine Campo et Stephan Druet — Offenbach, Poulenc et Stravinski revisités à l’Athénée
Histoire du Soldat ©DR
His­toire du Sol­dat ©DR

Antoine Cam­po, vous mon­tez Le gen­darme incom­pris et His­toire du sol­dat : quel est votre rap­port de met­teur en scène au théâtre musi­cal ? Antoine Cam­po : J’ai mon­té des oeu­vres très dif­férentes. La pre­mière, voilà quinze ans, était l’opéra baroque de Pur­cell : Didon et Enée. J’ai aus­si mon­té des spec­ta­cles musi­caux plus con­tem­po­rains, par exem­ple une per­for­mance avec le grand clar­inet­tiste basse Denis Col­in. Je suis met­teur en scène de théâtre, mais j’ai tou­jours col­laboré avec des musi­ciens. Le rap­port entre la danse et le théâtre et la musique est quelque chose qui me pas­sionne. Cette poly­phonie d’ap­proches de l’art de la scène donne un résul­tat prodigieux, pop­u­laire et grand pub­lic même si les oeu­vres sont savantes, car la danse et la musique peu­vent faire pass­er des textes assez complexes.

Et pour vous, Stephan Druet ? 
Stephan Druet : Dans Le Doc­teur Ox, le spec­ta­cle d’Of­fen­bach que je monte, tout est là : musique, livret. Je trafi­cote un peu dans le texte, reti­rant des choses qui me parais­sent un peu vieil­lottes, passées, ou parce qu’elles fig­urent déjà dans le texte chan­té. La musique coule telle­ment de source que ce style d’opéra bouffe se rap­proche des grandes comédies musi­cales de Broadway.

Com­ment le théâtre musi­cal est-il arrivé dans votre vie ? 
Stephan Druet : Très petit j’ai vu Vic­tor, Vic­to­ria, Cabaret, Hel­lo Dol­ly, My Fair Lady…Tous les grands chefs d’oeu­vre. Au théâtre, ce fut plus rare. Les gros spec­ta­cles actuels, sans véri­ta­ble texte ni musi­ciens, ne m’in­téressent pas. Les gens qui m’ont tou­jours pas­sion­né sont entiers : ils savent danser, jouer la comédie, chanter à la per­fec­tion. Ce que l’on tente de faire, c’est de con­cili­er cela : Offen­bach le permet.

Antoine Cam­po : Pour ma part, c’est l’opéra qui m’a ini­tié au théâtre musi­cal. Des gens comme Chéreau m’ont impres­sion­né. His­toire du sol­dat est une oeu­vre à laque­lle je dois beau­coup. Je l’ai mon­tée voilà dix ans avec Simon Abkar­i­an dans le rôle titre. Je l’ai remon­tée pour Paris, quarti­er d’été : le spec­ta­cle a été joué en plein air, dans des endroits divers. Me retrou­ver dans ce mag­nifique théâtre, sur cette scène mythique, avec cette oeu­vre me comble. Stravin­sky et Ramuz sont, à mes yeux, les grands poètes con­tem­po­rains et don­nent le cap de ce que peut être un grand théâtre savant et pop­u­laire. Ils parvi­en­nent à alli­er ces deux notions.

Pourquoi avoir choisi Le gen­darme incom­pris ?
Antoine Cam­po : Comme His­toire du sol­dat ne dure qu’une heure, j’ai réfléchi à une sec­onde oeu­vre courte pour com­pléter un pro­gramme des­tiné à l’Athénée. Notre souci fut de con­serv­er l’ensem­ble instru­men­tal, en l’oc­cur­rence huit musi­ciens. Le chef d’orchestre Jean-Luc Tin­gaud m’a amené timide­ment Le gen­darme incom­pris… L’his­toire est totale­ment tara­bis­cotée, ce qui m’a tout de suite plu. J’ai recon­nu la poly­phonie de Cocteau, qui a écrit ce texte avec Radiguet, alors âgé de 18 ans. Poulenc n’é­tait guère plus vieux. Le résul­tat est d’une élé­gance incroy­able. L’équili­bre des tim­bres est extra­or­di­naire. C’est une oeu­vre mineure, mais je veux suiv­re le para­doxe de Cocteau et mon­ter cette pièce comme une oeu­vre majeure. Je répète à mon équipe : « je monte ce spec­ta­cle comme un opéra pour enfants pour adultes… », restons dans le paradoxe !

Vous faîtes votre spé­ci­ficité des oeu­vres peu con­nues d’ Offenbach ? 
Stephan Druet : Ces oeu­vres dites mineures, parce que moins jouées que d’autres, devraient être mon­tées par des gens très con­nus de manière à béné­fici­er de moyens con­séquents. A mes yeux, elles sont très intéres­santes, peut-être plus que celles que l’on a trop vues. Le choix de Doc­teur Ox revient à Loïc Boissier, qui pro­duit et joue dans le spec­ta­cle. Cela nous sem­blait par­faite­ment logique dans la pour­suite de notre explo­ration d’Of­fen­bach, après Geneviève de Bra­bant, et Cro­que­fer. L’in­trigue se base sur une nou­velle de Jules Verne. Ce qui est beau, c’est qu’il s’ag­it d’une opérette sci­en­tifique et féerique ! Ce mélange fonc­tionne à merveille.

