Alexandre Bonstein — Du chat de gouttière au loup-garou !

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Alexandre Bonstein ©DR
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Alexan­dre Bon­stein ©DR

Com­ment avez-vous ren­con­tré Jérôme Savary ?
Ma ren­con­tre avec Savary, c’est une his­toire dont je suis assez fier. Je pre­nais des cours de chant avec Chris­tiane Legrand. A l’époque, c’é­tait un peu ma bonne fée. Elle essayait de me faire ren­con­tr­er des gens, de me faire avancer. Elle était prof à Chail­lot et elle allait jouer dans le spec­ta­cle. C’est comme ça qu’elle m’a obtenu un ren­dez vous avec Savary. Il s’agis­sait vrai­ment d’au­di­tions privées. Je suis donc allé au ren­dez-vous au bureau de Savary et tout de suite il me dit: « je suis désolé mais il ne me reste plus qu’un rôle de G.I améri­cain, alors ça ne va pas être pos­si­ble ». Moi, immé­di­ate­ment, je lui dit avec l’ac­cent: « mais je suis Améri­cain ! ». J’ai qua­si­ment for­cé la porte de son bureau, j’ai poussé les meubles et je me suis mis à chanter et danser un truc que j’avais pré­paré. J’avais vrai­ment la rage. J’ai joué la comédie pen­dant un long moment, en faisant sem­blant de ne pas trou­ver mes mots en français. Mon numéro lui a plu. Il a fait venir son équipe. Quand il a com­pris que c’é­tait du bluff, ça lui a encore plus plu. Il n’y avait plus de place dans le spec­ta­cle mais il m’en a trou­vé une. Ce qui est drôle, c’est que pen­dant des mois, l’at­taché de presse de Chail­lot a con­tin­ué à me par­ler en anglais. Aujour­d’hui, je n’oserais plus faire un truc pareil.

Quel sou­venir gardez vous de la pre­mière mou­ture de Zazou, treize ans après ?
Un super sou­venir ! C’est mar­rant parce que s’il y a un spec­ta­cle que je rêvais de refaire, finale­ment, c’é­tait bien celui-là. Pen­dant un an, je n’ai jamais vécu une si bonne entente. Il y avait des gens que j’ado­rais, et que j’adore tou­jours comme Michel Dus­sarat ou Ari­ane Pirie. C’é­tait une ambiance de famille, ce qui est très rare. Et puis je trou­ve que c’est un spec­ta­cle qui a une vraie valeur. C’est joyeux et enlevé mais il y a quelque chose dedans. Il s’ag­it d’une fresque sur des faits réels avec un fond poli­tique et qui grat­te là où ça fait mal. Je suis tou­jours con­tent quand on peut mêler le théâtre avec la musique et le chant, quand on peut aller plus loin que le diver­tisse­ment pur.

Aviez-vous retra­vail­lé avec Savary avant cette reprise ?
Non, jamais. Il se trou­ve qu’il a eu envie de remon­ter le spec­ta­cle. Il m’a donc recon­tac­té pour voir si j’avais changé ou pas. A la toute pre­mière audi­tion, il m’avait déjà dit qu’il me ver­rait bien dans le rôle prin­ci­pal. C’est un autre comé­di­en qui devait jouer le rôle. Je ne sais pas exacte­ment ce qui s’est passé mais, finale­ment, le comé­di­en est par­ti et j’ai pris sa place.

Vous étiez presque débu­tant lors du pre­mier Zazou. Aujour­d’hui vous êtes un véri­ta­ble pili­er du théâtre musi­cal parisien. Vos rap­ports avec l’équipe ont-ils changé ?
Non, pas spé­ciale­ment. Les choses se sont faites naturelle­ment. Dis­ons qu’à l’époque, j’avais ten­dance à regarder les gens très en dessous, à établir un rap­port un peu enfan­tin avec eux. Aujour­d’hui, je pense plus à défendre quelque chose et moins à plaire.

La dernière fois que nous vous avions ren­con­tré, vous démar­riez l’aven­ture Sept filles pour sept garçons.
Ca aus­si, c’est un super sou­venir! Ca fai­sait plaisir de tra­vailler avec une équipe aus­si pro­fes­sion­nelle. Le met­teur en scène fai­sait vrai­ment les choses en har­monie avec le choré­graphe, le cos­tu­mi­er, le directeur musi­cal. Il y avait, de nou­veau, une très bonne ambiance. Mais ça n’a pas marché.

