Adam Blanshay : la vie palpitante d’un producteur

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Adam Blan­shay © DR

Quel évène­ment vous a amené à devenir pro­duc­teur à Broadway ?
Une série d’évènements : j’ai démé­nagé à New York en 2004 avec l’intention de devenir met­teur en scène à Broad­way. J’ai eu la chance d’exercer ce méti­er comme assis­tant dans une pro­duc­tion Off-Broad­way… durant une semaine. Ensuite, un stage avec le pro­duc­teur de ce spec­ta­cle s’est présen­té à moi et je me suis dit que ce serait l’occasion, en tant que met­teur en scène, d’en appren­dre davan­tage sur l’aspect financier d’une pro­duc­tion. Ce fut un réel coup de cœur pour moi car ce rôle asso­cie art, affaires, créa­tiv­ité et ges­tion. Je n’ai pas de regret de ne pas être met­teur en scène car lorsque je regarde une pièce, je me dis que j’y con­tribue aus­si, d’une cer­taine façon.

Être pro­duc­teur à Broad­way, est-ce plus dif­fi­cile qu’ailleurs ? Et en quoi cela consiste-t-il ?
Pas néces­saire­ment ! Être pro­duc­teur à Mon­tréal ou bien à New York, c’est aus­si être con­fron­té à son pro­pre lot de dif­fi­cultés. Je suis pro­duc­teur spé­ci­fique­ment dans le théâtre « com­mer­cial ». Je recherche des fonds privés, que ce soit auprès des par­ti­c­uliers ou des groupes, afin qu’ils investis­sent dans les comédies musi­cales ou les pièces tra­di­tion­nelles et perçoivent en retour des prof­its. Mais ce n’est pas chose facile. Aujourd’hui, pour pro­duire une comédie musi­cale à Broad­way, on doit aller chercher auprès des investis­seurs entre 9 et 13 mil­lions de dol­lars ! Alors on doit avoir une équipe solide der­rière soi, sans par­ler de la crise économique de ces dernières années. Et ce sont les mêmes prob­lèmes lorsque le spec­ta­cle est sub­ven­tion­né : il faut tou­jours aller frap­per aux portes. On y arrive, mais regardez-moi : j’avais beau­coup plus de cheveux à mes débuts (rires).

Com­ment séduisez-vous les investisseurs ?
J’essaie de trou­ver des pro­jets qui sont atti­rants pour les investis­seurs car, sinon, on doit avoir une tête d’affiche, comme c’est le cas avec Ricky Mar­tin dans Evi­ta. Je n’ai jamais reçu autant de chèques d’investisseurs (rires). Une autre pro­duc­tion fonc­tionne actuelle­ment : la pre­mière comédie musi­cale de Woody Allen. Nous avons beau­coup de gens prêts à y inve­stir. Dans ces cas-là, les lev­ées de fonds sont beau­coup plus faciles mais on doit aus­si avoir un retour intéres­sant pour les investis­seurs. Mais il m’arrive aus­si de choisir un pro­jet avec mon cœur. Lorsqu’un pro­jet me touche, je vais m’y inve­stir et je préviens, dans ce cas, les investis­seurs qu’ils risquent de recevoir une récom­pense émo­tion­nelle plutôt que financière.

Les spec­ta­cles doivent donc absol­u­ment pos­séder une tête d’affiche con­nue pour fonctionner ?
Mal­heureuse­ment, je dois dire oui. Les sta­tis­tiques nous mon­trent que, actuelle­ment, les touristes en vis­ite à New York, tout comme les locaux, ont un bud­get qui ne leur per­met de voir qu’une seule pièce, alors qu’ils pou­vaient en voir deux ou trois il y a quelques années. Ils arrivent à Broad­way sans avoir acheté leurs bil­lets à l’avance et regar­dent ce qui s’offre à eux, notam­ment The Lion King, Mary Pop­pins ou Chica­go, qui sont des choix qui s’im­posent. Alors, il te faut mon­tr­er au pub­lic quelque chose d’attirant pour qu’il vienne voir ta pièce et, il faut bien le dire, un grand nom ou une star a le pou­voir de faire ça ! La prox­im­ité que le pub­lic peut avoir avec ses « vedettes » sur scène à Broad­way, est égale­ment mag­ique. Quand on observe les pro­duc­tions de la sai­son prochaine, on note que presque toutes pos­sè­dent une tête d’affiche, que ce soit un comé­di­en, un com­pos­i­teur ou un auteur. Nous allons pro­duire à Broad­way une pièce écrite par Cindy Lau­per, Kinky Boots. Elle n’en est pas la vedette sur scène mais toute la pub­lic­ité va tourn­er autour d’elle. Cepen­dant avoir une tête d’affiche ne garan­tit pas le suc­cès ! J’ai pro­duit la comédie musi­cale On a Clear Day You Can See For­ev­er avec Har­ry Con­nick Jr et, mal­heureuse­ment, cela n’a pas fonctionné.