Com­ment abor­dez-vous la mise en scène ? 
Stephan Druet : En tra­vail­lant sur le livret, sur la nou­velle de Jules Verne et en me lais­sant porter par la musique… Les idées vien­nent d’elles-mêmes. Je suis tous les per­son­nages, j’imag­ine vers où je peux les emmen­er, plus loin que ce qui est écrit pour que ce soit plus actuel. La musique tient, dans ma vie, une grande place.

Antoine Cam­po : Mon souci sys­té­ma­tique reste la fusion entre la musique et la scène. C’est le cas dans His­toire du Sol­dat. La par­ti­tion com­porte plusieurs march­es choré­graphiées par le danseur étoile Jean Guiz­er­ix. Je voulais absol­u­ment que l’ac­teur vire­volte, soit aspiré par la spi­rale de son des­tin, la musique est un tour­bil­lon que je traduis dans la mise en scène. Stravin­sky écrit que son oeu­vre doit être « par­lée, jouée, chan­tée, mimée ». Je vais donc dans cette direc­tion. Dans cette ver­sion, le réc­i­tant devient l’ange gar­di­en du sol­dat, ce qui apporte de la poésie sur scène. Je suis gâté par ces deux oeu­vres très con­trastées. Le gen­darme est assez déroutant, alors qu’His­toire du sol­dat est envoû­tant et laisse sans voix. Ce con­te russe de 1918 par­le à tout le monde, ce sol­dat qui vend son vio­lon au dia­ble et qui a tout per­du, cela racon­te beau­coup sur le monde aujour­d’hui. Cette fusion entre la scène et la musique est quelque chose d’im­por­tant pour le siè­cle qui débute. La musique ne doit pas être un instru­ment d’asservisse­ment : rien ne vaut la diver­sité et la curiosité.

Quelle direc­tion avez-vous prise pour la mise en scène du Cocteau ? 
Antoine Cam­po : C’est une sur­prise… Dis­ons que ma mise en scène sera « pop up »… Je fais ici référence aux livres d’im­age anglais qui présen­tent des images qui changent lorsque l’on tire sur telle ou telle languette. J’e­spère que les spec­ta­teurs seront sur­pris de voir ce qui apparaît !

Et pour vous ? 
Stephan Druet : J’u­tilise des toiles peintes, vous ne retrou­verez pas le décor des Enfants du Par­adis ! Il m’est dif­fi­cile de par­ler de mes choix, ma mise en scène est d’au­jour­d’hui, c’est sûr. Le pre­mier tableau est noir et blanc avec quelques touch­es de couleur, les lumières sont très archi­tec­turées, les cos­tumes mod­ernes. Nous ne serons pas au XIXe siè­cle ! J’adore les références et cette mise en scène n’en man­quera pas. A cha­cun de les décou­vrir. Je n’aime pas que le met­teur en scène déna­ture une oeu­vre, et s’en serve. D’ailleurs cer­taines, à mes yeux, ne peu­vent pas être mon­tées de manière « mod­erne » : il faut qu’un ter­reau le per­me­tte, ce n’est pas systématique.

Par­lez-nous du tra­vail avec les chanteurs ? 
Stephan Druet : La plu­part des chanteurs avec qui je tra­vaille ne sont pas comé­di­ens à la base. C’est très déli­cat de leur de leur dire de ne pas chanter le texte mais de le jouer. Il faut donc cass­er le chant pour aboutir à plus de sim­plic­ité, ce qui s’avère long. Je n’aime pas les met­teurs en scène qui tra­vail­lent sur l’in­to­na­tion avec les acteurs. Cer­tains chanteurs com­men­cent à suiv­re plus facile­ment les choses, mais ce n’est pas le même tra­vail. Par ailleurs, les chanteurs ne tra­vail­lent que l’après-midi, pour ménag­er leurs voix : ce rythme ne me con­vient pas tout à fait. Une chose est sûre : cela m’in­téresse beau­coup de tra­vailler avec tous ces gens dif­férents. Avec les danseurs, l’ap­proche sera encore dif­férente. Ce qui m’é­tonne, c’est le manque de curiosité des acteurs français : ils se con­tentent de leurs con­nais­sances de comé­di­en sans chercher for­cé­ment à aller plus loin, à décou­vrir le chant ou la danse. Cet état d’e­sprit n’ex­iste pas aux Etats-Unis.

Antoine Cam­po : La cul­ture du tra­vail est dif­férente dans ce pays. Dans le cas de fig­ure des deux oeu­vres que je monte, ce sont plutôt des comé­di­ens qui chantent. Ils s’aperçoivent que chanter leur ouvre une nou­velle voie, cer­tains veu­lent con­tin­uer à pren­dre des cours de chant. Ils en pren­nent con­science en rai­son des dif­fi­cultés du rôle : huit musi­ciens, des tem­pi à respecter, porter la voix… Sur l’ex­péri­ence de l’opéra, cela bouge beau­coup avec les jeunes solistes, plus ouverts que leurs aînés. Mais pour moi cela reste un émer­veille­ment de la voix. Mon pre­mier opéra, je n’en suis tou­jours pas revenu. L’ob­jec­tif est de bien racon­ter, faire preuve d’in­ven­tion. Nous, met­teurs en scène, acteurs et musi­ciens, sommes des passeurs. Il faut aimer pas­sion­né­ment l’oeu­vre… et savoir s’effacer.