Par­lez-nous de L’air de Paris que vous avez joué aux côtés de Patrick Dupont.
Alors là, franche­ment, c’est un mau­vais sou­venir. Je crois que c’est par Sept filles pour sept garçons que je suis arrivé sur ce spec­ta­cle parce que le met­teur en scène et le pro­duc­teur m’avaient vu là-dedans, de même qu’O­livi­er Bénard. En fait ce n’é­tait pas ce à quoi je m’at­tendais. C’é­taient des chan­sons qui me plai­saient mais je pen­sais qu’il allait y avoir un tra­vail théâ­tral dif­férent. Là, c’é­tait très « revue » et je ne me sen­tais vrai­ment pas au mieux de ce que je pou­vais faire. J’ai l’im­pres­sion que je n’é­tais pas la bonne per­son­ne. J’ai eu beau faire des efforts, je n’ai jamais été très heureux sur ce spectacle.

Vous avez ensuite inté­gré la troupe de Vin­cianne Regat­tieri, votre anci­enne col­lègue de Hair à Mogador, pour La Tem­pête de Shakespeare.
C’é­tait pra­tique­ment en même temps. Je répé­tais La Tem­pête la journée et je jouais L’Air de Paris le soir. C’est une très belle expéri­ence de tra­vailler avec quelqu’un qui a la pas­sion et l’én­ergie de Vin­cianne. Tout à coup, on était emmené dans cette énergie qu’elle dégageait. Je pen­sais que répéter la journée en jouant le soir ça allait être éprou­vant. Au con­traire, ça a été régénérant. Mais l’ex­péri­ence a aus­si été dif­fi­cile parce qu’on s’est retrou­vé avec un décor qu’on n’a pas pu utilis­er dans des con­di­tions opti­males. C’é­tait une sorte de grand bateau. Il aurait fal­lu qu’on ait le pub­lic autour de nous. La plu­part du temps, on était dans un vrai théâtre, comme au Sylvia Mon­fort, où les gens étaient très loin. Ca m’a demandé beau­coup d’ef­forts mais c’é­tait encore une super équipe ! Tra­vailler de nou­veau avec eux, je ne demande que ça !

Votre par­cours est essen­tielle­ment jalon­né d’oeu­vres musi­cales. La Tem­pête, même si l’ap­proche en était égale­ment très musi­cale, est une vraie « pièce de théâtre » clas­sique. C’é­tait nou­veau pour vous ?
En fait, j’ai com­mencé par le théâtre. J?étais élève au Con­ser­va­toire d’Art Dra­ma­tique de Lau­sanne. Il y avait des cours de chant. Par plaisir, j’ai com­mencé à en faire et puis ça m’a vrai­ment accroché. Je suis ensuite venu à Paris pour faire du théâtre mais je pense que j’avais besoin de plus de matu­rité comme comé­di­en et je ne trou­vais pas le cours qui me con­ve­nait. Là, j’ai repris le chant puis je me suis mis à la danse et l’ac­ro­batie. Mon pre­mier spec­ta­cle, Cats, était une comédie musi­cale mais Zazou a été ma pre­mière expéri­ence avec un texte. Je ne serai jamais com­plète­ment danseur et acro­bate mais j’adore jouer et chanter en util­isant tout ce que j’ai appris.

Mais dans Cats, vous étiez un vrai danseur !
J’é­tais une grosse arnaque ! J’avais juste deux ans de for­ma­tion der­rière moi. Alors je trichais. Dès qu’il y avait un truc très dif­fi­cile à faire, je fai­sais sem­blant d’avoir un prob­lème avec ma chaus­sure ou quelque chose comme ça. Quand on s’est retrou­vé à la pre­mière vraie répéti­tion, la dance cap­tain m’a regardé avec des yeux écar­quil­lés en me deman­dant « qu’est-ce que c’est que ça ? ». J’é­tais loin d’avoir le niveau tech­nique des autres. Ca l’a fait quand même parce que je chan­tais et puis il y avait des choses plus acro­ba­tiques que vrai­ment dan­sées alors je m’en sor­tais bien comme ça. De toute façon, je n’é­tais que doublure.

Vous avez fait par­tie de deux énormes pro­duc­tions mon­tées pré­cisé­ment sur le mod­èle anglo-sax­on, Cats et Les Mis­érables. Ces deux spec­ta­cles sont d’au­tant plus cultes et légendaires qu’il n’y a pas eu, depuis, de pro­duc­tions de cette enver­gure à Paris. Quel regard portez-vous là-dessus aujourd’hui ?
Les pro­duc­tions étaient dif­férentes. Cats c’é­tait mi-améri­cain, mi-hol­landais. Ca n’é­tait pas vrai­ment mon­té par les créa­teurs du spec­ta­cle à Lon­dres. Il y avait Gillian Lynne, la choré­graphe orig­i­nale mais on n’a vu ni Trevor Nunn, le met­teur en scène, ni Andrew Lloyd Web­ber, le com­pos­i­teur, ni Cameron Mack­in­tosh, le pro­duc­teur original.