En tant que pro­duc­teur, avez-vous votre mot à dire sur le casting ?
Oui, sou­vent. Nous tra­vail­lons en étroite col­lab­o­ra­tion avec les met­teurs en scène. En tant que pro­duc­teurs, nous avons générale­ment le droit de veto final en ce qui con­cerne le choix de la dis­tri­b­u­tion. Mais nous voulons aus­si que les met­teurs en scène soient heureux et à l’aise avec les comé­di­ens ; alors, on évite les conflits.

Recevez-vous des scé­nar­ios directe­ment de la part des auteurs ?
Je reçois, approx­i­ma­tive­ment, une dizaine de scé­nar­ios par mois. C’est dom­mage à dire, mais je n’aime pas lire les scé­nar­ios. Lorsque l’un d’eux m’interpelle, j‘invite quelques amis comé­di­ens à partager mon repas en échange de la lec­ture (rires). Enten­dre les textes me donne une meilleure idée de ce que pour­ra devenir l’œuvre sur scène. Je reçois égale­ment beau­coup d’invitations pour assis­ter à des work­shops par les auteurs et, majori­taire­ment, c’est de cette façon que je choi­sis de m’impliquer ou non dans un projet.

Quelle pro­duc­tion vous rend le plus fier ?
C’est une très bonne ques­tion : la pro­duc­tion de Jesus Christ Super­star, sur une mise en scène de Des McAnuff, qui fut orig­inelle­ment présen­tée au pres­tigieux Strat­ford Shake­speare Fes­ti­val, en 2011. Elle a obtenu telle­ment de bonnes cri­tiques que même Andrew Lloyd Web­ber est venu la voir. Au même moment, cer­tains pro­duc­teurs de New York, et moi-même, avons été attirés par tout l’en­goue­ment sus­cité par cette pro­duc­tion. Nous avons décidé d’amener à Broad­way non seule­ment l’œuvre mais égale­ment la troupe cana­di­enne au com­plet, soit plus de 30 artistes ! C’est un rêve, pour une grande majorité d’entre eux, de pou­voir tra­vailler à Broad­way. Mal­heureuse­ment, mal­gré le suc­cès obtenu à Strat­ford et Los Ange­les, l’arrivée de Jesus Christ Super­star n’a pas réus­si à con­va­in­cre les cri­tiques new-yorkais et nous n’avions pas non plus une tête d’affiche à leur offrir. Pour ma part, je pense que cette ver­sion était excep­tion­nelle et le sim­ple fait de voir la joie briller dans les yeux de ces comé­di­ens, lors de la pre­mière, fut pour moi une fierté. Ironique­ment, la pièce a fer­mé le 1er juil­let dernier, jour de la fête du Canada.

Pen­siez-vous qu’Evi­ta obtiendrait un suc­cès si important ?
Nous ne sommes jamais assurés qu’un spec­ta­cle aura du suc­cès mais, comme cette ver­sion a été présen­tée à Lon­dres en 2006 avec un suc­cès indé­ni­able et qu’elle est la pre­mière véri­ta­ble reprise, à Broad­way, depuis sa créa­tion en 1979, tout nous indi­quait qu’elle pour­rait vrai­ment marcher. De plus, avoir Ricky Mar­tin dans le rôle de Che et Ele­na Roger, une argen­tine de sur­croît, dans celui d’Evita : que deman­der de mieux ? Une tournée est même prévue pour l’automne 2013.

Quels sont vos prochains projets ?
Je col­la­bore actuelle­ment avec le Fes­ti­val Juste pour rire. Ils souhait­ent s’implanter à New York, avec leurs spec­ta­cles et leurs artistes. De plus, je les aide à faire leurs sélec­tions de pièces pour l’année qui vient. Nous allons présen­ter la comédie musi­cale de Cindy Lau­per, Kinky Boots, en mars prochain, sur Broad­way. Elle joue à Chica­go depuis le 2 octo­bre dernier. Je pro­duis le spec­ta­cle d’Anthony Rapp, With­out You, qui sera présen­té off-Broad­way (NDLR : le spec­ta­cle With­out You sera de pas­sage à Toron­to en décem­bre 2012) et je suis très excité de débuter, en 2013, la pro­duc­tion de l’un de mes réal­isa­teurs préférés, Woody Allen, la pièce Bul­lets Over Broad­way !