Alexandre Bonstein : Bons Baisers de Sibérie #3

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Alexandre Bonstein
Alexan­dre Bonstein

Voici, pour les lecteurs de Regard en Coulisse, mon regard sur les couliss­es du Théâtre Musi­cal d’Irkoutsk (Sibérie Ori­en­tale), où je monte Bon­nie & Clyde en comédie musi­cale (il ne s’agit pas de la ver­sion de Raphaël Ban­cou qui s’est jouée à Avi­gnon et à l’Alhambra, mais d’un spec­ta­cle inédit de Bernard Poli) avec la troupe russe du théâtre.

Dans le dernier épisode je vous par­lais des nom­breux postes à respon­s­abil­ités spé­ci­fiques dans le théâtre (respon­s­ables acces­soires, chefs de chœurs, répéti­teurs, etc). Cet impres­sion­nant déploiement de moyens humains cache une red­outable et som­bre réal­ité : une absence de moyens techniques …
Le théâtre pos­sède de beaux ate­liers de cos­tumes et de décor, avec toute la main d’œuvre com­pé­tente qui va avec, mais dès qu’il s’agit d’acheter quelque chose, ça coince… Le bud­get « achat » est très lim­ité, ce qui se ressent par exem­ple dans le choix des tis­sus util­isés pour les cos­tumes, ou dès lors qu’on a besoin d’une nou­velle paire de chaus­sures ou d’une per­ruque pour une comé­di­enne. A chaque fois il faut pass­er par la hiérar­chie, et quand la chef cos­tu­mière me par­le de ce qu’elle n’a pas pu obtenir, je prends un ren­dez vous avec le directeur du théâtre, et je négo­cie avec lui. Pour l’instant il a accep­té mes (mod­estes) deman­des, mais c’est sans compter avec un ter­rrrrri­ble per­tur­ba­teur : La Chine !

Lena et Yulia qui jouent les chanteuses de saloon, et Olga la répétitrice et pianiste de l'orchestre
Lena et Yulia qui jouent les chanteuses de saloon, et Olga la répétitrice et pianiste de l’orchestre

Je m’explique… Comme la Chine est à côté, et qu’elle défie tout con­cur­rence en matière de coûts, tout est importé de là bas. C’est un peu un prob­lème pour la qual­ité des tis­sus, mais ça devient grave quand on apprend que les micros HF com­mandés pour le spec­ta­cle (j’ai dû par­lementer ferme pour que tout ne soit pas chan­té avec des « micros mains ») ne seront pas livrés à temps, parce que le Nou­v­el An chi­nois a entraîné un retard d’un mois.

Même chose pour le nou­veau matériel de lumière. Les directeurs tech­niques me lan­cent des « tout va bien se pass­er » quand je leur exprime mon inquié­tude, mais je crois voir dans leurs regards fébriles qu’ils ne sont pas tout à fait zen… Mar­jo­laine de l’Alliance Française d’Irkoutsk me dit qu’ici, on a l’art de faire des mer­veilles au dernier moment ! A pro­pos de dernier moment, je n’ai pas encore vu le décor (on est à une semaine de la pre­mière). Il est en con­struc­tion hors du théâtre et je ne vais pou­voir le décou­vrir que 5 jours avant la pre­mière, lors du mon­tage. Je prie donc pour qu’on aie un décor qui évoque le Mid­dle West améri­cain des années 30 comme nous en sommes con­venus avec le scéno­graphe, et non pas un univers post mod­erniste comme il me l’avait pro­posé à mon arrivée à Irkoutsk…

Stas (WD Jones) et Sergeï (Clyde)
Stas (WD Jones) et Sergeï (Clyde)

Par con­tre j’ai décou­vert il y a deux jours les arrange­ment de l’orchestre. Et là aus­si je me fais un peu de souci… Je trou­ve que ça manque de nuances et de dynamisme… Il y a des très beaux moments, mais ça ne sou­tient pas telle­ment la ten­sion dra­ma­tique. L’embêtant c’est que je ne suis pas musi­cien, et que cha­cune de mes remar­ques au directeur musi­cal ren­con­tre le même soupir épuisé que m’avait lâché le scéno­graphe quand je lui avais dit que je n’étais pas totale­ment fan du post mod­ernisme pour illus­tr­er la Grande Dépres­sion de 1930.

Heureuse­ment il y a le groupe de rock « Extro­vert » !! Ce sont cinq hard rock­ers gen­tils comme tout, qui jouent en com­plé­ment de l’orchestre mais qui sont indépen­dants et placés en couliss­es. Ils sont plein d’énergie et de bonnes volon­té, et ils m’aident à trou­ver des solu­tions pour don­ner du relief là où on en a besoin. Avec tout ça, je suis un peu fatigué… Et je ne suis pas le seul ! Un des comé­di­ens qui joue « Hamer » a fait une crise car­diaque (il va bien main­tenant), l’autre boite, plusieurs chanteurs sont aphones, et même Anna, mon inter­prète, qui vient tra­vailler mal­gré la grippe, me lance par­fois les mêmes soupirs exténués que le chef d’orchestre, quand je ne com­prends pas ce qu’elle me dit.

La presse...
La presse…

Et puis il y a un truc qui me stresse par­ti­c­ulière­ment, surtout parce que ça ne dépend que de moi… C’est que je dois choisir la dis­tri­b­u­tion qui va jouer à la pre­mière, et atten­dre les tous derniers jours pour l’annoncer aux comé­di­ens, car c’est paraît-il un motif de baisse de moti­va­tion dans le tra­vail du deux­ième cast si je l’annonce trop tôt. J’ai évidem­ment sou­vent mes préférences, mais pas tou­jours, et puis il y a ceux dont j’aurais envie de récom­penser la somme d’engagement et de tra­vail, ceux que je préfère humaine­ment, ceux qui sont excel­lents mais qui vont moins bien avec tel parte­naire, ceux qui sont plus lyriques ou plus rock, ceux qui sont con­nus et qui vont m’envoyer la mafia si je choisi un « petit débutant »…

Il va fal­loir que je joue à Ari­ane Mnouchkine… Et je n’aime pas ça !… Voilà ! A part tout ça, il fait froid… Et je suis tou­jours aus­si con­tent de vivre cette aven­ture ! L’approche de la pre­mière me fait accentuer les obsta­cles plus que les avancées, mais c’est que juste­ment je crois au poten­tiel du spec­ta­cle et de la troupe. Comme dirait Agnès Boury « Tout peut encore bien se pass­er » ! (à suivre)

L'affiche du spectacle
L’af­fiche du spectacle