Donc c’est surtout avec Les Mis­érables que j’ai con­nu ce véri­ta­ble exem­ple de pro­fes­sion­nal­isme à l’ex­trême qui peut, par­fois, nous man­quer ici. Il y a d’abord un vrai respect de la pro­duc­tion pour les artistes. Au cours des audi­tions, par exem­ple, Mack­in­tosh vient s’ex­cuser auprès du can­di­dat quand il doit sor­tir télé­phon­er. J’ai jamais vu ça en France où les pro­duc­teurs, avec leur gros cig­a­res, entrent et sor­tent sans arrêt pen­dant qu’on chante. Sinon, le truc super c’est de s’être offert le luxe, pen­dant une semaine, de tra­vailler juste sur les moti­va­tions pour for­mer un groupe, et pas sur le spec­ta­cle lui même. Ce n’é­tait pas une créa­tion, mais le tra­vail de mise en scène était quand même tout en finesse.

Le désa­van­tage de ce genre de pro­duc­tion, c’est que c’est une immense machine. On sent qu’on n’en est qu’un rouage facile­ment rem­plaçable. En France, il y a un culte de l’in­di­vid­u­al­ité qui a plein de défauts mais qui me plaît quand même. Là, il fal­lait ren­tr­er dans un moule. Il y avait plusieurs dou­blures par per­son­nage et, sou­vent, on nous demandait de repro­duire quelque chose.

La pro­duc­tion parisi­enne des Mis­érables à Mogador pos­sé­dait pour­tant un vrai sup­plé­ment d’âme par rap­port à la ver­sion lon­doni­enne, déjà magnifique.
C’est vrai que quand je pense aux mem­bres de la troupe, par exem­ple à Louise Pitre (Fan­tine) ou Stéphanie Mar­tin (Epo­nine), ce qu’elles fai­saient de leur per­son­nage dépas­sait vrai­ment le cadre de la copie. La pre­mière fois qu’on a fait la scène des bar­ri­cades, tout le monde pleu­rait ! C’é­tait encore le cas à la dernière. Nous avons joué une sai­son. A Lon­dres, ça se joue depuis des années. La dis­tri­b­u­tion change mais je crois que c’est dif­fi­cile de rester investi plus de deux ans dans un spec­ta­cle en gar­dant tou­jours la même niaque. En tant que comé­di­en, on est quand même fait pour explor­er. Dès que ce méti­er devient trop syn­onyme de sécu­rité, j’imag­ine qu’on s’amollit.

Venons-en à votre prochain pro­jet : Créa­tures.
Ca fait des années que je pré­pare ce spec­ta­cle. On a écrit Créa­tures en 1998. Puis, on l’a joué à New York et à Dublin, en 199. C’est de retour de Dublin que j’ai com­mencé à boss­er sur la ver­sion française. Il a fal­lu tout ce temps là pour la faire puis pour organ­is­er des show­cas­es. La recherche du théâtre à Paris nous a pris un an.

Pou­vez-vous définir le spec­ta­cle en quelques mots ?
C’est l’his­toire d’une bande de mon­stres échap­pés du cerveau d’un homme et qui prof­i­tent d’être sur scène pour faire leur show, pour chanter leurs prob­lèmes et dévoil­er leurs pro­pres démons. C’est donc une galerie de mon­stres qui se don­nent en spec­ta­cle de manière déli­rante et poli­tique­ment incor­recte. A la base, j’é­tais hap­pé par cet univers de trucs un peu mon­strueux et macabres. Avec le com­pos­i­teur, on a juste cher­ché à faire des chan­sons. On en a fait deux dans ce sens là et je me suis dit autant faire car­ré­ment un spec­ta­cle. Pour moi, l’in­térêt, c’é­tait de faire le lien entre les créa­tures mythiques de l’hor­reur et leur réso­nance en nous, de chercher d’où vient notre fas­ci­na­tion pour les vam­pires ou pour les loups-garous.

Il y a cinq comé­di­ens. Patrick Laviosa et Ari­ane Pirie étaient déjà sur le spec­ta­cle à New York. A Dublin, j’ai écrit un rôle pour Liza Michäel. Par con­tre, Ari­ane n’a pas fait Dublin parce qu’elle jouait avec Alfre­do Arias. Sur Paris, le nou­veau c’est Christophe Bon­zom que j’avais vu chanter au Théâtre de la Ville. Quand je l’ai vu, j’é­tais sous le charme mais c’est plus tard, quand je cher­chais le per­son­nage, qu’on m’a repar­lé de lui et il a bien voulu le faire.

De quoi rêvez-vous pour Créa­tures ? Mogador ? Broadway ?
C’est un spec­ta­cle que j’ai voulu intimiste. Je suis plus ama­teur, en réal­ité, des shows off Broad­way que ceux de Broad­way. J’aime bien ce côté un peu under­ground. J’aime aus­si le famil­ial mais pour ce spec­ta­cle, j’ai envie de quelque chose de plus petit. Mon but suprême, ce serait donc de jouer off Broad­way. Mais après, pas de soucis ! On fera volon­tiers un film qui gag­n­era autant d’Oscars que Chica­go !